MEMORABILIA

Algérie : les dessous de la visite du secrétaire américain à la Défense

STRATÉGIE. Washington veut sonder Alger sur les grandes questions régionales, notamment l’activisme russe en Libye et l’instabilité chronique au Sahel.

Par Adlène Meddi, à Alger Publié le 01/10/2020 | Le Point.fr 

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Le secrétaire à la Défense américain, Mark Esper, a entamé une tournée maghrébine et a été ce jeudi l’hôte d’Alger : une première visite de ce rang depuis celle de Donald Rumsfeld en 2006. Selon les officiels US, cette tournée maghrébine comprenant les trois capitales, Tunis, Alger et Rabat, a pour objectif officiel de renforcer les liens avec ces trois pays nord-africains, évoquer les menaces terroristes, mais aussi « l’instabilité régionale exacerbée par les activités pernicieuses de la Chine et de la Russie sur le continent [africain] ». Pour rappel, la rencontre jeudi de Mark Esper avec le chef de l’État algérien, Abdelmadjid Tebboune – qui cumule le poste de ministre de la Défense – ainsi qu’avec le chef d’état-major de l’armée, Saïd Chengriha, a été précédée par la visite à Alger du patron du commandement des États-Unis pour l’Afrique (Africom), le général d’armée Stephen Townsend.

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« L’une des armées les plus puissantes d’Afrique »

Aussi, et selon le cabinet américain d’études des risques, North Africa Risk Consulting (Narco), « plusieurs réunions entre officiels algériens et responsables du département de la Défense ont eu lieu ces deux derniers mois ». Plus tôt, en novembre 2019, une discrète rencontre avait rassemblé à Washington lors de la neuvième session du dialogue militaire américano-algérien, James Anderson, sous-secrétaire adjoint à la Défense, et le général-major Mohamed Bachar, directeur du très sensible département de l’emploi et de la préparation du ministère de la Défense algérien.

Lors de cette rencontre, le département de la Défense a rappelé les principes de sa relation avec Alger, basée notamment sur « des objectifs [communs] concernant la sécurité régionale grâce à la coopération, y compris des échanges d’expertise et des enseignements, des exercices militaires, et la formation militaire professionnelle ». « L’Algérie possède l’une des armées les plus puissantes d’Afrique et dispose d’une expertise significative dans les opérations de lutte contre le terrorisme. Son armée possède des plateformes avancées sur terre, air et mer », lit-on sur le site du DoD. « Prudente durant les mois du soulèvement populaire, l’administration US renoue avec ce qu’elle considère comme le  »nouveau pouvoir », qui, en gros, ne change pas sa doxa sur les questions de sécurité régionale et de lutte contre le terrorisme », atteste un diplomate à Alger qui souhaite garder l’anonymat. La coopération entre Alger et Washington dans le domaine de la lutte antiterroriste, qui remonte à l’après-septembre 2001, quand les Américains ont enfin compris le discours algérien sur la menace transfrontalière du « djihad mondial », semble être l’axe principal de la relation bilatérale.

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Le cas « Jeffery Woodke »

Dans ce chapitre du « counter-terrorism », selon le cabinet Narco, il sera probablement question entre la délégation US et les Algériens du cas de l’otage américain Jeffery Woodke, l’humanitaire enlevé par les terroristes de l’État islamique dans le Grand Sahara au Niger en 2016 et qui serait captif au Mali. « Les services de renseignements algériens ont de vastes réseaux dans le nord du Mali et ont probablement une certaine connaissance de l’endroit où se trouve Woodke. Alger pourrait même être en mesure d’activer des réseaux officieux pour communiquer avec les ravisseurs de Woodke », précise le cabinet Narco. Pour rappel, quatre soldats américains et cinq militaires nigériens avaient été tués le 4 octobre 2017 par des djihadistes au Niger (à une vingtaine de kilomètres des frontières maliennes) lors d’une opération censée capturer un des chefs de l’État islamique dans le Grand Sahara, Doundoun Cheffou, soupçonné par Washington d’être impliqué dans l’enlèvement de Jeffery Woodke.

Mais au-delà de ces aspects, où Alger est fort à l’aise grâce à son passif et son expertise dans le contre-terrorisme, ce sont les « instabilités » régionales dont il est question : prioritairement le Sahel et la Libye, ainsi que ce que Washington qualifie d’« activités pernicieuses de la Chine et la Russie sur le continent [africain] », comme mentionné plus haut.

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Ne pas fâcher Moscou

Or, hasard du calendrier ou pas, la visite à Alger de Mark Esper intervient 48 heures après celle de Dimitrii Chougaev, directeur du Service fédéral pour la coopération militaire et technique de la Fédération de Russie, reçu en grande pompe par le général de corps d’armée Saïd Chengriha. Manière de confirmer qu’Alger, tout en s’investissant dans les efforts de « stabilité régionale » chère aux États-Unis, n’est pas prête à sacrifier sa longue et privilégiée coopération avec Moscou.

Lors de sa rencontre avec les responsables algériens le 23 septembre dernier, le patron d’Africom « avait exposé à ses hôtes la nouvelle priorité américaine en Libye, consistant à mettre un terme à la présence du groupe militaire privé russe Wagner aux côtés du chef de l’Armée nationale libyenne [ANL] Khalifa Haftar », révèle la lettre confidentielle Africa Intelligence. « Washington souhaite surtout éviter l’installation de bases militaires russes dans le pays. Moscou est l’un des principaux « parrains » de l’homme fort de la Cyrénaïque, au point de détacher un escadron d’avions de chasse à Jufra, en soutien à l’ANL », explique Africa Intelligence.

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Équilibrisme diplomatique

En juillet dernier, le département de la Défense avait diffusé des images satellite montrant, selon lui, de l’équipement militaire fourni par le groupe de mercenaires Wagner, réputé proche du président russe, « sur les lignes de front » du conflit libyen à Syrte, avait rapporté l’AFP. Ces photos montraient des avions de transport russes comme le IL-76s, des avions de chasse, des véhicules antiaériens SA-22 ainsi qu’un véhicule blindé résistant aux mines à Syrte et sur la base aérienne d’Al-Khadim, dans l’est de la Libye, sous contrôle du maréchal Haftar. l’Africom avait également accusé le groupe russe de mercenaires d’avoir posé des mines à Tripoli et alentour, en violation d’un embargo des Nations unies sur les armes pour la Libye.

Haftar, plus proche du rival égyptien, n’est pas du tout dans le cœur des décideurs militaires et politiques algériens, mais il est hors de question pour Alger de se braquer contre l’allié russe. La lettre confidentielle résume l’ambiance de la rencontre de ce jeudi : « un grand moment d’équilibrisme diplomatique pour l’émissaire américain, mais aussi pour le président Abdelmadjid Tebboune ».

Le logiciel US pour convaincre ses partenaires dans la région du bien-fondé de sa démarche anti-Moscou (et anti-Pékin) est de soutenir que « en dehors de la vente d’armes pour leur propre bénéfice économique, la Chine et la Russie ne font pas grand-chose pour aider à contrer les groupes extrémistes qui volent aux Africains leur avenir » comme le rappelle le site algérien TSA, reprenant les déclarations, en janvier, du général Gregory Hadfield, chargé du renseignement de l’Africom.

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« Playing the long game »

Mais Alger maintient sa politique multilatérale, refusant d’adopter les polarités qui sévissent dans les alliances qui se nouent et se dénouent dans la région. Washington s’est de tout temps accommodé du jeu d’équilibriste algérien poussé jusqu’au fait de diversifier ses canaux d’achat de matériels militaires et de formations des hauts officiers (avec, évidemment, un grand penchant pour « l’ami » historique russe). « Depuis la catastrophe de l’intervention en Libye [en 2011] nous écoutons davantage nos amis algériens qui militent pour des solutions politiques et inclusives », confiait un diplomate US en poste à Alger il y a quelques années. « Nous comprenons aisément pourquoi Alger refuse les projections temporaires comme le G5 Sahel et pourquoi seule une attitude du type  »playing the long game », adoptée par Alger, reste la plus pertinente dans des conflits d’une telle complexité », poursuivait le diplomate. L’ex-GI de la première guerre du Golfe Mark Esper serait probablement attentif aux arguments d’Alger.

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