MEMORABILIA

« Face à l’Inde, la Chine accroît sa pression militaire sur l’Himalaya »

RÉCIT – Dans son conflit avec l’Inde sur le toit du monde , Pékin a pour objectif de s’assurer le contrôle exclusif de la région rétive du Xinjiang, et de contrôler la réincarnation du dalaï-lama.

Par Sébastien Falletti

7 octobre 2020

LE FIGARO

Des Indiens brûlent un drapeau chinois et un portrait de Xi Jinping, lors d’une manifestation anti-Pékin, le 18 juin à Calcutta.
Des Indiens brûlent un drapeau chinois et un portrait de Xi Jinping, lors d’une manifestation anti-Pékin, le 18 juin à Calcutta. Rupak De Chowdhuri/REUTERS

Correspondant à Pékin

La bannière du «Tibet libre», griffée du «lion des neiges», flotte dans le ciel bleu cristallin, surplombant la foule en uniforme camouflage, debout au garde à vous pour un ultime hommage devant le cercueil en bois, recouvert du drapeau tricolore indien. Par-delà, la vallée poussiéreuse, les crêtes brunes et drues de l’Himalaya s’élèvent majestueusement au-dessus de Leh, la capitale du Ladakh, ancien royaume tibétain aujourd’hui en Inde, et coupé de ses racines depuis l’annexion de l’immense plateau tibétain par la Chine rouge de Mao. La silhouette trapue de Ram Madhav se prosterne respectueusement devant la sépulture du héros combattant Nyima Tenzin, fauché par une mine, le 30 août, lors d’une opération en haute altitude dans le secteur du lac Pangong Tso, le long de la ligne frontière disputée à l’Armée populaire de libération chinoise (APL).

La présence en personne à ces funérailles du secrétaire général du Parti nationaliste hindou BJP, du premier ministre indien Narendra Modi, sonne comme un avertissement solennel lancé au président Xi Jinping, en pleine escalade frontalière entre les deux géants asiatiques. En rendant hommage à ce soldat de la Special Frontier Force (SFF), New Delhi assume ostensiblement l’existence de cette unité d’élite de combattants d’origine tibétaine, toujours fidèles au dalaï-lama, qui officiellement ne fait pas partie de l’armée indienne.

Formé lors de la guerre frontalière de 1962, ce «régiment Vikas» fut longtemps maintenu sous le boisseau pour ne pas envenimer les relations avec le puissant voisin, qui y voit une cinquième colonne pouvant appuyer les Tibétains résistant à son emprise. Armés par la CIA au pic de la guerre froide, ces bataillons de combattants, aguerris aux hivers glacés et aux vertiges de la haute altitude, souvent une photo en médaillon du dalaï-lama comme un talisman sur la poitrine, avaient pour mission d’infiltrer les lignes ennemies. Ils sont les descendants des «cavaliers du Kham» qui résistèrent farouchement aux troupes communistes et dont certains devinrent les gardes du corps du chef spirituel des bouddhistes tibétains, en exil en Inde.

En sortant la SFF du placard, le pouvoir indien brandit la carte tibétaine comme un chiffon rouge en pleine escalade frontalière, pour mettre en garde la deuxième puissance mondiale en agitant le spectre d’un appui, par-delà la frontière, aux populations bouddhistes de l’immense plateau qui subissent une stratégie d’assimilation au forceps par le pouvoir central. Pékin a aussitôt dénoncé tout soutien aux «forces sécessionnistes au Tibet». Piqué au vif, le quotidien nationaliste Global Times a minimisé le rôle de la SFF, désignant ses combattants comme de la vulgaire «chair à canon».

Pékin craint que le conflit frontalier avec l’Inde ne réveille les tendances indépendantistes dans la région, qui est soumise depuis longtempsWu Qiang, politologue indépendant à Pékin

La nervosité de Pékin est palpable comme l’indique le nouveau tour de vis autoritaire décrétée au Tibet par le président chinois cet été pour mieux contrer «les activités séparatistes», en plein regain de tensions frontalières. «Le travail au Tibet doit se concentrer sur le maintien de la sécurité nationale, et le renforcement de la solidarité ethnique», a déclaré Xi le 29 août, lors d’un symposium central dédié à cette région autonome, lançant une nouvelle salve de répression sur les 3,5 millions de Tibétains, déjà étroitement surveillés. Le bouddhisme tibétain doit tout particulièrement se plier à la «société socialiste», dans un cadre «chinois», a martelé le dirigeant le plus autoritaire depuis Mao. «Pékin craint que le conflit frontalier avec l’Inde ne réveille les tendances indépendantistes dans la région, qui est soumise depuis longtemps. Dans ce nouveau contexte de guerre froide, il décide de replacer le Tibet sous haute tension», juge Wu Qiang, politologue indépendant basé dans la capitale chinoise. Pékin voit d’un mauvais œil le rapprochement spectaculaire entre Washington et New Delhi, devenu pilier de la «stratégie indo-pacifique» de l’Administration Trump, qui vise à contenir les ambitions chinoises en Asie.

À VOIR AUSSI – Que vaut l’armée chinoise?Que vaut l’armée chinoise ? L’Armée de libération doit être une armée «de classe mondiale» disait Xi Jinping en 2017. Où en est cette promesse aujourd’hui alors que les points de tension impliquant la Chine se multiplient ? PartagerPlayUnmuteCurrent Time 0:01/Duration 5:58Loaded: 14.76% Picture-in-PictureFullscreen

Les deux géants sont à couteaux tirés depuis les affrontements sanglants de juin dernier, qui ont tué vingt soldats indiens et plusieurs de l’APL, dans la vallée de la Galwan, au cœur de l’Aksai Chin, l’un des trois secteurs disputés le long de la frontière de 3380 kilomètres qui serpente sur le toit du monde. Ces combats à coups de pierres, et de barres de fer, sont les plus meurtriers depuis plusieurs décennies le long de la fragile ligne de contrôle effectif (LAC). Depuis, les diplomates montent au front pour enrayer l’escalade, à défaut de régler le différend de fond. Les ministres des Affaires étrangères Wang Yi et Subrahmanyam Jaishankar, ont appelé à «l’apaisement», le 10 septembre à l’issue d’échanges qualifiés de «francs». Sur le terrain, les commandants militaires, ont promis de «stabiliser la situation» lors d’une rencontre le 21 septembre, à Moldo.

Mais Pékin a dénoncé une nouvelle fois, le 30 septembre, la construction de routes et d’infrastructures au Ladakh, une région de peuplement tibétain, qu’elle revendique. «Les Indiens dénoncent un grignotage territorial selon la méthode du salami et tentent de combler leur retard en matière d’infrastructures», juge Taylor Fravel, spécialiste des questions territoriales chinoises au MIT. Ces dernières années, la Chine a nettement renforcé sa présence militaire sur les points hauts de cette frontière, prenant de vitesse son voisin.

Les intentions chinoises manquent de clarté. S’agit-il d’une affirmation politique ou veulent-ils changer le statu quo sur le terrain ?Matthieu Duchâtel, directeur Asie à l’Institut Montaigne

Sous l’égide de Xi, l’empire du Milieu affirme sa souveraineté sur tous les fronts, y compris le long de son flanc sud-ouest, montagneux, périphérie longtemps négligée au profit des espaces maritimes, mais qui prend une nouvelle dimension stratégique à l’heure des «nouvelles routes de la soie», le projet phare du président. Ce chantre d’un «rêve chinois» de renaissance montre ses muscles, contribuant à l’escalade des tensions face au rival indien. «Le nationalisme décomplexé de Xi est le premier facteur expliquant la montée des tensions », juge Fravel, qui pointe ensuite la stratégie populiste de Modi, qui a érigé le Ladakh à un nouveau statut administratif en octobre 2019.

Cette surenchère, le long d’une frontière au tracé disputé, fait craindre une fuite en avant incertaine entre les deux puissances nucléaires, sous le regard du Pakistan, allié de Pékin, à l’affût. «Les intentions chinoises manquent de clarté. S’agit-il d’une affirmation politique ou veulent-ils changer le statu quo sur le terrain?» s’interroge Matthieu Duchâtel, directeur Asie à l’Institut Montaigne. Certains lui prêtent l’objectif de grignoter la région du glacier de Siachen, pour boucher toute «fenêtre» indienne sur le Xinjiang, où le régime mène une politique implacable contre les minorités turcophones. C’est en tout cas la première fois, depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, qui affiche de façon décomplexée ses ambitions, que Pékin semble traduire par les armes son expansionnisme.

Pékin maintient le flou sur ses objectifs, mais réaffirme ses revendications sur ces territoires bouddhistes avec en ligne de mire la succession du dalaï-lama, aux lourdes implications géopolitiques. «La question du dalaï-lama est incrustée dans la crise du Ladakh», juge Wu Qiang. Le régime communiste a déjà décrété que la «réincarnation» de l’actuel leader spirituel, âgé de 85 ans, devra «obéir à la loi chinoise», et compte désigner un pontife à sa convenance. Mais il redoute qu’un rival soit désigné dans l’un des multiples monastères en territoire indien, hors de son contrôle. En 2017, une visite remarquée du dalaï-lama au monastère de Tawang a nourri les spéculations sur une possible réincarnation dans cette localité de l’Arunachal Pradesh indien, sur le tronçon oriental de la frontière disputée, attisant les inquiétudes chinoises.

La réincarnation du dalaï-lama «est une arme politique» pour l’Inde juge Bilahari Kausikan, ancien haut diplomate singapourien. New Delhi a longtemps mis en sourdine son appui au pontife réfugié sur son territoire à Dharamsala, pour ne pas entraver son rapprochement avec son voisin, en plein décollage économique. Mais le retour des tensions frontalières dans un nouveau climat de guerre froide sino-américaine pourrait pousser Modi à réactiver son soutien à la cause tibétaine, comme l’illustre la venue de son homme de confiance aux funérailles à Leh.

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