MEMORABILIA

« Insécurité à Nantes : le ras-le bol des habitants ».

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ENQUÊTE. La hausse des infractions et de l’insécurité dans le centre-ville exaspère les riverains et fissure la majorité municipale.

Par Clément Pétreault

Publié le 08/10/2020 | Le Point 

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Il est désormais bien délicat, la nuit tombée, de faire la différence entre  la place du Commerce et la cour des Miracles. Parcourez quelques mètres à pied et vous vous verrez proposer toutes sortes de stupéfiants, comme s’il était évident que le badaud qui s’aventure seul sur le pavé ne pouvait être qu’un client en quête de drogue. La place du Commerce n’a décidément jamais aussi bien porté son nomIl flotte dans les nuits nantaises le souvenir d’une insouciance aujourd’hui disparue. Les ruelles du vieux quartier du Bouffay n’ont certes jamais été des modèles de quiétude, mais les incivilités potaches ont cédé le pas devant une insécurité de plus en plus crue et violente. Les nuits sont émaillées de vols, d’agressions et de faits divers sordides. Et depuis quelques semaines la nuit a contaminé le jour.

La ville rêvée des cadres serait-elle en train de se transformer en nouveau Far West ? Signe de gravité de la situation, des collectifs de professionnels et de citoyens se structurent en association pour partager leur ras-le-bol. « À force d’entendre trois fois par jour des récits d’agressions, on a monté un groupe privé sur les réseaux sociaux », expliquent Guillaume et Cyril, qui ont fondé l’association Sécurité nocturne Nantes (S2 N). Ces professionnels utilisent Facebook et WhatsApp pour recenser les agressions et s’échanger des signalements d’individus qui sévissent dans leur établissement ou à leur terrasse. Rien que pour la nuit – très ordinaire – du mercredi 16 septembre, le groupe a dénombré 14 faits, principalement des vols avec violence. « Hier encore, on m’a informé du viol d’une jeune commerçante qui ne veut pas porter plainte », raconte Guillaume, qui exerce le métier de vigile et conserve en mémoire chaque fait signalé par ses 500 membres. Les deux jeunes professionnels, qui n’ont jamais milité dans aucun parti, décrivent avec force détails cette heure imprévisible et si particulière où la ville semble basculer dans un autre monde.

Présence. Policiers municipaux à la station Commerce. Soixante-dix nouveaux agents ont été recrutés.

Ras-le-bol. Lucia Dam (pseudonyme) a monté un groupe Facebook privé intitulé « Les petites Nantaises en sécurité » qui propose bénévolement des cours de self-défense à ses membres. « Il y a pas mal d’agressions sexuelles de la part de types souvent armés, explique cette coach, mère d’une ado de 14 ans inquiète pour sa fille. Je ne suis pas là pour rassembler des gens qui viennent râler ; simplement, j’apprends aux filles qui le veulent à prendre confiance en elles. Pour beaucoup de femmes, c’est encore très dur de témoigner et de porter plainte. » Elle publie ainsi les récits de Nantaises comme Stéphanie, qui raconte qu’en rentrant de soirée avec une amie l’hiver dernier, vers 3 heures du matin, « deux jeunes garçons, environ la vingtaine, se sont jetés sur nous. Ils nous attendaient une bouteille en verre à la main, nous ont tirées vers une rue mal éclairée. L’un des deux a giflé mon amie et lui a pris son portable. Ils sont partis en courant en nous traitant de « sales putes ». Ils nous ont menacées de nous tuer si on portait plainte. On a eu très peur ».

Délits et infractions

+ 7,5 % 

de hausse des cambriolages sur les huit premiers mois de l’année.

+ 3 % 

de hausse des vols avec violence de janvier à août 2020.

Ce climat anxiogène ébranle certains habitants de l’hypercentre. « Nous ne sommes certes pas une ville culturellement habituée à l’insécurité, mais la période est alarmante, explique Alexandre Bertrand, directeur de deux agences immobilières à Nantes. De plus en plus de clients me disent qu’ils veulent quitter le centre, notamment en raison de ces problèmes récurrents d’insécurité et d’incivilité. Environ 15 % des estimations que j’ai réalisées ces dernières semaines ont été demandées pour ces raisons. Il faudrait que la situation revienne rapidement plus calme. »

Les commerçants confient leur ras-le-bol. Certains évoquent même à demi-mot l’idée de « monter une milice » si les choses ne changeaient pas rapidement… Il faut reconnaître que les cinq années qui viennent de passer ont été éprouvantes : grèves, manifestations ultraviolentes contre la loi travail ou l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, confinement et maintenant flambée de l’insécurité. Catherine tient une boutique de street wear rue de la Paix. Elle ne reconnaît plus l’artère gentiment bourgeoise dans laquelle elle a emménagé il y a vingt ans. « La nuit, il y a des choufs [des guetteurs, NDLR] au coin de la rue et des dealers dans les halls d’immeuble, des détrousseurs et des pickpockets qui attendent les gens bourrés qui sortent des bars, explique-t-elle. Des jeunes qui se font braquer leurs pompes et qui rentrent en chaussettes chez leurs parents, j’en vois tout le temps. »

Vigilance. Cyril, gérant de bar et membre de l’association Sécurité nocturne Nantes, qui utilise Facebook et WhatsApp pour recenser les agressions et assurer la sécurité de ses salariés.

« Coupe-gorge ». Même Olivier Dardé, président de l’association des commerçants du centre-ville, d’ordinaire jovial et optimiste, est dépité. Le 4 septembre, à 11 heures, il s’est fait arracher la chaîne en or qu’il portait autour du cou. « Le gamin était sorti de garde à vue à 10 heures le jour même pour les mêmes faits, s’agace-t-il. Il y est d’ailleurs retourné deux fois dans les jours qui ont suivi. À l’heure qu’il est, il est toujours dans la nature. » L’auteur des faits se présente comme mineur, SDF, refuse de donner ses empreintes et refuse de se laisser prendre en photo… avant de recommencer lors de la garde à vue suivante. « Je veux bien admettre que les sous-effectifs de la police sont un problème, mais si on ne laissait pas ce jeune ressortir trois fois pour commettre tous ces délits, sans doute les policiers seraient-ils un peu moins occupés », pointe-t-il.

« Il n’est effectivement pas rare d’interpeller les mêmes individus sur des infractions de vol avec violence », confirme Benoît Desferet, directeur départemental de la sécurité publique (DDSP) de Loire-Atlantique, qui précise que pas une journée ne se passe sans que les policiers ne procèdent à des interpellations pour vol avec violence ou cambriolage. « Aucune intervention ne se fait avec facilité, nous avons affaire à des gens, souvent mineurs et non accompagnés, qui n’ont peur de rien et se rebellent à chacune de leurs interpellations. Ils se sentent en impunité totale, et cela peut démotiver les personnels de police », relève-t-il. Si l’ensemble des délits et infractions constatés à Nantes sur la voie publique sont en recul de 17 % sur les huit premiers mois de l’année 2020 – un chiffre qui s’explique par le confinement -, « les cambriolages sont en hausse de 7,5 % et les vols avec violence de 3 % », relève le DDSP. « J’ai affecté l’essentiel des nouveaux effectifs à la nuit. La police n’est pas responsable de tout, elle travaille avec ses partenaires et les réponses pénales doivent être à la hauteur », résume le fonctionnaire.

« Le centre-ville de Nantes est devenu un coupe-gorge et l’absence de réponse pénale nous condamne à vider une baignoire à la petite cuillère », explique Arnaud Bernard, secrétaire général adjoint du syndicat policier Alliance. « Nous, policiers, aimerions que la justice aussi rende des comptes et dise ce que sont devenus les gens qu’on lui a déferrés », pointe le syndicaliste. « La police est débordée et fait son boulot tant bien que mal, mais la justice ne suit pas », avance Valérie Oppelt, députée (LREM) et élue d’opposition au conseil municipal de Nantes. Devant cette augmentation des violences, le ministre de l’Intérieur a affecté 48 policiers supplémentaires à Nantes, arrivés le 1er septembre. « Ce n’est peut-être pas suffisant, mais c’est déjà un bon début. Du côté de la municipalité, on voit bien que la maire, Johanna Rolland, n’assume pas sa compétence en matière de sécurité. Après avoir rejeté la faute sur l’État pendant des années, le discours change enfin un peu », ajoute la députée.

  • Maintien de l’ordre. Benoît Desferet, directeur départemental de la sécurité publique de Loire-Atlantique : « J’ai affecté l’essentiel des nouveaux effectifs de police à la nuit. »
  • Réélue. Accusée d’angélisme par ses opposants, la maire de Nantes, Johanna Rolland (PS), affirme sa volonté de faire de la sécurité une priorité de son nouveau mandat.
  • Alliée. Julie Laernoes (EELV), adjointe à la prospective et à la résilience : « Je récuse tout lien entre question de migration et de sécurité, ces deux sujets ne sont pas liés. »
  • Opposition. Laurence Garnier (LR), cheffe de file de l’opposition municipale : « La maire de Nantes a fait le choix de s’allier avec des élus écolos avec lesquels elle ne partage rien… »

L’équipe municipale autour de Johanna Rolland (PS) se dit consciente du problème et réfute l’idée d’un quelconque angélisme ou d’une conversion récente aux sujets de sécurité. « Lors du précédent mandat, nous avons mis en place la vidéoprotection et changé la doctrine de la police municipale », rappelle Pascal Bolo, adjoint délégué à la sécurité et tranquillité publique, qui promet que les questions de sécurité nocturne sont « la priorité de ce début de mandat ». Soixante-dix nouveaux policiers municipaux seront recrutés pour étendre les zones géographiques et l’amplitude horaire des rondes. Si ce pilier de la majorité municipale n’est pas « un partisan de l’embastillement systématique », il déplore que « lorsqu’un jeune est poursuivi devant le juge et qu’il reçoit une convocation pour juin 2021, ça ne va pas ».

Bisbilles politiques. Les débats sur la sécurité électrisent la majorité. Pascal Bolo a été attaqué par ses alliés écologistes, qui ne lui pardonnent pas ses propos à Presse Océan : « Si la demande d’asile [d’un migrant] est rejetée et que le débouté devient un délinquant, il doit être expulsé. » Une phrase qui lui a valu les foudres du coprésident du groupe écolo, qui considère qu’assimiler délinquance et migrants revient à défendre les thèses du Rassemblement national. « Je récuse tout lien entre question de migration et de sécurité, ces deux sujets ne sont pas liés », confirme l’adjointe à la prospective et à la résilience, Julie Laernoes (EELV), qui déplore que les services de l’État tiennent des statistiques sur ce point (lire encadré ci-dessus).

Officiellement, tout va à nouveau pour le mieux entre les nouveaux alliés politiques, qui ont jeté un voile pudique sur certains épisodes houleux… En effet, avant de devenir coprésident du groupe écologiste allié à la majorité de Johanna Rolland, Christophe Jouin a été condamné à un mois de prison avec sursis et 150 euros d’amende pour avoir enfariné… Johanna Rolland ! Le militant, fondateur de l’association d’aide aux migrants L’Autre Cantine, a fait appel. Si les partenaires politiques admettent la gravité du problème, c’est sur les solutions qu’ils divergent. « Il n’y a pas de tabou culturel : les écolos ne sont pas plus naïfs que les autres. Nous considérons aussi que la sécurité est un droit fondamental. Seulement, nous ne voulons pas céder à la politique du chiffre et du spectacle. Pour nous, la meilleure des préventions consiste à résoudre les questions d’inégalité dans la ville », balaie Julie Laernoes, qui préférerait financer des médiateurs que des policiers municipaux. « La maire de Nantes a fait le choix de s’allier avec des élus écolos avec lesquels elle ne partage rien, que ce soit en matière d’économie, de croissance, de culture, ou de sécurité », accuse Laurence Garnier (LR), la cheffe de file de l’opposition municipale, qui prédit « beaucoup de blocages » dans la gouvernance de la métropole. Il n’est pas certain que les Nantais soient prêts à attendre que tout le monde tombe d’accord§

Des chiffres qui fâchent 

S’il faut se méfier des explications simples face à des phénomènes aussi complexes que l’insécurité, la description statistique est un tabou qui divise les politiques. Pour Jean-Christophe Bertrand, ancien directeur départemental de la sécurité publique de Nantes, « les chiffres, que connaissent très bien les mairies, ne permettent hélas pas d’affirmer qu’il n’y a aucun lien entre insécurité et migration. Cela ne veut pas dire pour autant que tous les étrangers sont délinquants. » Et, précise-t-il, le phénomène d’augmentation des violences a débuté en 2015 « avec les premières arrivées d’étrangers envoyés à Nantes par des villes de la façade est de la France. Le réseau associatif nantais, très ouvert à l’accueil, a renforcé cette dynamique. » En 2019, lorsqu’il a quitté ses fonctions, « la part des étrangers dans la délinquance de l’ensemble de la commune était de 38,7 %. C’est beaucoup plus que dans la population. » Mais c’est sur la période 2018-2019 que le phénomène s’est aggravé : « Le nombre d’étrangers mis en cause dans des affaires de délinquance a augmenté deux fois plus vite (+ 20 %) que la délinquance elle-même (+ 10 %). » L’actuel directeur départemental de la sécurité publique ne dément pas ces statistiques§ C. P.

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