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« Cancel culture: «Dire non à la peine de mort sociale» »

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CHRONIQUE –«Ces exécutions [médiatiques] sont devenues monnaie courante en Amérique du Nord. Elles méritent qu’on élargisse la réflexion», juge l’essayiste Mathieu Bock-Côté.

Par Mathieu Bock-Côté

Le Figaro.

9 octobre 2020.

Mathieu Bock-Côté.
Mathieu Bock-Côté. Le Figaro

Depuis quelques mois on s’inquiète beaucoup de la «cancel culture». Elle désigne ces tentatives de lynchage contre ceux qui sont livrés à la vindicte publique par les nouveaux activistes numériques s’agitant sur les réseaux sociaux. Ils se jettent en meute sur le dérapeur du jour, condamné à la peine de mort sociale. Le phénomène n’est pas exclusif au monde anglo-saxon, comme en témoigne David Doucet dans son dernier livre, La Haine en ligne (Albin Michel).

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Cet ouvrage qui ne manque pas d’intérêt a pour origine l’exécution médiatique de l’auteur suite à l’étrange affaire de la «Ligue du Lol» en 2019, lorsqu’il fut la cible d’une cabale pour des sottises «tweeteriennes» commises six ans auparavant. En quelques heures, celui qui appartenait à la jeune garde bobocratique parisienne et qui traquait les mal pensants dans la «fachosphère» s’est vu transformé – à son tour – en infréquentable, lâché par ses patrons, banni professionnellement et voyant sa vie s’effondrer de manière insensée. À travers l’exploration d’autres cas que le sien, il étudie cette violence inédite.

Ces exécutions sont devenues monnaie courante en Amérique du Nord. Elles méritent qu’on élargisse la réflexion. Elles sont au cœur du nouvel espace public apparu avec les réseaux sociaux, où la foule lyncheuse s’est substituée au peuple démocratique et procède à son lynchage quotidien. Elle s’alimente de propos tronqués, d’extraits d’émissions décontextualisées, de citations anciennes ou nouvelles rarement comprises, et bien souvent, de propos décrétés scandaleux et nauséabonds par les nouvelles autorités morales – propos qui tournent en boucle sur les réseaux sociaux et rameutent une foule numérique excitée par des progressistes qui rêvent au nettoyage éthique de l’espace public, pour en bannir à jamais les «propos haineux» sous le signe d’une purge rédemptrice.

L’exécution est fréquemment suivie d’un rituel pénitentiel, où le pécheur s’excuse d’avoir offensé les minorités vexables et promet d’aller à leur rencontre pour s’éduquer et devenir leur repentant allié. Il n’en perdra pas moins son travail plus souvent qu’on ne le croit, son employeur expliquant ne pas vouloir cautionner les valeurs du dérapeur. Le condamné dira comprendre ceux qui le piétinent, dans un esprit rappelant Le Zéro et l’Infini de Koestler.

Ces exécutions sont au cœur du nouvel espace public apparu avec les réseaux sociaux, où la foule lyncheuse s’est substituée au peuple démocratique

Et pourtant, de temps en temps, on trouve un homme qui ne s’effondre pas. C’est le cas de Gilles Freyer, cancérologue et professeur de cancérologie au CHU de Lyon, qui a raconté son histoire dans Dénoncer et bannir (Jacques André Éditeur, 2019), un livre remarquable (et remarquablement écrit) paru fin 2019, hélas, passé sous le radar, et qui décrit de l’intérieur une tentative d’exécution à laquelle il a su résister, avec un courage assez rare pour qu’on le souligne.

Freyer, pour assurer la formation générale des futurs médecins, assurait un cours d’introduction aux sciences sociales à ses étudiants (par souci de transparence, je précise qu’il y accordait une place à mes travaux). Mais une journaliste à vocation de commissaire politique travaillant pour un journal local infiltrée dans son cours pour d’obscurs motifs a cherché à ruiner sa réputation en le transformant dans un article en ogre raciste et sexiste, en plus d’être le sournois promoteur de l’industrie pharmaceutique. Car le salaud de notre temps, note Freyer, doit être «intégral». Il doit cocher toutes les cases de l’abjection. La ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, s’en mêle en demandant à l’Inspection générale de l’administration de l’Éducation nationale et de la Recherche de mener une enquête sur lui. Et quelques collègues lui conseillent de capituler. Sous le feu de l’ennemi, certains préfèrent lécher le plancher.

La campagne menée contre Freyer révèle, explique-t-il, les «techniques totalitaires dans l’université française». Notre auteur décrypte l’idéologie derrière cette tentative d’exécution. Surtout, je l’ai dit, il a décidé de se défendre. On pourrait parler d’une saine résistance à la diabolisation, de la part d’un homme qui n’a pas perdu sa colonne vertébrale. Il ne se couche pas. Il ne s’excuse pas de ce qu’il n’a pas fait. Il ne s’use pas les genoux. Il n’accepte pas d’être le coupable parfait. Et dans un rapport paru quelques mois plus tard, l’Inspection du ministère a lavé son honneur en le dédouanant complètement des accusations lancées contre lui. On en retient l’essentiel: la dissidence repose sur le courage d’un homme à la fois.

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La censure est passée à l’Ouest et s’exerce désormais de bas en haut, de manière insidieuse, mais indéniablement toxique, avec des moyens de surveillance qui donnent un pouvoir démesuré aux tyranneaux des réseaux sociaux et leurs amis qui travaillent dans certains journaux. C’est un nouveau chapitre de l’histoire de la dissidence qui s’ouvre dans les démocraties occidentales.

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