MEMORABILIA

« Turquie-Azerbaïdjan : cet oléoduc qui change la donne »

À quelques kilomètres du Haut-Karabakh, le pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan a rendu la République azérie riche, la Turquie puissante, et l’Europe dépendante.

Par Armin Arefi, Le Point , 12 octobre 2020.

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C’est un tube gris d’un mètre de diamètre qui jouxte la ligne de front entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. D’apparence anodine, cet oléoduc long de 1 768 kilomètres, qui a servi de décor au film de James Bond Le monde ne suffit pas en 1999, revêt en réalité une importance capitale. Les autorités azerbaïdjanaises accusent l’armée arménienne de l’avoir visé le 5 octobre avec un missile de longue portée, ce que s’est empressé de démentir Erevan. Et pour cause. Son sabotage pourrait contrarier l’approvisionnement énergétique de l’Europe et faire entrer le conflit du Haut-Karabakh dans une autre dimension.

Inauguré en 2006, le pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) achemine les hydrocarbures du bassin de la Caspienne (6 % des réserves mondiales) vers la mer Méditerranée, où ils sont transportés par bateau vers le Vieux Continent. Écoulant quelque 600 000 barils de pétrole par jour à une vitesse de 2 mètres par seconde, l’oléoduc, qui est doublé d’un gazoduc (South Caucasus Pipeline), alimente en pétrole l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie, et, par extension, les pays européens, à hauteur de 34 millions de tonnes par an (255 millions de barils), réduisant leur dépendance aux énergies russes.

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Concurrencer la Russie

C’est donc, au départ, pour concurrencer la Russie que le projet de quatre milliards de dollars a été mis sur pied. Porté politiquement par les États-Unis, le BTC a été bâti par un consortium de compagnies pétrolières internationales, dont British Petroleum. « L’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan visait à promouvoir la souveraineté des républiques du Caucase qui ont gagné leur indépendance après la chute de l’Union soviétique au début des années 1990 », explique Michaël Tanchum, chercheur en géopolitique de l’énergie à l’Austrian Institute for European and Security Policy (AIES). « Il créait pour la communauté internationale un enjeu dans le maintien de la souveraineté de la Géorgie et de l’Azerbaïdjan. »https://platform.twitter.com/embed/index.html?creatorScreenName=LePoint&dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1313829361343176707&lang=fr&origin=https%3A%2F%2Fwww.lepoint.fr%2Fmonde%2Fturquie-azerbaidjan-cet-oleoduc-qui-change-la-donne-12-10-2020-2396010_24.php&siteScreenName=LePoint&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Au contraire, l’Arménie, liée à la Russie par des accords militaires, est soigneusement évitée par le tracé. Il en va de même de l’Iran qui, bien qu’il recèle d’importantes réserves en pétrole et en gaz, est en conflit avec les États-Unis dans la région. Ce n’est pas le cas de la Turquie, pièce angulaire de la stratégie énergétique américaine. Membre clé de l’Otan (il en possède la seconde armée en effectif, NDLR), dont il assure la protection du flanc sud face à la Russie, Ankara voit ainsi s’affirmer ses ambitions régionales.

Rôle central de la Turquie

« En devenant opérationnel en 2006, l’oléoduc a placé la Turquie sur la carte comme un important pays de transit du pétrole, avec les bénéfices géopolitiques et économiques que cela comporte », analyse Michaël Tanchum, qui enseigne également la géopolitique de la Méditerranée et du Moyen-Orient à l’université de Navarre, en Espagne. « Cela a permis à la Turquie d’importer du pétrole pour sa consommation personnelle, mais aussi de devenir – via son port de Ceyhan – une plateforme pour l’Europe et les marchés internationaux, en touchant à chaque fois des frais de transit », ajoute Bayram Balci, chercheur au Ceri-Sciences Po et directeur de l’Institut français d’études anatoliennes.

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À l’époque, Recep Tayyip Erdogan, alors fraîchement nommé Premier ministre de Turquie, frappe à la porte de l’Union européenne. Bénéficiant d’une croissance économique soutenue (9 % en 2005), le « Raïs » n’est pas un adepte des déclarations fracassantes et se montre relativement discret sur la scène internationale. La construction de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan lui permet de se rapprocher de l’Azerbaïdjan turcophone et musulmane (chiite, NDLR). « Les échanges énergétiques deviennent un des facteurs de dépendance entre la Turquie et l’Azerbaïdjan », souligne Bayram Balci. « Ils viennent s’ajouter aux liens historiques, identitaires et idéologiques très forts entre les deux pays. »

Renforcement militaire

Le pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan permet à l’Azerbaïdjan d’écouler 80 % de ses exportations en pétrole. En parallèle, Bakou développe son industrie gazière et inaugure en 2018 le « corridor du Sud », une voie énergétique composée de trois gazoducs (South Caucasus Pipeline, Trans-Anatolian Pipeline, Trans-Adriatic Pipeline) devant lui permettre à terme d’acheminer 10 milliards de gigamètres cubes de gaz naturel vers l’Europe. Fort des hydrocarbures, l’Azerbaïdjan s’est considérablement renforcé au cours des dernières années sur le plan militaire, auprès de son voisin turc, mais aussi d’Israël, qui lui fournissent des drones armés et lui confèrent un avantage stratégique sur l’Arménie, pays bien plus pauvre en hydrocarbures.

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De quoi relancer les prétentions de Bakou sur le Haut-Karabakh, province azérie majoritairement peuplée d’Arméniens que l’Azerbaïdjan a perdue en 1994 face aux séparatistes soutenus par Erevan. Mais aussi d’embarrasser l’Europe, désormais cliente des ressources énergétiques azéries, dans ce conflit territorial.

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