MEMORABILIA

« Qu’on s’extasie que Castex ait un accent montre qu’on part de très loin » Salomé Berlioux.

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Propos recueillis par Thomas Mahler, publié le 16/10/2020 L’EXPRESS

Pour l’auteure de « Nos campagnes suspendues », loin de représenter une revanche des zones rurales, le Covid-19 ne fait que renforcer les fractures avec les métropoles.

À tout juste 30 ans, elle s’est imposée comme la voix de cette France si peu présente dans les médias. Fondatrice, après des études brillantes et un parcours en cabinet ministériel, de l’association Chemins d’avenir qui promeut des jeunes des zones rurales, Salomé Berlioux avait l’année dernière co-signé Les invisibles de la République. Dans son nouveau livre, Nos campagnes suspendues (L’Observatoire), préfacé par Nicolas Mathieu, la jeune femme raconte comment les régions dites « périphériques » ont vécu le Covid-19. Loin d’une « revanche des campagnes » ou de l’image idyllique d’un télétravail au vert, la crise sanitaire ne fait selon elle que renforcer la fracture entre les métropoles et une France rurale depuis longtemps confinée dans les esprits. Entretien.  

L’Express. À vous lire, la « revanche des campagnes » suite à cette crise du Covid-19 est une fable trop simpliste. Pourquoi ?  

Salomé Berlioux. Non seulement en parle peu de la France des territoires durant cette crise, mais en plus quand on en parle, c’est avec deux visions biaisées. La première, c’est cette image d’un confinement heureux véhiculée par les 17% de Parisiens et urbains qui ont eu la chance de pouvoir se réfugier dans une résidence secondaire. Mais qui dit résidences secondaires dit aussi catégories privilégiées… Cette expérience ne correspondait pas vraiment au quotidien des habitants des zones rurales. Et la deuxième, c’est effectivement l’idée de la revanche des campagnes. Je comprends l’espoir qu’il y a derrière ça : ce serait formidable d’imaginer que la crise puisse permettre des dynamiques de populations favorables à ces territoires. Mais quand on regarde de plus près, les mouvements ne concernent pour l’instant qu’une minorité de Français. Ces dynamiques existaient déjà avant la crise, mais ce sont les périphéries des métropoles ou la façade ouest du pays qui en profitent plutôt que le Morvan, la Creuse ou l’Allier. Il ne faut pas penser que parce que les Parisiens ou Lyonnais ont caressé des projets immobiliers en étant confinés, cela va inverser les tendances démographiques en faveur des territoires les plus isolés.  

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En réalité, si comme l’a montré un récent sondage Ifop 57% des urbains disent qu’ils aimeraient quitter la ville pour vivre plus proches de la nature, ils citent aussi immédiatement des obstacles à cela, à savoir la question des transports (53%), celle de l’accès au service publics (60%) et le manque d’emplois (46%). La crise sanitaire n’a rien changé. Elle a peut-être même aggravé la situation. Par ailleurs, télétravailler et prévoir des allers-retours réguliers entre Paris et une autre partie du pays suppose a minima trois ingrédients : une profession qui s’y prête, une bonne connexion Internet et enfin une gare, si possible TGV, non loin de chez soi. On voit bien qu’on est encore loin d’une « revanche des campagnes »…  

« Je ne suis pas sûr que les urbains seraient autant partis se confiner au ‘vert’ si la crise était survenue en novembre », ironise un ostéopathe de la Nièvre dans votre livre… 

La « province », ce n’est pas la Côte d’Azur ensoleillée des vacances. Cet ostéopathe rappelle qu’il fait froid, dans ces territoires, en novembre ou en février. A tous ceux qui, en été s’extasient sur la beauté de la vue et demandent s’il n’y a pas une maison à acheter dans le coin, Michèle André, ancienne sénatrice du Puy-de-Dôme, recommande de revenir en janvier, car la vie est bien différente quand on n’est plus sous les parasols. Il faut aussi arrêter de croire que la France périphérique bénéficie uniformément d’une grande maison avec jardin. Il y a des logements sociaux à Nevers ou Charleville-Mézières… 

« Un élu m’a dit : « Une fois de plus, on n’est pas là où ça se passe ». »

À vous lire, les campagnes se sont même senties exclues de la crise sanitaire, sauf le Grand Est. Mais ce sont elles qui paieront le plus les conséquences économiques…  

En France, il y a une obsession maladive envers les grandes métropoles. C’est devenu un réflexe collectif de regarder en priorité les grandes villes et leurs défis. Pendant ce temps-là, des millions de Français ont d’autres préoccupations quotidiennes que la fermeture des cafés. Les ruraux et habitants des petites villes ont été confinés comme les autres. Avec des problématiques communes aux urbains, comme l’école à la maison. Et des enjeux parfois plus violents, quand on sait que 80% des classes populaires vivent dans la France dite périphérique. On se doute que ces Français n’exercent pas toujours des métiers se prêtant au télétravail. C’est une France déjà fragilisée par la crise de 2008, qui affronte des difficultés structurelles dues au recul des services publics et aux fermetures d’entreprises.  

Sans généraliser, on voit bien que pour une grande partie de ces territoires, il y a aujourd’hui une crise dans la crise. Le grand paradoxe, c’est qu’on regarde peu cette France-là. Ce n’est pourtant pas parce qu’elle a été plus éloignée de la circulation du virus dans un premier temps qu’elle ne sera pas la plus blessée au final. Avec, pour ces habitants, le sentiment de se tenir, une fois de plus, à la périphérie de ce qui se passe. Un élu m’a confié : « On a eu le confinement silencieux, mais on était là nous aussi ! ». Un autre m’a dit : « Une fois de plus, on n’est pas là où ça se passe ». Mais les gens que j’ai interrogés pour ce livre m’ont dit avoir été tout aussi angoissés que les urbains face au coronavirus. Un sondage en avril rappelait d’ailleurs que 82% des Français ont eu peur de perdre un proche. La peur a été nationale. Le sentiment d’être considérés comme « extérieurs » à la crise nourrit angoisses et ressentiment. Il faut bien en avoir conscience, notamment en vue de l’élection présidentielle de 2022. 

L’agriculture française, qui a été victime d’un « agro-bashing », n’a-t-elle pas bénéficié d’un regain d’image avec cette crise ?  

Effectivement, les agriculteurs affrontent au quotidien le fait que, si les Français ont toujours une bonne image d’eux, ils estiment en revanche que l’agriculture telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui leur pose problème. De surcroît, le métier d’agriculteur doit faire face à nombre de défis. Et à cela s’ajoute désormais la crise sanitaire. Oui, le Covid, comme on l’a dit, a favorisé les circuits courts et les ventes directes. Mais c’est en partie conjoncturel. C’est quand même plus simple pour beaucoup de personnes qui doivent déjà faire de longues distances en voiture de passer au supermarché, plutôt que de faire un détour pour aller chez des petits producteurs locaux. Un agriculteur sur dix estime ainsi avoir profité de la revalorisation des circuits courts, ce qui reste donc minoritaire. A côté de ça, il faut avoir conscience du surplus de travail des agriculteurs pendant la crise sanitaire, avec moins de mains d’oeuvre, des stocks à écouler alors que les restaurants ou cantines étaient fermés. Et des situations encore moins évoquées : je pense par exemple aux nombreux centres équestres dans ces territoires. Faute de cours permettant de payer l’entretien des bêtes, ils font face à des situations souvent dramatiques.  

Le Covid-19 a aussi mis en lumière les inégalités numériques. Selon UFC-Que Choisir, 19,1% de la population, soit 12,8 millions de consommateurs, n’a toujours pas de « bon haut débit »… 

Regardez le débat actuel sur la 5G. Dans ces territoires, cela faire sourire. « On attend toujours la 4G ! Et d’avoir un portable qui capte chez nous », me répond-on souvent. Il existe un lien direct entre la taille de la commune et le débit Internet. Dans les communes de moins de 1000 habitants, plus de 3 habitants sur 10 n’ont pas accès à Internet. A l’échelle nationale pendant le confinement, quand on parlait de rupture pédagogique pour les élèves qui avaient des difficultés à se connecter par manque de matériel informatique ou de connexion, on était, comme souvent centré sur des jeunes de milieux modestes des grandes villes ou des banlieues. C’est évidemment un enjeu ! Mais les zones rurales sont les premières à pâtir de la fracture numérique.  

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Dans le cadre de mon association Chemins d’avenirs, j’étais en lien avec des centaines de jeunes et professeurs qui me faisaient remonter les difficultés. Certains enseignants ont même dû déposer les devoirs à la boulangerie ou sous un abribus pour que les jeunes des villages puissent les récupérer. On ne met pas assez l’accent sur ces territoires. Alors que les moins de 20 ans ruraux représentent quasiment un quart des jeunes Français (23% selon l’INSEE). On est loin d’un phénomène à la marge. C’est une vraie urgence pour les prochaines années, sur les plans économiques, sociaux et politiques.  

« Tous ces habitants ne rêvent pas que d’une seule chose, à savoir habiter à Paris! »

La campagne est souvent idyllique pour l’enfance, mais devient plus problématique à l’adolescence quand il s’agit de s’orienter. Vous ne cessez de décrire les difficultés pour les élèves issus de milieu rural, avec l’autocensure, les problèmes de distance, un réseau moins fourni, ce qui fait que ces jeunes sont surreprésentés dans les filières professionnelles… 

Avec Chemins d’avenir, nous sommes présents cette année dans huit académies, avec l’accompagnement de 1500 jeunes individuellement. Il existe pour eux un cumul d’obstacles : le manque d’opportunité à proximité immédiate de leur domicile, des enjeux économiques et financiers pour aller faire des études loin du domicile parental et donc l’assignation à résidence, la fracture numérique, l’autocensure et le manque de confiance en soi… A tout cela, il faut maintenant rajouter les conséquences du Covid. Dans un contexte incertain d’un point de vue sanitaire, alors que les grandes métropoles apparaissent encore plus inquiétantes qu’à l’accoutumée, que les familles peuvent faire face à des difficultés économiques, l’orientation de ces jeunes ruraux est forcément bousculée. Les témoignages dans Nos campagnes suspendues confirment une orientation par défaut ou contrainte par de multiples points d’interrogation. Une jeune fille dans le Puy-de-Dôme me raconte par exemple qu’un job durant les vacances de Pâques et d’été devait lui permettre de financer son logement à Clermont-Ferrand à la rentrée. Impossible avec la crise. Selon un sondage Ifop en mai, 73% des bacheliers déclaraient vouloir désormais privilégier des formations plus proches de chez eux. Cela pèse plus lourdement, c’est une évidence, pour les élèves ruraux. 

Vous refusez de dresser une « France profonde » contre celle des banlieues. Mais force est de constater que l’attention médiatique privilégie l’une plutôt que l’autre, non ?  

Cela a été vrai, pendant des années, en termes d’attention de la part des médias, des pouvoirs publics ou même des entreprises. On peut d’ailleurs en partie le comprendre. Il y a tellement à faire dans ces quartiers de banlieues, qui sont, de surcroît, par définition, plus proches des grandes métropoles, plus immédiatement visibles. Les défis y sont énormes. Il est normal d’y agir. Je ne pense pas un instant qu’il faille arbitrer entre les banlieues et les campagnes. Ce serait caricatural et surtout complètement contre-productif ! Mais nous pouvons collectivement prendre note de notre tendance à laisser les territoires périphériques de côté, et rectifier le tir. Systématiquement, quand on parle de responsabilité sociale des entreprises ou de politiques publiques, ajoutons un axe dédié à la France rurale et à celle des petites villes. Jusqu’à ce que cela devienne naturel ! Les gilets jaunes, si besoin en était, ont rappelé cette nécessité il y a bientôt deux ans.  

Ce sont 60% des Français qui vivent dans la France périphérique. C’est d’ailleurs sans doute aussi cette proportion qui explique la difficulté à s’emparer du sujet à l’échelle nationale. C’est une part énorme des Français qui habitent les zones rurales, les zones pavillonnaires, les petites villes et même certaines villes moyennes. Leurs situations sont diverses. Elles sont aussi réunies par des difficultés communes, qu’il est urgent de traiter. Une fois ceci rappelé, ne tombons pas dans le misérabilisme. J’espère avoir trouvé le juste équilibre pour évoquer ces difficultés, mais aussi l’attachement des habitants à leurs territoires, leur fierté, leur envie de pouvoir vivre dans de bonnes conditions. Tous ces habitants ne rêvent pas que d’une seule chose, à savoir habiter à Paris. Loin s’en faut !  

Selon les projections, 70% des humains habiteront en ville en 2050. Comme vous le rappelez, trois-quarts des emplois créés en France depuis 2007 se concentrent dans 15 métropoles. Ne serait-ce pas là un phénomène inéluctable ?  

Rappelons qu’il y a de très grandes disparités entre ce qu’on appelle les territoires urbains. Est-on considéré comme urbain dès lors qu’on a un clocher et une mairie dans son village ? Pour répondre à votre question, il faut surtout se demander quel type de société on souhaite construire. Laisser les fractures territoriales s’accentuer, c’est admettre qu’une dizaine de métropoles tirent profit de la modernité et cumulent les opportunités… quand le reste du pays demeure en décalage. Est-on d’accord avec ça ? Considère-t-on que c’est « la marche du temps ? » Qu’on doit juste espérer un « ruissellement » progressif des opportunités des grandes métropoles vers les territoires qui en sont éloignés ? Craindre ces postures, ce n’est pas militer pour « l’égalité des territoires. » C’est oeuvrer en faveur de l’égalité des chances et d’une forme d’union territoriale. 

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Je ne suis pas en train de dire pas qu’il faut qu’il y ait le Louvre ou Harvard partout en France. Il existe des réalités géographiques, une histoire particulière à chaque territoire, des questions de densité de population dont les politiques publiques doivent évidemment tenir compte. Mais agir pour que les habitants des territoires ruraux et des petites villes, comme leurs enfants, aient les mêmes chances et opportunités que ceux des métropoles, cela me paraît indispensable et même au fondement du pacte républicain. 

Vous évoquez dans le livre Jean Castex, « macroniste des champs ». Avec son accent chantant, le Premier ministre incarne-t-il une vraie prise de conscience de cette problématique de la France périphérique, ou n’est-on que dans la com’ politique ?  

Ce qui est certain, c’est qu’il connaît les territoires et incarne un signal adressé à la France périphérique. Cela peut être suivi d’actes concrets dans la durée, ou non. Ce qui m’a surtout fait sourire, c’est de voir à quel point tout le monde s’est extasié quand Jean Castex a prononcé 25 fois le terme de « territoires » dans son discours de politique générale ou réjouit de son accent du sud de la France. Encore heureux qu’un Premier ministre évoque ces territoires après la crise des gilets jaunes et celle du Covid, non ? C’est formidable qu’il les connaisse. Mais notre satisfaction collective montre surtout qu’on part de très très loin… 

Dans sa préface, Nicolas Mathieu, lauréat du Goncourt avec Leurs enfants après eux, s’interroge sur vous : « Pourquoi cette jeune femme qui a si bien réussi son exfiltration continue-t-elle à se passionner pour les lieux indécis où elle a grandi ? » 

À travers les actions de Chemins d’avenirs, j’imagine que j’ai trouvé depuis quatre ans le moyen de faire de la politique sans faire de politique ! Et, quelque part, je suis aussi rentrée chez moi, qui suis originaire de l’Allier et très attachée à mes origines géographiques, vous l’avez compris. J’ai réconcilié deux facettes qu’on a tort d’opposer, urbain et rural. Pourquoi se passionner pour ces lieux ? Je ne peux pas faire autrement, honnêtement. Pendant le confinement, j’étais exaspérée de voir que la grille de lecture de la crise était encore celle des grandes métropoles. Il me semblait crucial de proposer d’autres points de vue que ceux d’urbains ayant télétravaillé, de livreurs Deliveroo ou de Parisiens applaudissant à leur balcon. A court terme, mais aussi pour l’après. Pour le récit mémoriel qui sera fait de la crise inédite que nous traversons.  

« Nos campagnes suspendues. La France périphérique face à la crise », de Salomé Berlioux (L’Observatoire, 199 €, 18 €). 

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