MEMORABILIA

«C’est une déclaration de guerre qui doit être traitée en conséquence». Pascal Bruckner.

ENTRETIEN – Après la décapitation d’un professeur à Conflans-Saint-Honorine ce vendredi, l’essayiste et écrivain estime qu’un seuil a été franchi dans l’ignominie.Par Alexandre Devecchio LE FIGARO 16 octobre 2020

Pascal Bruckner vient de publier Un coupable presque parfait aux éditions Grasset.
Pascal Bruckner vient de publier Un coupable presque parfait aux éditions Grasset. Sébastien SORIANO/Le Figaro

LE FIGARO.- Un enseignant a été décapité en pleine rue ce vendredi. Que vous inspire cet attentat?

Pascal BRUCKNER. – Une frontière dans l’abominable vient d’être franchie. On s’attaque au bastion le plus sacré de la République: l’école et la personne physique des enseignants. Un professeur est proprement décapité pour avoir montré les caricatures de Charlie Hebdo lors d’un cours sur la liberté d’expression. Des parents d’élèves l’auraient signalé. La victime aurait reçu des menaces de mort. Que vont faire les autres professeurs, hommes et femmes, lorsqu’ils devront aborder ces sujets délicats? Se taire au risque d’une décollation? Le boucher de Conflans-Saint-Honorine, c’est Daech à la maison: un message solennel en forme de cérémonie macabre, un avertissement pour tout le corps enseignant qui devra se taire ou périr. Ce n’est pas un acte de «séparatisme», c’est une déclaration de guerre qui doit être traitée en conséquence. C’est la propagande par le fait: la moindre moquerie du texte sacré entraîne la peine de mort. Un dessin vaut condamnation.À LIRE AUSSI : Islamisme à l’école: «Nous avons perdu vingt ans»

L’école n’est-elle désormais plus épargnée?

Dès 2004, le rapport Obin signalait des phénomènes inquiétants de radicalisation dans l’école de la République: impossible d’enseigner la Shoah, une affaire de Juifs ou Voltaire, qui avait raillé le prophète ou Madame Bovary, une femme adultère. Donner des cours va devenir désormais un métier aussi dangereux que celui des soldats sur le champ de bataille. Je comprendrais parfaitement que, à l’école, l’autocensure individuelle prime: quel homme, quelle femme, aurait envie de mourir de cette façon, sachant ce qu’il risque s’il parle de ces affaires à ses élèves? L’audace doit venir de la nation toute entière: il faut immédiatement reproduire massivement toutes les caricatures de Charlie, les placarder sur tous nos murs pour faire taire les assassins. Ils peuvent tuer une personne, ils ne nous tueront pas tous.Je comprendrais parfaitement que, à l’école, l’autocensure individuelle prime : quel homme, quelle femme, aurait envie de mourir de cette façon, sachant ce qu’il risque s’il parle de ces affaires à ses élèves ?

Cet attentat survient en plein procès Charlie Hebdo et quelques semaines après une attaque au couteau commise par un mineur isolé devant les anciens locaux du journal satirique. Cela signifie-t-il que, depuis cinq ans, nous n’avons pas progressé. Sommes-nous en train de perdre la bataille contre l’islamisme et pour la liberté d’expression?

Le procès Charlie réveille toutes les haines, toutes les ignominies. Il a une double et paradoxale vertu, vomitive et pédagogique. Chez les fanatiques, il ressuscite le besoin de punir, de réitérer comme une réplique de tremblement de terre le meurtre des douze en janvier 2015. Comme ils n’ont plus les moyens de monter un commando organisé, ils travaillent en solo avec des instruments rudimentaires tels des tueurs en série,semant la peur dans toute la nation. Mais le procès est aussi un élément positif, pour deux raisons: quiconque suit les témoignages des accusés constate cette banalité du mal. De pauvres types endoctrinés et souvent encouragés par leur famille ou leurs proches se croient investis d’une mission divine et doivent absolument égorger un infidèle pour gagner leur paradis et «venger le prophète».Le procès réveille les fous et révèle tout un monde parallèle qui non seulement ne vit pas sur le même fuseau horaire que nous mais ne partage en rien l’espace républicain.

Les attentats se succèdent et sont de plus en plus effrayants. Allons-nous nous habituer?

La nouveauté est que les représentants de l’islam de la République, avec une dignité et un courage remarquables, condamnent sans équivoque ces actes abjects. Nous ne sommes plus au temps de l’ancien recteur de la mosquée de Paris: le nouveau, Chems Eddine Hafiz, a eu des mots définitifs pour condamner la barbarie islamiste. C’est un progrès incontestable dans cet océan d’ignominie. Les caricatures de Charlie n’ont pas fini de faire couler le sang: combien d’années va-t-on compter les morts? On aura une petite pensée émue pour tous ceux, des Indigènes de la République jusqu’à une certaine presse de «gauche» – je pense au délicat Edwy Plenel – qui, patiemment, minutieusement, au nom de l’anti-racisme, ont construit une haine inexpiable contre l’équipe de Charlie. Aujourd’hui, Receyp Erdogan, l’islamo-fasciste, doit jubiler. Le ventre n’est pas mort d’où est sortie la bête immonde, disait Brecht à propos du nazisme. Mais pensons aussi aux journalistes de Charlie qui, depuis 2006, vivent sous protection policière. Ceux qui se battent pour notre liberté sont eux-mêmes privés des libertés fondamentales. Ils sont nos héros, n’en déplaise à leurs détracteurs, et quiconque veut les faire taire doit être combattu.

» À VOIR AUSSI – Conflans-Sainte-Honorine: «Ils ne passeront pas», déclare Emmanuel Macron

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :