MEMORABILIA

«Les collabos sont bien portants !» Anne-Sophie Chazaud.

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ENTRETIEN. Anne-Sophie Chazaud est philosophe et essayiste. Elle publie Liberté d’inexpression, Nouvelles formes de la censure contemporaine (2020), chez L’Artilleur.

Nous l’avons interrogée suite à l’attentat de Conflans (Yvelines) qui vient tristement confirmer ses thèses.

Publié le 17 octobre 2020.

FRONT POPULAIRE.

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Front Populaire Vous êtes un grand défenseur de la libre-expression, vous venez d’ailleurs de publier un essai sur le sujet. A l’heure où nous parlons, un professeur d’histoire-géographique vient d’être décapité dans les Yvelines pour avoir montré les caricatures de Mahomet dans un cours sur la liberté d’expression. Nous en sommes donc là ?

Anne-Sophie Chazaud : En effet, 5 ans après la tuerie de Charlie Hebdo, nous en sommes exactement là. Cette-dernière, loin de faire reculer le péril islamiste comme certains l’ont cru ou espéré en janvier 2015, a en réalité produit un effet de recul terrifiant en matière de liberté d’expression, caractérisé par le régime de la peur et de l’autocensure. Ceux qui parlent, on le voit, le font au péril de leur vie, au risque de leur mort soit sociale, soit professionnelle, soit de leur mort tout court. Sous l’effet de la pression terroriste mais aussi des petits harcèlements du quotidien, des lynchages, de l’instrumentalisation de la justice par l’action des activistes militants, appuyés par les idiots utiles du gauchisme culturel toujours prompts à se soumettre à la haine de soi et aux naufrages intellectuels, ou encore de la veulerie du pouvoir politique, oui, nous en sommes là.

Du reste, il convient de noter qu’à chaque fois qu’un événement choquant de cette nature s’est produit, l’on a cru que cette fois-ci, enfin, le politique prendrait ses responsabilités, l’on a cru que c’était la bonne, la der des ders.

On l’a cru lorsqu’une rédaction d’hebdomadaire satirique s’est fait décimer. Il n’en a rien été. Enfin, il y eut des marches, des bougies, des ours en peluche, des « plus jamais ça », un « esprit du 11 janvier » aussi mystérieux et évanescent que l’éther vite dissipé. Mais il ne s’est rien passé et la semaine même du procès de cette tuerie, un nouvel acte de terrorisme islamiste était commis devant les anciens locaux de la rédaction.

On l’a cru lorsque les Juifs ont été attaqués, à Toulouse, à Paris, dans certains quartiers de banlieue d’où ils sont désormais contraints de partir tant la pression et les violences sont devenues insupportables. Mais il ne s’est rien passé.

On l’a cru lorsque les femmes, les homosexuels, les jeunes allant au concert, notre mode de vie, ont été attaqués, lorsque nos trottoirs sont devenus des bains de sang, à Paris, à Nice. Mais il ne s’est rien passé.

On l’a cru lorsqu’un chef d’entreprise de la région lyonnaise a été décapité. Mais il ne s’est rien passé.

On l’a cru lorsque des jeunes filles ont été égorgées à Marseille. Mais il ne s’est rien passé.

On l’a cru lorsqu’un prêtre a été égorgé dans sa paroisse. Mais il ne s’est rien passé.

On le croit désormais de nouveau lorsqu’un enseignant qui proposait un cours sur la liberté d’expression, cours fondamental afin de rappeler les valeurs de la République mais aussi, tout simplement, l’esprit français, teinté d’insolence, d’impertinence, d’ironie, de caricature, de droit fondamental au blasphème, à la représentation, d’irrévérence, d’absence de pudibonderie, a été décapité en pleine rue, encore une fois par un islamiste.

Lorsque j’ai engagé mon travail d’analyse et de synthèse sur la liberté d’expression, il y a trois ans, tandis que je percevais un sentiment d’étouffement de celle-ci sous des pressions multiples dont je m’étais fixée de comprendre la mécanique, certains, y compris des observateurs, blogueurs, commentateurs et alii ayant pignon sur rue, ont trouvé que j’exagérais, que je tapais trop fort, avec des mots pas assez doux, avec un style trop percutant, il aurait fallu faire dans la rondeur, l’obséquiosité et la lâcheté sans doute, qu’il n’y avait pas là matière à tellement s’inquiéter, que nous ne vivions pas en dictature, que nous enfoncions des portes ouvertes. Honte à eux, ainsi qu’à tous ceux qui, lâches et soumis, n’ont jamais levé le petit doigt, ont regardé ailleurs voire ont collaboré lorsque nombre d’entre nous ont été la cible de ces harcèlements et lynchages identiques à celui qui a conduit à l’assassinat sordide de l’enseignant Samuel Paty.

Car, si ce crime islamiste a pu avoir lieu, c’est bien en raison de la lâcheté qui entoure l’activisme militant d’un islam politique du quotidien toujours plus agressif et intrusif. On répète à l’envi, comme si c’était rassurant, que le tueur n’était pas fiché S ni connu pour des faits de radicalisation : et c’est bien tout le problème. Il s’agit désormais d’un fait quasi banal n’ayant plus aucun rapport avec la radicalisation. On se pince pour essayer de savoir ce que cela pourrait bien avoir de rassurant.

FP : Il faut encore être prudent sur les premiers éléments du drame, mais manifestement, cet enseignant avait déjà subi des pressions de la part de parents d’élèves, des menaces et sa hiérarchie aurait enterré tout cela pour ne pas « faire de vague ». Peut-on encore enseigner en France en 2020 ou faut-il tout arrêter pour éviter de faire la moindre vague ?

ASC : J’ignore à l’heure qu’il est quelle est l’attitude qui fut celle de sa hiérarchie. Ce qui est certain en revanche, et chacun a pu le lire à l’occasion d’une publication Facebook remarquable de courage d’une collègue de l’enseignant martyr, c’est que nombre de ses collègues non seulement ne l’ont pas soutenu mais ont participé et encouragé ou approuvé son lynchage. Samuel Paty, soumis aux menaces de certains parents d’élèves semi débiles mais bien actifs, prompts à saisir le CCIF (toujours dans les bons coups), avait fini par porter plainte. Il conviendra de savoir quel soutien réel il a reçu dans sa démarche de la part de sa hiérarchie, de ses collègues, des syndicats enseignants, de l’Académie ainsi que des services du Ministère forcément au courant de cette grave affaire.

Ce que l’on sait en revanche, c’est que de nombreux enseignants et membres de la communauté intellectuelle et scientifique sont contraints de subir en silence la loi d’airain dictée par une pensée dominante dans un milieu qui est très sinistré par le gauchisme culturel, volontiers « islamo-gauchiste », misérabiliste, sensible à la vulgate indigéniste, à la complainte décoloniale justifiant toutes les censures, au racialisme le plus régressif, très complaisant à l’égard du communautarisme en particulier émanant de certaines « communautés » supposées incarner les nouveaux damnés de la Terre. Ces enseignants et apparentés vivent au quotidien un enfer, mis au ban, disqualifiés pour pseudo-fascisme, islamophobie et toute la ribambelle des accusations délirantes qui font autorité pour museler l’expression libre et l’esprit critique. Cibles de leurs collègues, non soutenus par les syndicats, souvent lâchés voire enfoncés par leur (lâche) hiérarchie, menacés par des parents d’élèves que ce même gauchisme a installés depuis des décennies au cœur du dispositif éducatif afin de nuire au magistère du professeur, agressés par certains élèves, tel est leur quotidien.

FP : Une lâcheté collective déjà bien sortie du bois au moment de l’affaire Mila…

ASC : Tout à fait, l’affaire Mila, survenue au printemps dernier, a pareillement révélé, côté « élève », les failles du système éducatif et de la société que celui-ci reflète pour lutter contre le fléau islamiste : Mila n’a pas été soutenue ni par ses camarades ni par son établissement, qu’elle a dû quitter comme si c’était elle la fautive, elle vit sous la menace et se dit persuadée de finir un jour assassinée. Ses harceleurs n’ont été que très parcimonieusement poursuivis et une mince poignée d’entre eux condamnés à des peines insignifiantes. Quand la pression militante s’allie à l’instrumentalisation et à la lâcheté judiciaires ainsi qu’à la veulerie politique (qui sont les trois mâchoires de la censure dont je décris dans mon travail l’articulation systémique), il ne faut guère s’étonner du résultat auquel nous sommes aujourd’hui confrontés.

L’on pouvait lire et entendre hier soir des commentaires, juste après la tuerie, disant « je ne comprends pas ». A moins d’avoir vécu pendant 20 ans au fond d’une grotte, on se demande bien qui peut ne pas comprendre ce qu’il se passe.

Ajoutons également qu’en plein procès de la tuerie de Charlie Hebdo, certains experts en sécurité, certains commentateurs et chroniqueurs, certaines émissions de télé-poubelle comme celle d’Hanouna, certains élus indignes, n’hésitaient pas à faire valoir l’idée, présentée comme recevable, que republier les caricatures constituait une provocation inutile et une incitation raciste à la haine contre les musulmans, dans un habile tour de passe-passe faisant passer la critique d’une religion pour de la haine contre ses pratiquants. La rhétorique islamisto-complaisante n’a du reste pas même attendu que le cadavre du supplicié ne soit refroidi pour s’enclencher dès hier soir. 
S’il y a toujours eu des Résistants dans ce pays, les collabos s’y sont toujours également très bien portés, et en général grassement vautrés du côté du manche, toujours du côté de plus fort. Et tant que la France ne se décidera pas à lutter une bonne fois pour toutes par la force contre cet ennemi qui nous fait la guerre, le plus fort sera celui qui, lui, utilise les armes contre un troupeau d’agneaux bêlants.

FP : On voit déjà fleurir les déclarations convenues des politiques, toujours les mêmes, sur la fermeté de la République. Ces prises de positions très incantatoires, répétées depuis 2015, ont-elles le moindre effet ?

ASC : On avait déjà entendu qu’on allait voir ce qu’on allait voir lors de l’attaque islamiste au cœur même de la Préfecture de Paris : nous allions, nous avait-on dit, combattre l’Hydre. On n’a évidemment rien vu ensuite. Emmanuel Macron a déclaré hier soir, manifestement ému (et qui ne le serait pas au vu de la photo qui a circulé de la décapitation sur le compte Twitter éphémère du tueur, photo que, par respect pour les proches de la victime l’on ne diffusera pas mais que, pourtant, chacun devrait pouvoir voir afin de bien comprendre ce qu’est le vrai visage de l’islamisme car il arrive un moment où se payer de mots ne suffit plus), déclaré donc « Ils ne passeront pas ». Sauf qu’« ils » sont déjà bien là, bien en place, et qu’« ils » le sont précisément en raison d’une idéologie lâche, antirépublicaine mais aussi tout simplement antifrançaise, qui a favorisé cette implantation et ce développement d’un islam politique entriste, offensif et au besoin violent.

De nombreux lanceurs d’alerte ont fait part de leurs observations sur cette gangrène dans le milieu associatif, dans certaines sphères professionnelles, dans les fameux « territoires perdus de la République ». Qu’a-t-il été réellement et concrètement entrepris pour faire la guerre à cet ennemi de l’intérieur et, lorsqu’il vient de l’extérieur, pour lui barrer la route ? Emmanuel Macron, en temps de crise, en appelle régulièrement à la nation, il faut «faire nation », faire nation contre le virus, faire nation contre un islamisme qu’il semble découvrir récemment comme d’autres découvrent la lune, alors même que nous alertions depuis des années et que nous étions, pour la simple raison de notre lucidité, traités de fascistes, incantation qui suffisait à anéantir toute possibilité de débat, rhétorique qui du reste à abondamment servi à la campagne et à l’élection de l’actuel Président. Retourner ainsi subitement sa veste discursive tout en ne faisant en réalité rien, est un peu facile et la ficelle est grosse. On l’a vu lors de la reculade sur le projet de loi anti-séparatiste : même la sémantique offensive ne tient pas plus de quelques heures.

Du reste, pourquoi de nouvelles lois ? Pour perdre encore du temps et ne rien faire ? Cela ne constitue-t-il pas un processus dilatoire destiné encore et toujours à noyer le poisson ? Pourquoi ne pas plutôt tout simplement faire respecter les lois existantes ? Comme l’on dit désormais, la question elle est vite répondue.

FP : Cette lâcheté collective, cette démission, cet abandon progressif de la liberté d’expression au profit d’une dictature conformiste rampante s’est construit dans le temps, sournoisement. Pouvez-vous nous en tracer les grandes lignes ?

ASC : Il y a une grande lâcheté collective en effet, mais aussi, de plus en plus et de plus en plus rapidement, une grande force de résistance et de réaction qui se déclenche désormais lorsque ces actes islamistes sont perpétrés. Il n’y a plus de consensus lénifiant et c’est une fort bonne chose car il est des moments dans l’Histoire où il faut avoir le courage de l’affrontement. Les camps se dessinent beaucoup plus vite et l’affrontement semble inévitable afin que triomphe de nouveau l’esprit des Lumières, mais aussi, avant lui, tout simplement, l’esprit français. Il n’est pas exclu d’ailleurs que la France soit, en raison de son Histoire particulière, un laboratoire et une plaque tectonique fondamentale dans le combat qui se joue actuellement au plan mondial entre l’esprit des libertés démocratiques et la volonté d’anéantir ces libertés pour revenir à l’obscurantisme d’une vision littérale et instrumentalisée politiquement d’un texte religieux.

Car c’est aussi de cela qu’il s’agit : une immense régression intellectuelle contraignant à une lecture « au pied de lettre » d’une parole religieuse dont on voudrait qu’elle s’impose verticalement à chacun, empreinte de littéralité, interdite d’exégèse, interdite de toute distanciation sémiotique (pour l’hystérique comme pour le fondamentaliste religieux, le mot chien mord, il n’y a plus de coupure sémiotique et c’est la notion même de représentation qui est en crise, -dans le cas la caricature en l’occurrence, la question de la représentation iconique/ironique, rendue impossible). Il n’est pas exclu que ce soit à la France, précisément en raison de son Histoire –politique, morale et intellectuelle-, de montrer le chemin, comme elle continue de le faire opiniâtrement avec les caricatures, et de mettre fin, coûte que coûte, à ces délires obscurantistes qui recouvrent peu à peu l’Occident et dont nombre de nos frères d’Orient sont également victimes.

Car, si la France est assoiffée de liberté et de salutaire impertinence, elle est aussi, contrairement aux apparences, un pays qui n’a pas un rapport sain ni limpide à la liberté d’expression. Elle est le pays où Saint-Just décréta qu’il n’y avait « pas de liberté pour les ennemis de la liberté », et cet adage révolutionnaire aporétique représente l’impasse idéologique dont nous ne sommes encore pas sortis et dont les pseudo-progressistes contemporains se servent inconsciemment volontiers pour asseoir leur incapacité au débat et à la contradiction. La France est également un pays où l’on aime beaucoup produire des lois, si possible liberticides, comme c’est le cas des 400 dispositions juridiques qui viennent encadrer la fameuse loi de 1881 sur la liberté de la presse et qui, en réalité, contraignent et corsettent celle-ci. C’est aussi le cas des multiples lois mémorielles qui musèlent également la liberté d’expression de tous côtés. Le macronisme, dans la continuité de ses prédécesseurs notamment socialistes mais pas seulement, est très prolixe en dispositifs liberticides et n’oublions pas que, tout récemment, la loi Avia, certes fort heureusement retoquée par le Conseil Constitutionnel, prévoyait de punir la publication de propos jugés « islamophobes ». Cette rhétorique de l’« islamophobie » (confondant délibérément racisme et critique d’une religion), qui reprend la logique perverse du trouble CCIF, est un piège redoutable, et constitue le véritable enjeu, pas seulement sémantique, de tout ce qui se joue en ce moment en France dans l’affrontement entre la liberté d’expression et l’islamisme.

On le voit, les fronts sont nombreux et l’on peut douter de la gouvernance actuelle pour s’y montrer réellement offensive, elle qui est plutôt occupée à nous expliquer comment nous laver les mains en mobilisant des forces de l’ordre pour que les Gaulois réfractaires restent chez eux le soir plutôt que d’aller boire de la cervoise. Question de priorités sans doute. Au moins ne courront-ils pas, confinés, le risque de se faire décapiter…

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