MEMORABILIA

Thibault de Montbrial: «Ceux qui ont appelé à la mobilisation contre Samuel Paty ont consciemment désigné un objectif»

18 octobre 2020 

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Deux jours après l’attaque terroriste contre ce professeur de Conflans-Sainte-Honorine, l’avocat analyse l’évolution de la bataille contre l’islamisme et pour la liberté d’expression.

Le Figaro 18 octobre 2020.

Thibault de Montbrial.
Thibault de Montbrial. Illustration Fabien Clairefond


LE FIGARO. – La décapitation de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie de 47 ans, assassiné par un islamiste pour avoir défendu en classe la liberté d’expression, marque-t-elle un tournant ?

Thibault DE MONTBRIAL. – Incontestablement car cet attentat est susceptible d’avoir des conséquences concrètes catastrophiques sur la réalité du concept de liberté d’expression. En effet, le risque est grand d’assister au même phénomène avec les enseignants que ce qu’on a vu avec une partie de la presse après l’attaque contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, c’est-à-dire l’apparition d’une autocensure : plus personne ne voudra se mettre en danger physiquement et ainsi, sans que la loi ne change, l’interdiction de blasphème sera rétablie de facto. Il est vital que, dans les prochains jours, il y ait une publication multiple et massive des caricatures une bonne fois pour toutes pour que l’identité de ceux qui les publient ne soit plus un sujet.

Faut-il demander à tous les professeurs de les afficher dans les classes et d’en parler?

Leur demander à eux seuls d’en parler c’est prendre le risque de les exposer à des incidents individuels multiples. Par contre qu’il y ait publications massives un jour X de caricatures, et pas seulement de Mahomet dans toutes les institutions, les journaux, les bus, les métros, pour éduquer à la liberté d’expression, permettrait à la nation de faire bloc et d’évacuer définitivement la question de ceux qui les diffusent. Si la diffusion est massive, l’identité du diffuseur n’est plus un sujet et le chantage ne peut plus fonctionner.

Rappelons que la jeune Mila doit encore se cacher pour ces propos contre l’islam. Cette affaire a-t-elle constitué un précédent qu’on avait sous-estimé ?

Ce qui est arrivé à Mila est, en effet, comparable aux menaces récemment proférées contre Zineb El Rhazoui et malheureusement contre Samuel Paty. Tous sont désignés comme des cibles par des influenceurs islamistes sur les réseaux sociaux. En nommant des personnalités, ces influenceurs savent exactement ce qu’ils font. Ils les signalent à des gens qui, dans leur immense majorité, vont les insulter et les harceler, et qui, pour une petite partie d’entre eux, sont capables de passer à l’acte. Ceux qui ont appelé à la mobilisation contre Samuel Paty ont donc consciemment désigné un objectif.

Le contexte autour du procès de Charlie Hebdo a-t-il pesé ?

Il y a aujourd’hui une double menace. Tout d’abord, le procès Charlie a généré une agitation dans tout le le spectre islamiste observé par les services de renseignement, et de nombreux incidents de sécurité ont eu lieu impliquant des protagonistes de ce procès. La crainte d’une ou plusieurs attaques en marge de ce procès est toujours d’actualité.

Ensuite, au-delà du procès, les services anti-terroristes sont préoccupés par la liberté sur le territoire français d’ex-«combattants» de l’État islamique –soit qu’ils aient été libérés de prison après avoir exécuté leur peine, soit qu’ils soient entrés clandestinement sur le territoire.

Ces anciens djihadistes sont aguerris et ont la capacité de créer des réseaux terroristes en France en recrutant, en formant et en coordonnant des militants susceptibles de passer à l’acte. L’apparition d’un terrorisme endogène structuré est plus que jamais crédible. Ce terrorisme n’existait pas jusqu’alors. La vague structurée de 2015-2016 était en effet projetée depuis la Syrie. De 2016 à aujourd’hui, il y a eu des attaques individuelles qui relèvent, certes, d’un terrorisme endogène, mais celui-ci n’était pas jusqu’alors structuré et excluait les attaques complexes de type attentats du 13 novembre. Ce scénario est désormais de nouveau plausible, mais serait cette fois-ci l’«œuvre» de commandos constitués depuis la France par des anciens «combattants» de Daech.

Cet attentat survient en plein procès Charlie Hebdo quelques jours après une attaque au couteau commise par un mineur isolé devant les anciens locaux du journal satirique. Sommes-nous en train de perdre la bataille contre l’islamisme et pour la liberté d’expression ?

Nous avons régressé depuis les attentats de Charlie Hebdo. À l’époque, nous étions un certain nombre à sonner l’alarme sur les nombreux incidents qui avaient eu lieu dans les écoles lors de la journée en hommage aux journalistes assassinés. La ministre de l’Éducation avait alors tenté de minimiser ces incidents. Si on remonte au rapport Obin de 2004 sur les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires, on peut se rendre compte que le problème n’a rien de neuf. Nous n’avons pas su reprendre la main face à la diffusion de l’idéologie islamiste à l’époque, et plus largement auprès de la jeunesse. 

Le sondage IFOP de début septembre, qui met en exergue une nouvelle étape dans la radicalisation de la jeunesse notamment musulmane, achève de nous en convaincre. L’idéologie islamiste a progressé en France depuis six ans. Nous jugeons en ce moment, lors du procès Charlie, des actes commis au nom de l’idéologie islamiste alors même qu’elle continue à progresser dans le pays. Même si les deux idéologies ne sont pas comparables, c’est un peu comme si nous faisions le procès de Nuremberg tandis que le nazisme continuait à sévir hors de la salle d’audience.

Que vous inspire le profil du terroriste ?

Il s’agit d’un jeune immigré tchétchène qui vivait à Évreux. Cela pose encore une fois la question des frontières et des flux migratoires. Gérald Darmanin a reconnu récemment qu’il y avait plus de 4000 étrangers figurant dans le fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT), dont environ 450 en situation irrégulière. Il est incompréhensible que ces gens soient encore sur le territoire. Pourquoi ne sont-ils pas expulsés immédiatement ? Pourquoi gardons-nous sur notre territoire des étrangers qui, de manière avérée, constituent une menace terroriste?

Dans votre livre, Osons l’autorité, vous évoquez le crépuscule des frontières. Paie-t-on les conséquences d’une trop grande ouverture des frontières européennes durant la vague migratoire de 2015 ?

Chiffres à l’appui, je décris dans le livre les conséquences, notamment en matière de délinquance, de la vague migratoire de 2015. Une faute gravissime a été commise sous la houlette d’Angela Merkel, dont la population européenne risque de payer le prix fort. Il est crucial de mettre en place une politique européenne intransigeante pour lutter contre l’immigration clandestine. Organisons l’accueil des demandeurs d’asile dans des zones d’attente fermées. En cas de rejet de la demande, les intéressés seraient aussitôt reconduits.

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Aujourd’hui, les chiffres de la Cour de Comptes sont effarants. Un individu en situation irrégulière sur le territoire français a plus de 85% de chance d’y rester, et bénéficie de nombreuses aides.

Il faut stopper l’immigration clandestine, et expulser massivement les étrangers en situation irrégulière. C’est la seule solution pour que l’État puisse offrir à la population tous les services qu’elle est en droit d’attendre et pour lesquels elle paie l’impôt.


Il est urgent de récréer de la transcendance autour de notre nation

Que vous inspire l’actuel débat sur « l’ensauvagement » de la société ? Le terme est-il bien choisi ?

L’ensauvagement de la société est un constat partagé par l’ensemble de mes interlocuteurs régaliens. Policiers et gendarmes, procureurs, préfets: tous disent l’augmentation des actes de violences et de leur intensité.

La violence devient un mode de résolution du conflit banalisé, et les forces de l’ordre sont directement exposées puisque désormais considérées et traitées comme une bande rivale, l’autorité institutionnelle qui leur est attachée n’étant souvent qu’un lointain souvenir.

La réponse pénale vous semble-t-elle à la hauteur des enjeux ?

À l’évidence, non. La sécurité constitue le socle du pacte social sanctuarisé à l’article 2 de la déclaration des droits de l’homme de 1789. Or, la sécurité est le produit de la chaîne police/justice, dont le maillon judiciaire est aujourd’hui le plus faible. L’extrême-gauche judiciaire a beaucoup abîmé la machine, arc-boutée sur des positions idéologiques en flagrant déni de réalité. Mais il faut surtout insister sur deux facteurs :

Tout d’abord, il existe un certain conformisme judiciaire, dont de nombreux magistrats ont du mal à s’extraire. Une forme de bienveillance envers les primo délinquants même les plus violents ; une réticence envers la fonction punitive de la peine ; des «usages» séculaires en décalage avec l’évolution de notre société.

Outre ce conformisme inhibant, le deuxième facteur est évidemment budgétaire. La question des moyens est cruciale. S’il faut saluer l’augmentation de 8% du budget de la justice, on reste très loin de l’investissement nécessaire pour réparer la machine et la faire fonctionner correctement. Beaucoup de juges travaillent dans des conditions déplorables avec des moyens dérisoires. Notre parc pénitentiaire est clairement insuffisant. Sur le fond, il ne faut pas tant une justice sévère, qu’une justice qui impacte le délinquant. L’exécution des peines est souvent trop tardive et illisible, pour toutes les parties au procès. Je propose une simplification drastique du système avec des remises de peine, non plus automatiques mais au mérite.

Je propose également que la France encourage les pays d’immigration à récupérer leurs ressortissants condamnés par notre justice pour l’exécution de leur peine, moyennant une participation financière. Nul doute qu’en mettant dans la balance l’attribution de visas et le montant des aides attribuées à ces pays, nous parviendrions à en convaincre beaucoup de jouer le jeu. Il y a aujourd’hui plus de 20% de détenus étrangers dans les prisons françaises, l’enjeu est donc considérable en termes de place, de coût et d’ordre public puisque la question de l’expulsion des condamnés étrangers en fin de peine ne se poserait plus. Je propose enfin la construction de prisons à niveaux de sécurité et donc à coûts différends: nul besoin d’embastiller les auteurs d’infractions financières avec des délinquants violents.

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En juin dernier, des policiers en colère contre leur ministre de l’Intérieur de l’époque, Christophe Castaner, ont jeté leurs menottes à terre. Cette crise a-t-elle été le point d’orgue de la faillite de l’autorité que vous décrivez dans votre livre ?

Les défaillances de l’autorité s’accumulent depuis des années. Mais le mois de juin désastreux du binôme Castaner/Belloubet relève de l’inédit. Les propos qu’ils ont tenus et l’hypothèse de faire s’agenouiller des policiers dans la cour de l’hôtel Beauvau ont produit un effet désastreux. La façon dont une famille polygame largement impliquée dans la délinquance a réussi, sous la houlette d’une égérie qui appelait, il y a deux ans, à marcher sur l’Élysée «comme on fait en Afrique sur les palais» avec une cohorte d’indigénistes et de décoloniaux, à humilier deux ministres régaliens, fut fascinante. Une sorte d’effondrement de l’autorité en quelques jours qui a ulcéré jusqu’au plus haut niveau la police et la gendarmerie et consterné nos concitoyens.

L’épisode des Gilets jaunes a-t-il été un point de bascule ?

Les manifestations de l’automne 2018 ont été le théâtre de violences inédites par leur ampleur et leur répétition. Je raconte dans le livre le détail des discussions houleuses qui, entre le 1er et le 8 décembre 2018, ont abouti à une évolution salutaire de la doctrine du maintien de l’ordre. Au mouvement initial spontané se sont agrégés différents groupes extrémistes majoritairement de gauche mais aussi de droite, qui ont entendu profiter de l’exaspération populaire pour tenter de renverser la République. Ils n’y sont pas parvenus, mais le coup n’est pas passé loin. Ces manifestations ont aussi été l’occasion pour des racailles de banlieues d’effectuer des «razzias» dans Paris. Avec le recul, c’est un miracle qu’il n’y ait pas eu de morts au cours des journées des 1er et 8 décembre 2018. Un haut responsable m’a raconté combien nous étions passés près, en particulier le 1er décembre, d’une ouverture du feu sur la place de l’Étoile.

Dans votre livre, vous entendez réhabiliter l’autorité ? Que mettez-vous derrière ce mot ? Parlez-vous de l’autorité de l’État ou d’autorité au sens large ?

De nombreux repères structurants individuels ou collectifs se sont affaissés depuis un demi-siècle. Un individualisme forcené a remplacé la référence au bien commun ; le niveau culturel a chuté et la population a changé. L’autorité n’est pas un programme politique. C’est un état d’esprit qui doit guider l’action publique, en commençant par faire appliquer les règles que les citoyens ont choisies, dans le cadre du pacte social.

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Par ailleurs, le rétablissement d’une forme d’autorité morale permettra à notre peuple de relancer une aventure collective qui est pratiquement à l’arrêt. Le vivre-ensemble n’est plus désormais qu’un slogan idéologique perdu dans des esprits déconnectés des réalités, et qui évitent soigneusement de s’y confronter personnellement. Notre pays est fracturé: de nombreux politiques l’ont dit publiquement. Il existe un réel risque d’effondrement, et le rétablissement de l’autorité de la République est sans doute notre dernière chance. J’en suis d’autant plus intimement convaincu que, où que j’aille en France, c’est le cri que me lancent tous mes interlocuteurs.

Comment fait-on concrètement ?

Appliquons déjà nos lois sans faiblesse. Remettons fermement de l’ordre dans notre maison, sans nous laisser impressionner par les injonctions bruyantes de personnes dont la représentation dans le débat public est inversement proportionnelle à leur poids dans le pays.

Réinvestissons l’école, comme Jean-Michel Blanquer a commencé à le faire, assumons notre histoire, sans arrogance mais sans faiblesse. Nous réduirons nos fractures et vaincrons en particulier le plus grand danger auquel nous sommes confrontés aujourd’hui en comblant le vide identitaire dans lequel il s’est engouffré: le séparatisme islamiste. Affichons nos valeurs fondamentales: des racines gréco-latines, une tradition judéo-chrétienne, la liberté de croire, d’aimer, l’égalité homme/femme, et un mode de gouvernance démocratique et bienveillant. Il est urgent de récréer de la transcendance autour de notre nation.

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