MEMORABILIA

Elisabeth Badinter : « Cela ne peut plus se régler dans le pacifisme »

Propos recueillis par Thomas Mahler et Anne Rosencher, publié le 20/10/2020 L’EXPRESS.

Pour la philosophe, la guerre contre les islamistes est empêchée par la peur mais aussi par la démagogie d’une certaine gauche, qui prétend à tort défendre les musulmans.

L’Express : En 1989, vous co-signiez une tribune retentissante au moment de l’affaire de Creil (trois jeunes filles y refusaient d’ôter leur foulard en classe) pour enjoindre les profs à résister face aux prétentions islamistes. Imaginiez-vous, alors, qu’on en arriverait là ? 

Elisabeth Badinter : Bien sûr que non. En 1989, on ne parlait pas encore d’islamisme, et très peu d’islam. Avec cet appel, nous avons sonné la première alarme. Dans ce texte écrit à cinq, Régis Debray a eu une formule formidable en se demandant si l’année du bicentenaire allait représenter le « Munich de l’école républicaine » – il parlait alors de l’attitude du ministre de l’Education nationale Lionel Jospin. On nous l’a vivement reproché, au PS comme dans la gauche en général. Mais trente et un ans plus tard, nous assistons vraiment à la défaite de l’école républicaine, de la façon la plus violente et ignoble qui soit. Voici le résultat d’une succession de soumissions aux exigences islamistes. A l’époque de Creil, il a suffi de trois gamines pour faire reculer l’école publique et laïque. C’était le signal envoyé aux islamistes, à qui l’on disait : « la voie est ouverte ». Notez qu’à l’époque, elles étaient déjà instrumentalisées par leurs parents et par l’islam politique. D’ailleurs, c’est l’intervention du roi du Maroc Hassan II qui a sifflé la fin de l’affaire. Leur entourage n’a pas obéi aux lois de la France, mais au souverain descendant du prophète. Avec cette seule pichenette, la République a vacillé. Ensuite, les islamistes ont pu avancer.  

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« Le droit à la différence qui vous est si cher n’est une liberté que si elle est assortie du droit d’être différent de sa différence », écriviez-vous dans cette adresse à Lionel Jospin. Est-ce ce droit d’être différent de sa différence qu’enseignait Samuel Paty, et ce pour quoi il a été décapité ?   

Oui et non. Oui, parce qu’il enseignait la liberté d’expression et le droit au blasphème, et c’est bien ce qui a provoqué cette protestation du père d’une élève – qui n’avait d’ailleurs pas assisté à ce cours. Mais vous aurez peut-être noté que Samuel Paty avait proposé aux élèves musulmans qui le souhaitaient de sortir de la salle s’ils étaient choqués par ces caricatures. Je le comprends, parce que la pression est devenue insoutenable. Il a fait le maximum de ce qu’il pouvait faire, mais ce maximum-là implique désormais de prendre en compte les particularismes où ils n’ont pas lieu d’être. Alors que vingt ans plus tôt, il n’aurait jamais été question de tout cela. A l’école, quand on évoquait par exemple la Shoah, on n’aurait jamais offert la possibilité de sortir pour ne pas heurter les sensibilités. 

« S’il faut protéger les musulmans, c’est bien de l’islamisme, et non pas de la République française ! »

En 2007, vous témoigniez lors du procès des caricatures. Alors que l’équipe de Charlie Hebdoétait d’humeur joyeuse et potache, vous sembliez la seule soucieuse…   

Je ne pouvais pas imaginer qu’on allait tuer tous ces journalistes et dessinateurs, mais je me disais qu’ils prenaient un risque immense. Quand je suis sortie du tribunal après avoir témoigné pour Charlie Hebdo, des barbus islamistes attendaient dehors et ne me regardaient pas avec tendresse. J’ai senti leur colère. L’atmosphère était lourde. Et c’est devant eux que j’ai exprimé toute mon inquiétude.  

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Selon Boualem Sansal, la France ne comprend toujours pas qu’elle a affaire non à des « terroristes fichés S ou pas » mais à une « guérilla qui veut prendre les dimensions d’une guerre totale ». Le dernier attentat peut-il être un tournant dans une prise de conscience ?  

On a l’impression que cet assassinat de Samuel Paty, tellement insoutenable, est « celui de trop » pour la population. Non que les attentats d’avant soient moins atroces, bien sûr, mais symboliquement et visuellement, on a encore franchi un cap. Je pense sincèrement que l’immense majorité de la population française n’en peut plus. Elle s’est longtemps tue, mais là c’est trop. Les voix pourraient s’élever, en plus grand nombre, contre l’islamisme. Mais il y a toujours cette extrême gauche « élargie », qui ne cesse de ramener le débat à la stigmatisation des musulmans, jusqu’à refuser de prononcer le mot « islam » ou même celui d' »islamisme ». Elle déboussole les gens, les intimide en insinuant que leur rejet légitime de l’intégrisme serait en réalité suspect. On pouvait au départ penser que cette gauche défendait sincèrement la tolérance et l’antiracisme. Mais qu’elle en soit toujours là aujourd’hui est une preuve soit d’aveuglement, soit d’électoralisme. Lutter contre l’islamisme revient, pour eux, à être lepéniste. Que n’ai-je entendu cet argument, « vous faites le jeu de Le Pen »…  

S’il faut protéger les musulmans, c’est bien de l’islamisme, et non pas de la République française ! Selon différentes études, près de 30 % des musulmans font passer ouvertement leur religion au-dessus de la République, mais cela n’inquiète pas grand monde à gauche. On préfère taire cette situation. Une grande partie de la gauche, à l’image de Ségolène Royal, n’a pas non plus été pro-Mila. Nombre de néo-féministes, plus jeunes, ne se sont guère émues de la situation de cette lycéenne qui n’a agressé personne. Ce qui signifie qu’elles aussi, proches des groupuscules radicaux, ont choisi le camp des islamistes plutôt que de préserver la liberté d’expression. Vous savez, j’en veux beaucoup à cette gauche-là. Des journaux ont fait la publicité des thèses indigénistes qui pourtant ne représentent pas grand-chose en nombre. Cette publicité peut avoir un effet culpabilisant pour l’opinion publique, de bonne foi, qui se dit « oui, il faut lutter contre les stigmatisations et le racisme ». Personne n’a envie d’être les méchants.  

Les réseaux sociaux sont une fois de nouveau pointés du doigt. Faut-il encore d’une loi pour restreindre la liberté d’expression ?   

Nous ne sommes pas aux Etats-Unis où, du fait du Premier amendement, les discours haineux ont peu de limites. Je trouve la proposition de Xavier Bertrand raisonnable, à savoir que tous ceux qui s’inscrivent sur les réseaux sociaux devraient fournir leur véritable identité, quitte à prendre ensuite un pseudonyme. C’est peut-être une bonne idée. Car là, il est trop facile d’y faire des menaces de mort, à l’image de ces textes dégoûtants que l’on envoie à Mila.  

« C’est une guerre que nous devons mener, mais je ne suis pas certaine que les Français y soient prêts »

Pour la suite des événements, êtes-vous optimiste ou pessimiste ?  

Je ne vois pas comment je pourrais être optimiste. Cela fait trente ans que je suis de près ces sujets, et cela va de plus en plus mal. Il faudrait changer les lois, organiser une guerre idéologique mais aussi législative contre les islamistes. Et cela ne se ferait pas sans des répliques terribles de la part du camp adverse. De nouveaux attentats, plus nombreux, plus sanglants. Cela ne peut plus se régler dans le pacifisme, car c’est allé trop loin. C’est une guerre que nous devons mener, mais je ne suis pas certaine que les Français y soient prêts. Non seulement parce qu’ils peuvent avoir peur, ce qui est compréhensible, mais aussi parce que les islamistes vont crier à la dictature à la moindre mesure les ciblant. A nouveau, une partie de la population se dira que, peut-être, on exagère la menace. Nos adversaires vont jouer là-dessus, avec la complicité de leurs alliés à gauche, que ce soit une bonne partie des Insoumis, comme dans les universités où des clusters vont développer cette argumentation victimaire. 

Appelez-vous toujours les profs à ne pas « capituler », comme en 1989 ?   

Je trouve que ceux qui ne sont pas sur le terrain avec les profs d’histoire ou de philosophie, mais parlent depuis leur fauteuil, n’ont pas à donner de leçons. Bien sûr, on voudrait que les enseignants ne cèdent en rien, mais on ne souhaite pas non plus de nouveaux drames. Il ne peut y avoir une protection policière pour chaque professeur. Je ne dis pas qu’aborder la question des caricatures ou du blasphème créerait des problèmes dans tous les collèges ou lycées de France, mais on sait que dans un certain nombre d’établissements, cela ferait des remous.  

Moi-même, je me suis posée la question de ce que je ferais à leur place, puisque j’ai été prof en lycée pendant cinq ans. Ma conclusion, c’est qu’il est extrêmement courageux de continuer à enseigner le droit au blasphème face à des élèves de plus en plus susceptibles sur ces questions. Je ne me sens donc pas le droit d’exiger des enseignants une telle chose. C’est à l’Etat désormais de leur permettre de le faire. 

Vous qui passez votre vie dans votre cher XVIIIe siècle qui a vu émerger les Lumières et le droit au blasphème, n’êtes-vous pas sidérée qu’on en soit encore là aujourd’hui ?   

Alors que je témoignais au procès des caricatures en 2007, je lisais tous les matins la correspondance de Voltaire. Je me disais « ce n’est pas possible, nous n’avons quand même pas régressé de 250 ans ! » C’est fou, non ? Cela fait froid dans le dos. Mais qui connaît encore aujourd’hui le chevalier de La Barre ? 

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