MEMORABILIA

« Le dialogue, cette nouvelle idole »

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« Engager le dialogue » avec des gens qui avancent le couteau à la main…Voilà qui me rappelle la définition de l’apaisement (appeasement) par Churchill: « Nourrir le crocodile en espérant être le dernier à être mangé »…ARTOFUS.

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Publié le 

Ingrid Rocrieux, CAUSEUR.

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Minister Judges Bermuda College Student Debate - Bernews

– On dit que l’argent devient une idole à partir du moment où on le désire pour lui-même et non en vue de faire le bien. Ainsi en va-t-il aussi de son proche parent: le pouvoir. Mais ne peut-on pas en dire autant du dialogue?

Depuis l’assassinat de Samuel Paty, les journalistes posent à tout va la question, très légitime, de l’organisation de la rentrée. Éditorialistes, professeurs, politiques, tous rivalisent de circonvolutions pour ne pas dire ce que chacun sait : une minute de silence serait l’occasion d’ajouter du mal au mal. Tous se souviennent de la minute de silence organisée après la tuerie de Charlie et des élèves qui ont refusé d’y participer, quand ils ne se sont pas livrés à des provocations ignobles. Alors, nous dit-on, « il faut préparer et accompagner cette minute de silence ». Mais bien sûr… Et en clair, cela signifie? Interrogé à ce sujet sur France Info deux jours après la décapitation du professeur, Philippe Meirieu répond à cette question et beaucoup d’autres lui emboîtent le pas : il faut « que le dialogue s’instaure« , il faut « encadrer la prise de parole », il faut « engager le débat ». Les jolies formules pleuvent mais se rend-on bien compte des énormités que l’on profère? Ainsi, il faudrait engager le débat pour savoir s’il est admissible de décapiter quelqu’un ? Mais enfin, quel débat? Quel dialogue? Quand aura-t-on la lucidité d’admettre que le dialogue est un signe de faiblesse face à des gens qui n’ont pas la moindre envie de parvenir à un consensus de vie commune et ne conçoivent notre cohabitation que sur le mode de la soumission?

Ce qui va arriver aux collègues pleins de bonne volonté qui tenteront le dialogue, nous le savons bien : peut-être ne perdront-ils pas le contrôle de leur classe, peut-être ne se feront-ils pas malmener, peut-être parviendront-ils à rester maîtres de la situation et à distribuer la parole que leurs élèves, bien courtoisement, demanderont en levant la main. Mais que feront-ils lorsqu’un petit Mohammed exposera son point de vue en disant « je sais que je vais vous choquer, m’sieur et j’vous demande pardon mais sérieux, c’est trop bien fait pour lui ». Le dialogue s’engagera et le charmant bambin concèdera que « d’accord, l’autre, il aurait pas dû photographier sa tête et la balancer sur les réseaux, ça c’est gore et c’est pas sympa ». Rien à redire sur le comportement; la prise de parole est courtoise et l’opinion exposée sans violence. C’est une légitimation de l’horreur, polie et civile, qu’il est impossible de punir, car elle entre parfaitement dans le cadre du dialogue voulu, de la parole qui se libère pour laisser entendre les opinions et permettre le débat. Mais jusqu’à la fin de l’année, le professeur saura qu’il a en face de lui quelqu’un qui l’a par avance condamné à la décapitation s’il ose un propos incompatible avec sa religion.

Je me souviens avoir recueilli, en début de carrière, les témoignages de collègues qui avaient deux ou trois ans de plus que moi et qui avaient connu les « débriefings de stage » avec les formateurs: la petite prof qui s’effondre en larmes parce qu’un élève l’a traitée de grosse pute, et le formateur qui l’invite à se reprendre en lui expliquant qu’elle ne doit pas recevoir cette insulte de manière personnelle car c’est seulement son statut de professeur qui est visé, ajoutant qu’elle aurait dû engager le dialogue avec l’élève pour comprendre les raisons de son mal-être. Dans le contexte où travaillent beaucoup de nos collègues, inviter au dialogue, c’est intimer le silence: souffre et tais-toi. Pire, c’est contraindre le professeur à s’humilier devant l’élève, à reconnaître la validité potentielle de ce qui devrait être uniquement inacceptable. Le deux novembre, jour de la rentrée, les professeurs qui ont entendu M. Meirieu et ses semblables vanter l’idéal démocratique du débat et de la parole encadrée et accueillie, engageront le dialogue en demandant à leurs élèves d’exposer leur sentiment sur l’assassinat de Samuel Paty. Des propos atroces leur seront jetés à la figure, de la légitimation des faits à la menace personnelle, et puis des insultes, des provocations débiles, et des mots en arabe qu’ils ne comprendront pas. Et ils ne diront rien. Ils attendront juste que sonne l’heure de la récréation pour goûter, en salle des profs, le piteux réconfort d’un café sans goût.

Cessons d’idolâtrer le dialogue: il n’a de raison d’être qu’entre des personnes qui s’estiment mutuellement et s’accordent sur un objectif commun. Clairement, nous ne sommes pas dans cette configuration.

Choisir la voie du dialogue avec des gens qui nous méprisent et nous détestent, ce n’est ni honorable ni digne, c’est minable et lâche. Ce n’est, pour citer le titre de Marianne cette semaine, qu’une manière parmi d’autres de « se coucher ».

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