MEMORABILIA

Bock-Côté : « La défense de la liberté d’expression devient une position réactionnaire »

Scroll down to content

Propos recueillis par Rachel Binhas, publié le 25/10/2020 L’EXPRESS

Le sociologue conservateur Mathieu Bock-Côté.
Le sociologue conservateur Mathieu Bock-Côté. /

Des deux côtés de l’Atlantique, le sociologue québécois Mathieu Bock-Côté tire la sonnette d’alarme devant une censure qui gagne chaque jour un peu plus de terrain.

L’Express : Statues déboulonnées, livres rebaptisés, conférences annulées… Quel regard portez-vous sur les censures de plus en plus nombreuses ou médiatisées ces derniers temps, de la part d’une certaine gauche militante ? Êtes-vous surpris ? 

Mathieu Bock-Côté :  Surpris? Pas vraiment. La tendance se laissait deviner depuis plusieurs années, pour peu qu’on s’intéresse à ce qui se passe en Amérique du Nord. Les campus américains, depuis un bon moment, annoncent les tendances idéologiques qui tôt ou tard, emporteront nos sociétés. On pourrait dire que les idées qui y sont hégémoniques se sont déconfinées et contaminent désormais l’ensemble de la société. La censure d’intellectuels dissidents – ou qui ont tout simplement le mauvais goût de ne pas reprendre tous les slogans à la mode – est indissociable d’une transformation du rapport d’une frange importante de la gauche à la liberté d’expression. Il y a peu de temps, la gauche faisait encore semblant d’y croire et s’y disait attachée. Elle ne s’en donne plus la peine et théorise sans gêne la légitimité d’une nouvelle censure, fondée sur l’idée selon laquelle il ne faudrait plus tolérer ou accepter les discours contribuant à l’oppression des minorités.  

LIRE AUSSI >> « Tais-toi ou disparais ! » : comment la « cancel culture » s’est imposée 

Récemment, le sociologue Geoffroy de Lagasnerie, qui a au moins la vertu de parler franchement, s’est fait le relai de ce projet. On l’a aussi constaté cet été à la suite de la publication d’un appel de 150 intellectuels de centre-gauche qui s’inquiétaient du développement de la cancel culture. Ces intellectuels, provenant essentiellement du monde anglo-saxon, réclamaient timidement et avec moults contorsions une restauration de la conversation démocratique. Ils furent accusés de verser dans le suprémacisme blanc et de plaider pour une représentation de l’espace public fondée sur l’occultation des paroles minoritaires.  

La nouvelle gauche radicale – on pourrait parler de la gauche woke – assimile ainsi presque automatiquement les propos la contredisant à des discours haineux qu’il faudrait proscrire, notamment en cherchant à intimider leurs employeurs ou ceux qui les invitent à parler. Et même, s’il le faut, en les agressant physiquement, comme on l’a vu sur plusieurs campus américains. La défense de la liberté d’expression devient une position « réactionnaire » dans la mesure où elle permettrait aux catégories sociales avantagées de défendre impunément leurs « privilèges », et notamment leur « privilège blanc ». Le bannissement du contradicteur et l’ostracisation des adversaires du régime diversitaire deviennent les marqueurs d’un authentique progressisme.  

A qui la faute, quelles sont les chaînes de responsabilité ? 

L’ensemble des élites se rallie à ce programme. En fait, c’est le régime diversitaire qui transforme peu à peu ses adversaires en ennemis publics, et même en ennemis de l’humanité contre lesquels tout est permis. Car on ne négocie pas avec le « haineux », on le pénalise et on le proscrit. Les politiques ne cessent de chercher comment interdire les discours qui critiquent leur vision du vivre-ensemble au nom de la lutte contre les discours « haineux ». Je confesse ma stupéfaction nord-américaine devant l’existence du délit d’opinion en France. On peut être en accord ou non avec une idée, mais d’où vient cette étrange idée qu’il faudrait poursuivre devant les tribunaux ceux qui ne voient pas le monde comme nous où voient des périls là où le régime veut voir de bonnes nouvelles? Le pouvoir des groupes associatifs qui se transforment en contrôleurs de la circulation idéologique donnant des contraventions en traînant en justice les dérapeurs intellectuels témoigne d’une conception déréglée de la liberté d’expression.  

J’entends déjà l’argument qu’on me répondra: la liberté d’expression est admirable mais ne saurait être absolutisée, et doit se déployer dans les limites de la loi. Convenons qu’ils sont nombreux à vouloir resserrer toujours les limites de la loi en multipliant les délits. On le voit avec la question du racisme : qu’il soit abject ne fait aucun doute mais l’extension de sa définition vire à l’absurde et on en trouve aujourd’hui pour assimiler au racisme la simple défense de l’identité nationale, la critique de l’immigration massive ou la remise en question du concept de racisme systémique. 

Quant aux médias, ils incitent à la vigilance permanente contre tous les dérapages et en appellent à la censure des chaînes privées qui donnent trop d’espace à ceux qui contredisent les dogmes du régime diversitaire. Ainsi, il y a peu sur France Inter, la journaliste Sonia Devillers invitait le CSA à censurer les chaines privées trop ouvertes aux éditorialistes qui ne pensent pas comme elle. Plus globalement, il n’est pas rare qu’on se demande ouvertement s’il faut donner la parole à tel intellectuel ou tel courant de pensée. L’objectif est clair et avoué : resserrer les conditions d’accès à l’espace public pour éviter que des courants jugés toxiques ne viennent empoissonner la population d’idées jugées nauséabondes. Il faut aussi mentionner les médias sociaux mettant en scène une foule haineuse à la recherche de son scandale quotidien. Ils réactivent l’imaginaire du lynchage et marquent publiquement au fer rouge de l’infréquentabilité ceux qui ont le culot de mal penser ou de résister à l’imposition d’un nouveau concept obligatoire.  

N’oublions pas par ailleurs que les géants du numérique se rallient à la lutte contre la haine, encore une fois assimilée au désaccord frontal avec l’idéologie diversitaire. Ils entendent imposer une forme de nettoyage éthique de l’espace publique en asséchant le marécage d’où proviendraient les discours discriminatoires et autres phobies. Comment ne pas se surprendre que l’autocensure s’impose de plus en plus chez ceux qui comprennent bien qu’un mot de travers peut entrainer la chute de leur carrière ou les condamner à la peine de mort sociale ? 

« Pour peu que la violence porte le bon étendard, elle est relativisée »

Les querelles idéologiques ont toujours existé… Dans quelle mesure ce phénomène est-il nouveau ?  

Nous assistons à une radicalisation du régime diversitaire à travers l’action de son avant-garde militante, qui cherche à s’emparer de l’espace public pour y imposer une forme de coup de force symbolique. Car la violence politique est de retour, même si les journaux, trop souvent, préfèrent détourner le regard ou n’en parler que sur un mode mineur, comme en témoigne leur complaisance à l’endroit de la violence antifa. Pour peu que la violence porte le bon étendard, elle est relativisée. Il y a quelques mois, aux États-Unis, on voyait ainsi des reporters parler sans gêne de protestations pacifiques alors que derrière eux, à l’écran, on voyait de nos yeux les manifestations virer à l’émeute. Il leur suffisait de brandir l’étendard de « l’antiracisme » pour se voir tout pardonner.  

LIRE AUSSI >>Thomas Chatterton Williams : « Comment peut-on remettre en question l’idéal républicain ? » 

Mais abordons directement la question du nouvel iconoclasme. On s’empare de la souveraineté en se saisissant d’abord des symboles de l’adversaire, ou mieux encore, en les humiliant. La mémoire devient le premier champ de bataille. Elle est aussi au centre d’une opération de réingénierie identitaire menée par le régime diversitaire qui entend reprogrammer intégralement notre univers symbolique. Il faut jeter à terres les vestiges du monde d’hier, ou les muséifier, en confiant leur interprétation à des commissaires politiques chargés de nous dire ce que nous devons en penser. Ainsi, le film tel que Autant en emporte le vent doit être recontextualisé.  

Aux États-Unis, on a commencé à déboulonner les statues des généraux confédérés, avant de se tourner vers celles de personnages que l’on croyait consensuels comme Thomas Jefferson ou même George Washington. Même Christophe Colomb doit y passer. Rien ne sera épargné. Celui qu’on présentait comme le découvreur des Amériques est désormais caricaturé en figure inaugurale de la modernité génocidaire. La nouvelle gauche radicale est une gauche religieuse, qui se dit « woke », c’est-à-dire éveillée. Elle se croit illuminée, porteuse d’une révélation : le monde d’hier était fondamentalement mauvais, et il doit sombrer pour qu’un autre naisse, affranchi des structures discriminatoires qui entravaient le plein épanouissement de la diversité.  

Nous sommes devant un moment révolutionnaire. Une légitimité nouvelle s’installe et tolère de moins en moins les fidèles de l’ancien régime ou ceux qui prennent trop de temps à se rallier. Tous ceux qui veulent évoluer dans cette société nouvelle doivent y faire allégeance, et de la manière la plus ostentatoire qui soit. Je suis notamment frappé par les séances d’autocritique publiques de plus en plus fréquentes en Amérique du nord. Il est courant, désormais, de voir un homme confesser publiquement son « privilège blanc » en racontant comment il en a pris conscience et de quelle manière il entend désormais se repentir en se mettant à l’écoute des minorités invitées à le rééduquer moralement pour devenir un allié exemplaire. La chose est encore plus nécessaire quand il s’est rendu coupable d’un péché contre la diversité, par exemple en transgressant un des nouveaux tabous imposés par le régime diversitaire – au Canada, on peut payer très cher le fait de ne pas adhérer à la théorie du racisme systémique. Il s’accuse alors violemment d’insensibilité et peut-être même de racisme inconscient dans l’espoir de se faire pardonner. On a vu plusieurs cas de ce genre ces derniers mois. Certains ont comparé ces séquences à une forme de nouvelle révolution culturelle maoïste à l’américaine. 

Comment expliquez-vous cette volonté de réécrire l’Histoire, de moraliser notre époque ?  

J’y vois à la fois un geste de pouvoir, car il s’agit ainsi de resserrer les critères d’accès à l’espace public en obligeant ceux qui veulent le rejoindre à se soumettre à ce que j’appelle le grand récit diversitaire. L’histoire du monde est désormais celle de l’émancipation militante des minorités sous le parapluie de la diversité en lutte contre l’homme blanc qui aurait masqué ses privilèges derrière le mythe national ou le grand récit de l’universalisme. Et s’il faut jeter par terre les statues, réécrire les oeuvres et contextualiser les films et les séries, c’est qu’il est nécessaire d’exercer un monopole sur le sens des événements et des oeuvres. On a vu d’ailleurs les Oscars modifier leurs critères d’excellence pour y intégrer des normes de représentation de la diversité.  

Tout le système s’y met. Il ne faut pas donner au commun des mortels l’occasion de se tourner vers l’histoire et d’y voir autre chose qu’un musée des horreurs ou la grande marche vers l’égalité des opprimés d’hier et d’aujourd’hui. S’il se le permettait, de drôles d’idées pourraient lui venir à l’esprit, risquant de le conduire vers des pensées coupables, ce qui ne serait pas acceptable. Il pourrait croire que son patrimoine de civilisation n’est pas intégralement empoisonné. Inacceptable idée! Il faut donc les tarir à la source, en idéologisant intégralement l’imaginaire historique.  

Doit-on y voir l’héritage de notre civilisation chrétienne, cette culpabilité permanente occidentale qui guide aujourd’hui l’action et la réflexion ?  

Je serais plus nuancé. Tout le monde aime citer en la déformant quelque peu la formule de J.K Chesterton sur les vertus chrétiennes devenues folles. On pourrait plutôt parler d’une dégénérescence de l’égalitarisme directement associé à la dynamique des radical sixties. Nous sommes devant une renaissance de l’utopisme de la gauche la plus radicale, qui a depuis longtemps abandonné la critique du capitalisme pour se tourner contre la civilisation occidentale dans toutes ses dimensions. On nous annonce un monde délivré du mal – c’est-à-dire un monde délivré du mâle blanc, qui incarnera la mauvaise part de l’aventure humaine. Vous me reprocherez peut-être d’utiliser de telles formules, mais c’est la réalité qui les impose : la haine de l’homme blanc est le noyau idéologique et passionnel de ce néoprogressisme hargneux, dévoré par le ressentiment, qui prétend accoucher d’un monde nouveau en humiliant l’ancien.  

Nous retrouvons ici le coeur de toute pensée révolutionnaire : le mal ne se trouve pas dans le coeur de l’homme, mais au coeur d’une institution sociale qu’il suffirait d’abolir pour qu’advienne une société transparente et réconciliée avec elle-même. Hier, on nommait cette institution capitalisme, aujourd’hui, on l’appelle racisme ou sexisme, mais c’est la même logique qui opère. Il suffit de s’intéresser aux formations à la diversité (« diversity training ») imposées à la fois dans les administrations privées et publiques pour s’en convaincre : il s’agit de culpabiliser l’homme blanc, en l’amenant à reconnaître ses « biais implicites » et son racisme inconscient, pour mieux se repentir et devenir un allié, toujours imparfait et décevant, mais néanmoins nécessaire, du combat antiraciste, qui n’est plus qu’un racialisme revendiqué. Ces tests sont de plus en plus intrusifs. La société américaine est victime d’un conditionnement idéologique permanent qu’il est difficile de ne pas dire totalitaire.  

« L’américanisation mentale des sociétés occidentales est une catastrophe généralisée »

Ces discours et postures de ce progressisme que vous décrivezdevenu fou relèvent-t-ils d’une forme de post-vérité ? Désormais l’émotion remplace la raison. On ne s’intéresse plus à ce qui est vrai ou faux mais à ce qui doit être… 

Plus ou moins. Nos progressistes sont persuadés d’être dans le vrai. Ils sont même persuadés d’avoir un monopole sur sa définition, comme en témoigne leur prétention à formuler toutes leurs préférences idéologiques dans le langage de la science. Ils sont aussi convaincus que leurs adversaires, qu’ils traitent comme des ennemis, et même, comme des ennemis de l’humanité, versent dans l’obscurantisme le plus outrancier. Vous me pardonnerez de vous parler de la théorie du genre et de la question de l’identité sexuelle mais nous touchons avec elle le coeur du régime, comme on le voit avec le mauvais sort réservé à J.K. Rowling : si vous parvenez à abolir théoriquement la nature sexuée de l’humanité, en décrétant que désormais, l’identité de genre relève d’un flux identitaire insaisissable qu’on ne fixera sur le masculin et le féminin qu’à travers un mécanisme symbolique autoritaire et arbitraire, c’est la nature même du réel qui change. Si le sexe n’existe plus, tout est permis. C’est la définition même des fondements de l’existence humaine qui n’est plus partagée.  

LIRE AUSSI >> Comment nous sommes devenus si obsédés par la race, le genre ou les identités 

De ce point de vue, il faudrait s’intéresser à la situation qui assure la production du savoir « scientifique » hégémonique, soit l’université. Vous parlez d’un progressisme devenu fou: je parlerais plutôt d’une université devenue folle, et cela, de votre côté de l’Atlantique comme du mien. L’université, surtout en sciences sociales, mais pas exclusivement (car les sciences naturelles sont aussi victimes de ce mouvement), est devenue un système autoréférentiel, qui produit un monde parallèle dans lequel nous sommes collectivement de plus en plus appelés à nous mouvoir. Devant cela, il nous faut une pensée dissidente. Et cela commence par un geste simple : ne plus faire semblant de croire aux miracles de la diversité Potemkine.  

Face à ce relativisme, difficile d’établir alors un « monde commun »…  

L’heure du relativisme est derrière nous. Le relativisme, en fait, n’était qu’un moment – un instrument de démolition, en quelque sorte. Nous sommes devant une pensée doctrinaire qui ne tolère pas la contradiction. Une religion prête à persécuter les hérétiques. Et pour ce qui est du monde commun, vous versez dans l’euphémisme, je le crains. Le monde commun est derrière nous lui aussi. La désubstantialisation de la nation, que certains cherchent à faire revivre à grands coups d’incantations « républicaines », est au coeur de cet effondrement du commun. C’est elle qui fournissait le cadre politique à partir duquel les désaccords qui traversent toute cité pouvaient être mis en scène sous le signe du conflit civilisé. J’ajoute qu’elle-même s’inscrivait dans cet ensemble plus vaste qu’on appelle la civilisation occidentale.  

L’effondrement de la nation entraîne le surgissement des nouvelles tribus dans la vie publique, qu’elles se définissent par la « race » ou le « sexe » importe peu. Et la puissance idéologique des États-Unis fait en sorte que nous plaquons de plus en plus sur nos problèmes sociaux une grille d’analyse qui a tout à voir avec eux et rien avec nous, ce qui contribue à radicaliser les tensions que nous connaissons déjà. L’assimilation du cas d’Adama Traoré à celui de George Floyd me semble de ce point de vue lunaire. L’américanisation mentale des sociétés occidentales est une catastrophe généralisée et en vient à déformer notre rapport au réel. Le racialisme qui a la cote abolit la diversité de l’expérience humaine en congédiant les cultures, les peuples, les nations, les religions, les civilisations, pour réduire désormais les hommes à la couleur de leur peau. Il réactive et légitime le fantasme archaïque de la guerre des races.  

J’espère bien évidemment un sursaut, mais je note que le régime diversitaire tend à extrême-droitiser systématiquement ceux qui lui tiennent tête, et mène un travail de reconditionnement permanent de l’opinion pour qu’il ne puisse même plus imaginer de s’y opposer. Je suis pessimiste, oui. Mais grâce à de gros efforts, je parviens à ne pas être désespéré.  

*************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :