MEMORABILIA

« Charlemagne de retour : l’empire allemand progresse »

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OPINION.

En septembre dernier, Daniel Cohn-Bendit proposait de créer une « fédération franco-allemande ». Certains se sont offusqués de cette proposition. On peut se demander pourquoi : elle ne faisait que prolonger le traité d’Aix-la-Chapelle entré en vigueur le 22 janvier 2020, dans l’indifférence la plus totale.

Charlemagne de retour : l’empire allemand progresse

Auteur

François JOYAUX, Universitaire 

FRONT POPULAIRE.

Publié le 27 octobre 2020

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Le 15 septembre 2020, dans le journal « Le Monde », Cohn-Bendit, anarchiste allemand fait à nouveau citoyen français par François Hollande, soutien du candidat Macron en 2017, proposait aux « 150 millions de franco-allemands » (?) de créer une « fédération franco- allemande » : « Au lieu d’aggraver la dépression européenne, nous devrions oser le grand saut en développant les plans avancés et les véritables progrès réalisés en 2019 et 2020, qui s’inscrivent dans le contexte du traité d’Aix-la-Chapelle et du plan de crise de l’Union européenne proposé par Angela Merkel et Emmanuel Macron. Une fédération progressive franco-allemande, tel est l’objectif ».

Certains se sont offusqués de cette proposition. On peut se demander pourquoi : elle ne faisait que prolonger le traité d’Aix-la-Chapelle entré en vigueur le 22 janvier 2020, dans l’indifférence la plus totale, le confinement face au Covid 19 aidant. Français, êtes-vous conscients de ce qui s’est passé le 22 janvier ?

Tout d’abord, quelle curieuse idée d’avoir, en 2019, signé ce traité à Aix-la-Chapelle. Puisqu’on nous explique qu’il « complète » le traité franco-allemand de l’Elysée (1963), pourquoi ne pas l’avoir signé à Paris, voire Strasbourg, Vichy ou même à Berlin ? Non, on a préféré Aix-la-Chapelle. Evidemment pas par symbolisme géographique, puisque la ville est située près des frontières de l’Allemagne avec la Belgique et les Pays-Bas. Mais bien parce que c’est la capitale de Karl der Große, alias Charlemagne, pas celui qui a soutenu le christianisme dans ses États et refoulé les Arabes en Catalogne, non, l’autre, celui qui a inventé la monnaie unique, le denier Carolus, et n’a cessé d’étendre son empire à coups d’épée. Un empire dont la pièce maîtresse était ce qui correspond à la France actuelle.

Malheureusement, en 843, intervint le traité de Verdun – Verdun n’a jamais réussi à l’Allemagne — qui partageait l’Empire entre les trois petits-fils de Karl : Charles le Chauve héritait de la Francie occidentale, les deux tiers de la France actuelle. Fini l’Empire. Par la suite, l’Allemagne s’appela bien « Saint Empire romain germanique » : cela ne fera que souligner qu’il y manquait la France. Apparemment, l’Allemagne rêve encore de cet Empire carolingien, capitale Aix-la-Chapelle.

Il est quelque peu déroutant de constater que Charlemagne puisse être une référence commune aux plans nazis de confédération européenne et à l’Union européenne actuelle1. Voyez ce qu’on écrivait en France, en 1942, sous l’occupation allemande, pour le XIIe centenaire de Charlemagne : « Douze siècles avant que s’esquisse aujourd’hui la Communauté européenne, Charlemagne avait déjà réuni sous son sceptre les principaux pays de l’Europe. Son empire n’était ni allemand, ni français, il était européen. Après sa mort, ce premier essai d’Union européenne était détruit ». 2  Communauté européenne, Union européenne : apparemment, personne n’a jamais songé à changer de vocabulaire ; les mots n’auraient-ils pas de sens ? Et comment ne pas rappeler le projet d’Europäische Konföderation3 élaboré en 1943 par Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du IIIe Reich ? Pour Hitler, c’était simple : « L’Allemagne ne sera véritablement l’Allemagne que lorsqu’elle sera l’Europe »4. Berlin trouva évidemment quelques partisans en France : « Pour construire cette Europe, l’Allemagne est en train de livrer des combats gigantesques », se réjouissait Pierre Laval5. Il fut fusillé en 1945 pour « collaboration ». Et passons sous silence la tristement célèbre Division SS Charlemagne.

Puis ce fut Robert Schuman, né allemand puisque citoyen de l’Elsass-Lothringen Reichsland (Terre impériale d‘Alsace-Lorraine), ancien étudiant en droit à l’Université de Bonn, l’homme qui vota les pleins pouvoirs à Pétain, le 10 juillet 1940, celui qui mit en route la construction européenne avec l’aide de Jean Monnet et des finances américaines. Il avait bien mérité le Prix Charlemagne créé par la ville d’Aix-la-Chapelle : il lui a été décerné en 1958. A Prague, en 1991, juste avant Maastricht, François Mitterrand présentait un projet de Confédération européenne : les Allemands furent bien obligés de traduire par Europäische Konföderation. François Mitterrand était déjà lauréat du Prix Charlemagne depuis 1988 (avec Helmut Kohl). Mais Chirac ne le sera jamais, ce qui était bien injuste puisqu’il avait fait voter le traité de Maastricht. Et puis vint l’ecu : la Monnaie de Paris présenta un superbe projet de pièce à l’effigie de Charlemagne. Plus récemment, c’est dans la maison de Robert Schuman, le « Père de l’Europe », à Scy-Chazelles, qu’en 2019, le Conseil départemental de la Moselle demanda à devenir « eurodépartement ».

Quant à Emmanuel Macron, avant de signer le traité d’Aix-la-Chapelle en 2019, il avait déjà reçu son Prix Charlemagne, l’année précédente, accompagné de Cohn-Bendit, un hasard. Ah ! l’attribution du Prix Charlemagne à Emmanuel Macron, tout un programme. L’impétrant concluait son discours en clamant « vouloir cette Europe, cette Europe qui a fait ce temps carolingien où nous nous trouvons aujourd’hui, non pas pour honorer une symphonie écrite hier, mais pour continuer à écrire cette partition inachevée qui est la nôtre.» Vous l’avez bien compris, le mot « partition » était à prendre au sens musical, et non au sens territorial. « Temps carolingien » en tous points, puisque le président Macron fut accueilli à la cathédrale d’Aix-la- Chapelle par l’évêque, Mgr Helmut Dieser ; Charlemagne, dans sa tombe, à quelques mètres de là, n’a pas pu ne pas songer à son fidèle Alcuin, abbé de Saint Martin de Tours, si souvent à son côté, ainsi qu’à tous ces évêques qui étaient ses conseillers. On ne sait pas, en revanche, ce qu’a pensé Mgr Helmut Dieser, crosse épiscopale en main, revêtu d’un somptueux manteau de cérémonie, à la vue de madame Macron en mini-jupe : probablement qu’elle avait l’air moins noble et moins digne que Sainte Hildegarde de Vintzgau, la jeune et pieuse épouse de Charlemagne.

On a raison de ne plus apprendre l’histoire aux enfants : ils risqueraient de comprendre et de juger.

Si vous êtes intéressé par cette renaissance contemporaine de l’Empire carolingien, lisez les 28 articles du traité d’Aix-la-Chapelle du 22 janvier 2020. Le traité de 1963 était un traité de coopération ; celui-ci est un traité « de coopération et d’intégration ». Intégration, du latin integrare, « rendre complet, faire entrer dans un tout » : c’est clair, point n’est besoin d’avoir fait les grandes écoles pour comprendre la différence, les deux pays « s’intègrent ». En économie, plus question de « Marché commun », c’est dépassé depuis longtemps ; désormais, il est question de s’engager dans « un marché mondial ouvert », tout le contraire de ce qui était prévu dans les premiers traités européens. En politique étrangère, la priorité est l’admission de l’Allemagne à un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU (art. 8) : il ne faut surtout pas que la France ait primauté en quelque domaine que ce soit, ce ne serait pas convenable pour un vassal. Passons sur les détails du traité : toujours plus de « convergence » en matière de politique étrangère, de sécurité, d’économie, de fiscalité, etc. Mais ces détails vont très loin puisqu’il est même question d’une politique en faveur de l’« autonomisation des femmes » en Afrique (art. 7) ! Tous les trois mois, un ministre allemand assistera au Conseil des ministres français et réciproquement (art. 24). A quand les missi dominici venant d’Aix-la-Chapelle – ils y étaient astreints tous les trois mois — inspecter la Francie occidentale ?

A la frontière franco-allemande, sont créés des « eurodistricts », voire des « eurorégions » (art. 13-14) : il faut y « surmonter les obstacles à la réalisation de projets transfrontaliers » (art. 13), en clair, effacer la frontière à tout prix, sinon on retomberait dans le traité de Verdun de 843. Dans ces « eurodistricts » et « eurorégions », règnera le bilinguisme (art. 15) : on ne précise pas lequel : le français et l’alsacien, déjà officiellement reconnu comme langue régionale ? Le français et l’allemand ? Peu importe, l’essentiel est que ne se reproduise pas la désastreuse situation de 842, lors des « Serments de Strasbourg », au cours desquels Louis le Germanique fut contraint de s’exprimer en langue romane pour se faire comprendre des troupes de Charles le Chauve. Il faudra aussi trouver une astuce juridique pour que soit respecté l’article de notre constitution qui fait du français notre langue officielle. Oh ! la constitution, on peut toujours s’arranger ; les membres du Conseil constitutionnel touchent une très forte prime « complémentaire ».

L’objectif général du traité est la mise en place d’une « Zone économique franco- allemande » (art. 20) : la création du Deutscher Zollverein (Union douanière allemande) en 1833 avait abouti, en 1871, à la proclamation du Deutsches Reich (Empire allemand), Elsass- Lothringen comprise ; celle de la « Zone économique franco-allemande » devrait bien aboutir, si les souverainistes ne s’en mêlent pas, à celle d’une Deutsche Europa, Frankreichsland comprise.

Pour une fois, les choses sont allées vite : quinze projets ont immédiatement été décidés, avant même l’entrée en vigueur du traité. Par exemple, transformation d’instituts culturels français à l’étranger en instituts franco-allemands, reconversion de la zone de la centrale nucléaire de Fessenheim en cours de fermeture, en un parc d’activités économiques franco- allemand, etc. Voilà l’Alsace-Lorraine / Elsass-Lothringen devenant enfin une « eurorégion ». Et pourquoi pas la totalité du nouveau Grand Est / Großer Osten, capitale Strasbourg / Straßburg, y compris Verdun ? Pour Verdun, on ne trouve pas encore de traduction allemande, mais l’Allemagne en imaginera sûrement une.

La maison de Robert Schuman, à Scy-Chazelles, va être bien pratique pour célébrer tout cela ; et que de Prix Charlemagne / Karlspreis en perspective ! Et puisque nos dirigeants ont l’air d’aimer les prix, pourquoi pas aussi un Prix Napoléon, vous savez, cet empereur qui a transformé Aix-la-Chapelle en « eurodépartement » de la Roer. « En ce temps napoléonien où nous nous trouvons aujourd’hui », ce serait une façon de « continuer à écrire cette partition inachevée qui est la nôtre ».

1 Les racines nazies de l’Union européenne. Par Gunnar Bjornson − Le 25 mai 2016 − Source katehon.com  2 Carte postale de propagande pour les « Fêtes commémoratives du XIIe centenaire ».  3 Comprenant l’Allemagne, l’Italie, la France, le Danemark, la Norvège, la Finlande, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, la Croatie, la Serbie, la Grèce et l’Espagne. C’est-à-dire à peu près l’Union européenne moins l’Angleterre.  4 Berstein (S.), Milza (P.), Dictionnaire historique des fascismes et du nazisme, Bruxelles, Complexe, 1992, p. 253. 5 Les temps Nouveaux, 24 juin 1942 (Discours du 22 juin).

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