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JÉRÔME RIVIÈRE : « C’EST TRÈS CLAIREMENT ANGELA MERKEL QUI A REFUSÉ QUE CES SANCTIONS CONTRE LA TURQUIE SOIENT PRISES »

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Suite aux insultes proférées par le président turc Recep Tayyip Erdogan à l’endroit d’Emmanuel Macron, et plus encore de son appel à boycotter les produits français, la France a plaidé au niveau européen en faveur de sanctions envers la Turquie. Pourtant, l’Allemagne a choisi de tempérer la réaction des 27, préférant différer la prise de sanctions au mois de décembre. Le député européen du Rassemblement national Jérôme Rivière analyse pour nous cette séquence et sa portée politique. Entretien.

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La France a demandé à l’Union européenne de prendre des sanctions à l’égard de la Turquie. Pour clarifier le fonctionnement très complexe de l’Union européenne, pouvez-vous nous détailler la procédure ? Qui est l’interlocuteur du Quai d’Orsay et quelle instance décide des mesures qui sont prises ou pas ?

Il y a un avantage dans la façon dont l’Union européenne fonctionne sur ce point, c’est que la décision doit être prise à l’unanimité. On ne pourrait pas nous imposer une décision de cette nature : il faut que tous les pays soient d’accord. L’interlocuteur essentiel, ça n’est ni le Parlement ni la Commission : c’est le Conseil, donc les ministres des Affaires étrangères lors du Conseil des ministres des Affaires étrangères ou les dirigeants d’État lors du conseil des chefs d’État. C’est vraiment l’échelon politique. Lorsqu’une décision de cette nature est prise, c’est-à-dire de refuser les sanctions que demande la France, c’est très clairement le chef d’État allemand, Madame Angela Merkel, qui a refusé. Ça n’est pas un technocrate bruxellois, c’est très clairement une décision politique de la chancelière allemande de refuser que ces sanctions soient prises.

Concrètement, quelles sont les sanctions qui ont été envisagées ?

Il y en a plein, mais la plus simple, c’est celle qui concerne directement ce que les Turcs ont réalisé. Ils ont dit qu’ils souhaitaient faire un boycott des produits français, donc c’est une action commerciale. Dans le cadre d’une action commerciale, la France a donc regardé quelles sont les réponses à apporter. Aujourd’hui et depuis 1996, vous avez une union douanière entre les pays de l’Union européenne et la Turquie, c’est-à-dire qu’il y a une libre circulation des biens commerciaux entre les différents pays. Le simple fait que la Turquie dise au milieu de tout cela qu’elle souhaite boycotter les produits français, c’est un non-respect de l’union douanière. Il faut donc mettre un terme à cette union douanière, qui rapporte essentiellement de l’argent à la Turquie puisque le commerce est excédentaire pour la Turquie. Il y a des pertes en recettes fiscales pour l’Union européenne. C’était donc la mesure la plus évidente, parmi de nombreuses autres.

Madame Merkel a dit qu’il faudrait regarder pour des sanctions au mois de décembre. En fait, elle n’a plus du tout une logique de coopération avec la France

Au Rassemblement national, et ça n’a pas été proposé, nous souhaitons mettre un terme immédiatement à la candidature d’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. On sait tous que c’est un mensonge, on sait tous qu’on ne partage aucune valeur avec la Turquie, qu’ils ne respectent rien de ce que sont nos valeurs en France notamment. On fait semblant de continuer de négocier une pré-adhésion, et dans ce cadre-là, les Turcs reçoivent de l’argent, à savoir des milliards d’euros. Entre 2007 et 2020, ce sont 9 milliards qu’on a envoyés en Turquie pour discuter d’une pré-adhésion dont on sait très bien qu’elle n’aura jamais lieu.

Quelle a été l’attitude de l’Allemagne au cours du débat sur les sanctions ?

Madame Merkel a dit qu’il faudrait regarder pour des sanctions au mois de décembre. En fait, elle n’a plus du tout une logique de coopération avec la France. D’abord, souvenons-nous que si la crise que nous traversons est un peu paroxysmique en ce moment, elle date de 2015 lorsque Madame Merkel a expliqué par un tweet que les frontières de l’Allemagne étaient ouvertes, et parce que nous sommes dans Schengen les frontières de l’Europe ont été ouvertes. Si nous avons cette crise massive des migrants, c’est à cause de Madame Merkel. Elle a décidé seule, sans consulter personne – que ce soient les Allemands, les Français ou les Italiens – d’ouvrir les frontières. Et si aujourd’hui nous avons un déferlement de migrants qui viennent en Europe, c’est de sa faute. Et je rappelle quand même que le terrible attentat qui vient de nous frapper à Nice, c’est un migrant tunisien qui est passé par Lampedusa, l’île en Méditerranée. Il s’est fait expulser d’Italie et s’est retrouvé en France. Cet attentat est directement de la responsabilité de Madame Merkel.

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Pourquoi mène-t-elle cette politique d’immigration massive et de passivité coupable vis-à-vis de la Turquie ?

Vis-à-vis de la Turquie, c’est parce qu’elle a une population de migrants turcs installés en Allemagne très importante. Elle fait partie de ces gens qui considèrent qu’il vaut mieux faire des arrangements permanents plutôt que de faire face à cette réalité qu’aujourd’hui les Turcs en Allemagne font du communautarisme. Ils s’installent non pas pour devenir des Allemands, mais pour installer un mode de vie turc en Allemagne. Mais elle fait un peu comme Monsieur Juppé : les compromis acceptables. Elle se dit que s’il faut renier un peu la liberté d’expression et ne pas montrer les caricatures de Mahomet, alors soit si ça permet que la communauté turque ne lui casse pas les pieds. C’est contraire à notre philosophie en France puisqu’il est hors de question de renoncer à des libertés.

Dans quelle mesure l’Allemagne peut-elle encore mériter le titre d’allié puisque ses intérêts stratégiques vont très régulièrement à l’encontre des nôtres et de ceux des autres pays de l’Union européenne ?

Je pense que depuis 2015, nous avons des intérêts totalement divergents. Ce n’est pas la première fois : c’était déjà arrivé lors de la crise de l’ex-Yougoslavie lorsqu’elle avait explosé. La France et l’Allemagne avaient alors des intérêts divergents entre la Croatie et la Serbie. Ça réapparaît aujourd’hui de façon très nette et depuis 2015, on a une accélération de ce processus.

Il faut voir qu’au moment où Madame Merkel décide de gérer les intérêts de l’Allemagne sans se préoccuper de la France, Macron donne les clefs de la puissance française à l’Allemagne

En soit, ce ne serait pas extrêmement grave si au même moment Emmanuel Macron n’était pas en train de confier les clefs de la France à Angela Merkel. Il faut voir qu’au moment où Madame Merkel décide de gérer les intérêts de l’Allemagne sans se préoccuper de la France, Macron donne les clefs de la puissance française à l’Allemagne. Il a donné comme instruction au Quai d’Orsay de se consulter de façon obligatoire avec l’Allemagne dans le cadre des discussions au Conseil de sécurité des Nations Unies, alors que seule la France dispose d’un siège de représentant permanent. Au Parlement européen, on avait récemment des discussions : il pousse pour une défense européenne qui mettrait quasiment sous tutelle la puissance nucléaire française – qui assure notre siège au Conseil de sécurité, notre autonomie stratégique et notre sécurité. Il est en train de pousser à la demande des Allemands pour que ce soit placé dans une sorte de co-tutelle franco-allemande.

Ce qui est très grave, c’est donc la dérive allemande, mais aussi le fait que Macron accepte cette dérive et en plus se place dans des conditions de ne pas pouvoir résister à Madame Merkel.

En cas de durcissement voire de militarisation du conflit avec les Turcs si par exemple Erdogan décide de déclencher une opération militaire sur une île grecque, est-ce que l’Allemagne et l’Union européenne seront en capacité de choisir clairement un camp et de nous soutenir ?

J’espère que ça restera de la politique fiction et qu’on n’arrivera pas à une option militaire prise par la Turquie. L’Union européenne n’est qu’un conglomérat commercial et ça n’est donc pas si grave, car la France est militairement totalement indépendante par rapport aux membres de l’Union européenne. Ce qui m’inquiète beaucoup plus, c’est l’OTAN. Au sein de l’OTAN, la France et la Turquie, comme l’Allemagne, les États-Unis et la Grèce, siègent à niveau égal, et ça poserait un problème majeur.

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C’est pour ça que si sur le fond, je partage l’analyse qu’avait faite Macron de dire que l’OTAN était en état de mort cérébral, ce qui est très dommageable, c’est qu’il n’en ait pas tiré les conclusions. Lors de mon déplacement aux États-Unis à l’occasion des élections présidentielles américaines, je rencontre plusieurs parlementaires américains, membres de la commission de la défense, pour les interpeller sur cette difficulté qui consiste, pour les États-Unis, à tolérer au sein de cette alliance des nations qui ont des intérêts totalement divergents. Ils ne pourront pas à l’avenir maintenir dans un même camp et sous une même ombrelle commune des pays comme la Grèce et France, et de l’autre côté la Turquie.

De toute façon, ça fait partie du programme de Marine le Pen : nous quitterons le commandement militaire intégré de l’OTAN. C’est Nicolas Sarkozy qui nous y a ramené, ce qui veut dire pour être précis que nous dépendons de commandement militaire américain car ce sont eux qui commandent l’OTAN, alors qu’il faut éventuellement rester dans l’OTAN pour participer à des discussions, mais il n’est pas question de mettre des militaires français sous une autorité militaire étrangère.

Propos recueillis par Louis Lecomte et Rémi Carlu

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