MEMORABILIA

Rémi Brague: «Que cela plaise ou non, la France est attaquée en tant que nation chrétienne»

GRAND ENTRETIEN – Le philosophe et théologien, spécialiste de la philosophie médiévale arabe et juive, tire les enseignements de l’attentat perpétré à Notre-Dame de Nice.

Par Alexandre Devecchio 30 octobre 2020. LE FIGARO.

Rémi Brague est l’auteur de Le Règne de l’homme: genèse et échec du projet moderne (Gallimard, 2015)
Rémi Brague est l’auteur de Le Règne de l’homme: genèse et échec du projet moderne (Gallimard, 2015) Fabien Clairefond

Le philosophe Rémi Brague souligne l’opposition entre le système de normes des pays occidentaux, fondé sur la raison et la conscience, et celui des sociétés musulmanes, basé sur le respect de la loi dictée par le Coran.

LE FIGARO.- Quelques jours après la décapitation de Samuel Paty, l’islamisme fait trois nouveaux morts à Notre-Dame de Nice. Que vous inspire ce nouvel attentat?

Rémi BRAGUE.- La même chose qu’à beaucoup de monde, hormis bien entendu les menteurs aux larmes de crocodile, voire ceux pour qui l’assassin est un «martyr»: du chagrin et de la compassion envers les victimes et leurs proches, de la rage envers les meurtriers, davantage envers ceux qui les manipulent, et encore plus envers ceux qui leur trouvent des excuses, de la honte devant la lâcheté de discours martiaux qu’aucun effet ne suit.

En tout cas, guère de surprise. Les causes étant là, comment s’étonner de ce qu’elles produisent des effets? Parmi ces causes, une immigration sans contrôle, des réseaux sociaux et des prêcheurs qui attisent la haine. Et maintenant des chefs d’État étrangers qui en profitent pour laisser le mécontentement de leurs sujets se déchaîner sur des cibles sans risque pour eux.

L’attaque perpétrée dans une église rappelle celle de Saint-Étienne-du-Rouvray. Encore une fois, la France est-elle visée en tant que nation chrétienne?

Mais bien sûr, comment ne pas voir l’évidence? Pour ces gens, la France est fondamentalement une nation chrétienne, et peu importe que beaucoup parmi nous rejettent cet ancrage avec dégoût. De même que nous appelons «musulmans» tous ceux qui vivent dans des pays islamisés ou qui en proviennent, de même ceux-ci perçoivent comme «chrétiens» tous ceux qui vivent en terre chrétienne ou ex-chrétienne.

Or le christianisme est depuis le début de la part de l’islam l’objet d’une haine mêlée de mépris. Celui-ci est pour lui une religion dépassée, qui a trahi le message d’Issâ (Jésus), qui a trafiqué l’Évangile (au singulier) pour en effacer l’annonce de la venue de Mahomet, qui associe au Dieu unique deux créatures, par exemple Jésus et Marie.

Dans la cité musulmane d’autrefois, le christianisme, comme le judaïsme, était toléré tant que c’était dans l’intérêt de l’islam dominant. Les chrétiens y versaient un impôt spécial et devaient se soumettre à des règles destinées à les humilier (Coran, IX, 29) afin qu’ils comprennent qu’il serait dans leur avantage de passer à la religion «vraie».

Que les musulmans présents dans la France d’aujourd’hui soient, objectivement, dans leur majorité, en bas de l’échelle sociale, est éprouvé, non seulement comme quelque chose de pénible (ce qui l’est en effet), mais en outre comme une situation contre nature, et en tout cas contraire à la volonté divine. Pour bien des musulmans, la République est seulement une forme de régime qui n’affecte qu’en surface le pays où elle est installée. La France est le pays des croisés, le pays des colonisateurs. Sont à l’œuvre ici plusieurs mensonges historiques: celui d’une permanence du souvenir des Croisades dans le monde arabe, qui les avait oubliées jusqu’au XIXe siècle ; celui d’une continuité entre les Croisades et la colonisation, alors que leurs buts étaient totalement différents ; celui d’une collusion entre colonisateurs et missionnaires, alors que les premiers voyaient les seconds d’un fort mauvais œil, voire les expulsaient de temps à autre.

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Dans ce contexte, que penser de la fermeture des églises?

Il est révélateur qu’aujourd’hui on décide de fermer les lieux de culte, qui sont surtout des églises, jusqu’à nouvel ordre. On peut en comprendre les raisons, qui relèvent de la santé publique. Reste que, ironiquement, cette fermeture provisoire correspond tout à fait à ce que souhaitent les «islamistes» sur le long terme. Même si ce n’est certainement pas pour leur plaire que la décision a été prise, ils n’auraient pas rêvé mieux…

Ce n’est donc pas seulement la laïcité et la liberté d’expression qui posent problème, mais aussi notre histoire, notre culture, nos mœurs. Reprendriez-vous à votre compte la thèse du choc des civilisations?

Ces deux vaches sacrées, la laïcité et la liberté d’expression, et avec elles les «valeurs de la République» tant chantées sont des noms apparus soit il y a longtemps, soit avec la Modernité. Ils désignent quelque chose de bien plus ancien, et qui a rendu possible une séparation constitutive du christianisme. Non pas celle entre le religieux et le politique, comme on le répète trop souvent. Mais bien celle, plus fondamentale et de plus vaste ampleur, entre le religieux et les règles du bien et du mal. En chrétienté aussi bien qu’en post-chrétienté, le critère dernier du bien et du mal est la conscience. Qu’on sache y reconnaître que c’est Dieu qui parle par son truchement, que Rousseau ait pris son «instinct divin, immortelle et céleste voix» au sérieux ou non ne fait guère de différence.

La notion de «choc des civilisations» est en vogue depuis le livre de Samuel Huntington que j’avoue ne pas avoir lu… Elle est en tout cas ambiguë. Je parlerais plus volontiers d’un affrontement entre deux systèmes de normes, et même entre deux lois divines: l’une cherchée par la raison et la conscience, créées par Dieu, l’autre dictée dans un Livre, le Coran, et dans la conduite de Mahomet, qui l’a reçu sans rien y ajouter ou en retrancher.À

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Comment bien séparer le terrorisme de l’islamisme et l’islamisme de l’islam?

Bien sûr, il faut pratiquer les distinctions nécessaires. Encore faut-il découper selon des pointillés préexistants. Le terrorisme est une tactique qui n’est pas pratiquée par les seuls islamistes, loin de là. Qu’on se souvienne des années 1980, de la bande à Baader en Allemagne, et des Brigades rouges en Italie. Les Palestiniens, qui ont tué les athlètes israéliens aux Jeux de Munich étaient certes des musulmans, mais ils agissaient avant tout pour des motifs nationalistes.

Le terrorisme n’est même pas une tactique intelligente. Son caractère spectaculaire donne l’éveil à l’adversaire et risque de provoquer un sursaut. À la différence du chien, le chat est bien vu en islam. Or, bien plus dangereuse que la griffe est la patte de velours. Mais le terrorisme peut avoir un effet d’intimidation. Regardez déjà la prudence avec laquelle nos médias s’autocensurent. Pas besoin de loi contre le blasphème, son interdiction est déjà intériorisée. Indirectement, le terrorisme aide à obtenir plus vite les avantages pour l’islam que souhaitent ceux qui les demandent gentiment.

On nous demande de ne pas faire d’amalgame entre islamisme et islam. Des chefs d’État, M. Erdogan en tête, poussent en ce moment à la haine contre M. Macron, et contre la France, parce que celui-ci s’en est pris à l’islamisme. Selon eux, il y aurait là des attaques contre l’islam, et même contre les musulmans. Ils montrent par là que refuser l’amalgame est un souci intellectuel et moral qui est de notre seul fait, alors qu’eux-mêmes n’hésitent pas à le pratiquer à grande échelle.

L’islamisme et l’islam sont en effet différents, mais j’y vois une différence de degré plus que de nature. L’islamisme est l’islam pressé, bruyant, brouillon ; l’islam est un islamisme patient, discret, méthodique. L’islam a pour but avoué, dès le début, non pas la conversion du monde entier, mais sa conquête – pas nécessairement militaire. Il cherche à établir des régimes dans lesquels une forme ou une autre de la loi islamique sera en vigueur, de sorte qu’en un second temps leurs sujets auront intérêt, à long terme, à se convertir.

Il y a dans les sources de l’islam, à savoir le Coran, les déclarations de Mahomet (Hadith), et la biographie officielle de celui-ci (Sira) un peu de tout, y compris pas mal de sucré. Mais il y a aussi du salé, tout ce qu’il faut pour légitimer l’usage de la pire violence. Mahomet savait pardonner à ceux qui, après l’avoir combattu, finissaient par accepter sa prétention au statut d’«envoyé de Dieu». Mais il faisait assassiner, sans distinction d’âge ou de sexe, quiconque avait osé la nier, voire s’en moquer. Or le Coran dit du Prophète qu’il est «le bel exemple» (XXXIII, 21). À côté de quantité de musulmans pacifiques, on trouvera toujours des barbus pour s’en inspirer.

La vraie différence est entre l’islam sous ses différentes formes, d’une part, et d’autre part les êtres humains de chair et d’os qui se revendiquent d’un islam qu’ils connaissent plus ou moins bien, ou même auxquels on colle l’étiquette «musulmans», alors que certains ne seraient pas mécontents de s’en débarrasser.

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Comment faire face à ce continuum sans y amalgamer les musulmans intégrés à la civilisation européenne?

Le problème est d’abord de savoir avec qui on veut dialoguer. La plupart du temps, on s’imagine qu’il faut le faire avec des associations se réclamant de l’islam. On imagine celui-ci comme étant une «religion», ou un «culte» — ces deux notions étant comprises sur le modèle de ce que nous entendons par ces mots sous nos climats, c’est-à-dire sur le modèle du christianisme. Or, l’islam est avant tout une Loi. Elle est obligatoire, les œuvres surérogatoires de piété, comme par exemple la mystique soufie, étant en revanche facultatives. C’est la charia qui détermine le rythme de la prière, qui précise les fêtes et les sacrifices. Est musulman, et pas seulement «de culture musulmane» quiconque reconnaît à cette Loi une autorité souveraine et donc y obéit.

Les gens qui proviennent de pays islamisés et qui arrivent en Europe peuvent s’intégrer dans le système économique, trouver un logement, apprendre la langue du pays d’accueil. Et c’est une œuvre pie que de les y aider. Encore faut-il qu’ils partagent les principes qui gouvernent le pays d’accueil et en acceptent les règles. L’illusion est répandue que l’on peut utiliser les sciences et la technologie occidentales sans assimiler l’état d’esprit, la «mentalité» si l’on y tient, qui les a rendues possibles. De même, on peut habiter dans un pays sans en partager la culture et les mœurs. Auquel cas, le fameux «vivre ensemble» sera en fait un «vivre à côté».

Pour que les «musulmans» aient le désir de mieux s’intégrer à la civilisation européenne, un premier pas serait de faire en sorte que cette civilisation donne envie de s’y sentir à l’aise. Ici, la balle est dans notre camp. Bien des nouveaux venus provenant de pays islamisés seraient prêts à adhérer aux règles du jeu de sociétés non musulmanes, pour peu qu’elles respectent une correction morale, ni musulmane ni chrétienne, ni d’ailleurs porteuse de quelque épithète que ce soit.

Or donc, j’observe que nos récentes lois «sociétales», dont avant tout la loi Taubira avec les conséquences qu’elle entraîne logiquement, répugnent à la plupart des musulmans. Bien entendu, il ne s’agit pas de faire dépendre notre législation du bon vouloir d’une quelconque autre instance que de la volonté du peuple, censée être représentée par le Parlement. Celui-ci n’a pas à se demander si les lois françaises sont charia-compatibles. Reste que ces dispositions vont à l’encontre de ce que nous avons en commun avec les hommes de toute religion. S’en éloigner rend tout dialogue impossible et mène à une société dans laquelle les communautés, chacune défendant ses intérêts, s’ignorent, voire se haïssent les unes les autres dans un prétendu «multiculturalisme» qui est en fait inculte.

Rien de tel en tout cas pour jeter les «modérés» dans les bras de ceux qui ricanent dans leur barbe et leur disent qu’il n’y a rien à tirer de l’Occident, qui est de toute façon irrémédiablement pourri. On peut donc, selon les tempéraments, soit gauler le fruit pour en hâter la chute, soit attendre patiemment qu’il tombe. Et en tout cas, pour le moment, en éviter par tous les moyens (voile, quartiers, écoles, etc.) la contagion.

Remi Brague est l’auteur de Le Règne de l’homme: genèse et échec du projet moderne (Gallimard, 2015)

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