MEMORABILIA

Jeannette Bougrab: «Une partie du monde musulman manifeste sa colère contre ce qu’incarne la France, à savoir la liberté»

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – L’ancienne secrétaire d’État, qui vient de publier un livre dénonçant «la sale guerre oubliée du Yémen», décrit le combat contre l’islamisme comme un véritable choc de civilisations. La France ne doit pas l’affronter seule, plaide-t-elle.

Par Alexandre Devecchio 31 octobre 2020. LE FIGARO

Jeannette Bougrab est docteur en droit public de la Sorbonne, ancienne universitaire, ancienne présidente de la HALDE et ancienne Secrétaire d’État. Elle vient de publier Un silence de mort. La sale guerre oubliée du Yémen (éd. du Cerf, 2020).


FIGAROVOX.- Les accusations d’Erdogan contre la France ont-elles, selon vous, joué un rôle dans l’attentat de Notre-Dame de Nice, mais aussi dans celui avorté d’Avignon et dans l’attaque contre l’ambassade de France à Djeddah en Arabie Saoudite? Et faut-il voir dans le conflit avec l’islamisme un «choc des civilisations»?

Jeannette BOUGRAB.- Cette déferlante de haine illustre ce que feu le professeur de Harvard Samuel Huntington prophétisait il y a vingt-cinq ans dans un ouvrage intitulé «le choc des civilisations». Il expliquait que les conflits de demain n’opposeraient plus des nations ou des idéologies, mais des blocs religieux menaçant fanatiquement la paix. Il parlait «des frontières sanglantes de l’islam».

Ce pronostic coup de poing se vérifie malheureusement chaque jour. Il constitue la matrice de ce début du XXIe siècle. La barbarie est là. Au point que, dans leur lutte contre l’«Occident juif et croisé», les islamistes s’en prennent également aux musulmans de progrès. La décennie noire en Algérie, dans les années 1990, c’est 200 000 morts, l’écrivain Boualem Sansal en est le témoin. Ailleurs, la moindre dissidence est écrasée dès qu’elle apparaît. Je pense au blogueur Raif Badawi condamné à 10 ans de prison et 1000 coups de fouet en Arabie Saoudite pour avoir affirmé que musulmans, juifs et chrétiens sont égaux. Je pense à l’avocate Nasrin Sotoudeh détenue à la prison d’Evin en Iran pour avoir défendu des femmes qui refusaient de porter le voile.

La communauté des croyants, l’Oumma, ne connait pas de frontières. La répression, non plus. La particularité d’Erdogan est qu’il nourrit une double ambition: être le maître de l’ancien espace ottoman et le patron de l’internationale des Frères musulmans. En Turquie, à la suite la tentative de putsch ratée de 2016, il a conquis brutalement les plein-pouvoirs en purgeant tous ses opposants.

Il y a eu une grande naïveté à le laisser faire en pensant qu’il s’arrêterait là. Nous sommes restés indifférents au sort des journalistes, intellectuels et militants jetés dans les geôles turques, à la mort terrible de l’avocate Ebru Timtik qui a succombé après une longue grève de la faim. Ou encore à l’oppression renouvelée des Kurdes qui ont lutté contre l’Etat islamique.

Désormais, Erdogan intervient militairement en Irak, en Syrie, en Libye, en Méditerranée et au Caucase, au Haut-Karabagh. Partout, la France lui barre la route ou dénonce son bellicisme. Il a donc instrumentalisé l’actualité, les procès sur les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hypercacher, le projet de loi sur le séparatisme, pour mobiliser et agiter ses réseaux. En arguant d’un boycott et en allumant l’émeute. Résultat, des quartiers huppés d’Amman en Jordanie aux centres universitaires d’Islamabad au Pakistan en passant par les bidonvilles de Gaza ou du Bangladesh, les islamistes se sont livrés au lynchage organisé du pays de la liberté. Les manifestations, à Vienne, près de Lyon, de jeunes turcs attisés par la haine contre les Arméniens montrent sa capacité de manipulation même sur notre territoire. Nous payons et paierons cher notre passivité.

Jusqu’aux ennemis d’hier, au sein du monde islamiste, se retrouvent aujourd’hui pour maudire la France. Déjà l’allié de l’Azerbaïdjan turcophone mais chiite, le turco-sunnite Erdogan a réussi à rassembler dans la même haine les chiites arabes et perses. Regardez la une de ce journal gouvernemental iranien où le président Macron est caricaturé en démon et l’image de notre drapeau brûlé devant notre ambassade à Bagdad, en Irak, dans une complète impunité: le déchaînement est total.

La France ne pourra pas lutter seule contre l’islamisme. Elle doit parler avec ses partenaires étrangers qui ont d’ailleurs mis du temps à réagir après les propos haineux d’Erdogan. Vraisemblablement les conseillers du président de la République n’avaient pas encore mesuré la dimension et l’ampleur de cette guerre en rédigeant le discours de la Sorbonne. Ils n’ont pas su anticiper les réactions à l’international en dialoguant en amont.

Emmanuel Macron a-t-il eu raison de répondre avec fermeté?

Bien sûr! Etienne de la Boétie écrivait que les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. La France doit se redresser. Face à un ennemi qui divinise la mort, l’islamisme, on doit être intransigeant et sans compromission notamment à l’égard des structures d’endoctrinement, des mosquées intégristes aux écoles coraniques ou des associations à but prétendument culturel, caritatif ou humanitaire et qui sont en fait intégristes

Mais il faut être honnête avec nos concitoyens: cela ne sera pas suffisant car ce nouveau fascisme continue de progresser et a trouvé sur notre sol depuis des années des alliés qui n’hésitent pas à brandir l’accusation d’islamophobie dès que vous osez critiquer cette idéologie mortifère.

Ils savent utiliser les outils de notre État de droit pour attaquer en justice les quelques inconscients qui alertaient sur la prolifération de cette épidémie. Je rappelle que certains d’entre eux, au lendemain des attentats de Charlie, n’ont pas hésité à dire que «blasphémer l’islam, c’est humilier les faibles de la société que sont les migrants.»

Je pense que l’angle mort du discours est de ne pas avoir tenu le même langage à nos compatriotes que Winston Churchill déclamant devant la Chambre des communes, le 13 mai 1940, «je n’ai rien à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur.» Car nous devrons le dire, il y aura d’autres attentats, d’autres familles endeuillées. Laisser penser qu’en adoptant des lois et des décrets, on lutte contre l’hydre islamiste, c’est se leurrer. Le fanatisme religieux est un ferment d’insurrection beaucoup plus dangereux que le nationalisme d’antan. Et on le voit bien: si l’État islamique est détruit, des groupes des individus continuent les attaques terroristes de Sakoura à Kaboul en passant par Nice. On ne vaincra qu’en réapprenant nous aussi à mourir pour nos libertés.

Les manifestations à Vienne près de Lyon de jeunes turcs attisés par la haine contre les Arméniens sont inacceptables.

Il y a une naïveté à croire comme le rappelait justement Jean-François Colosimo dans vos colonnes que les surenchères et les provocations d’Erdogan vont s’arrêter. Depuis la tentative de putsch ratée de 2016, le sultan a procédé une purge dans la fonction publique et dans l’armée pour asseoir encore davantage son pouvoir et installer à pas forcés l’islamisation de la société turque. Nous demeurons indifférents au sort des militants jetés dans les geôles turques comme l’avocate Ebru Timtik qui a succombé après une longue grève de la faim ou encore au sort des Kurdes qui ont lutté contre l’Etat islamique. Les manifestations à Vienne près de Lyon de jeunes turcs attisés par la haine contre les Arméniens sont inacceptables.

Votre nouveau livre, Un silence de mort, évoque la «sale guerre oubliée du Yemen». En quoi ce conflit est-il central dans la lutte contre l’islamisme? Pourquoi ce silence de l’Occident?

La guerre menée par la coalition menée par l’Arabie Saoudite a fait en six années de conflit plus de 200 000 morts au Yémen et nous continuons de la soutenir. Or cette coalition n’hésite pas, comme l’a révélé une enquête de l’Associated Press des 6 et 7 août 2018, à conclure des arrangements secrets avec Al-Qaida et des milices locales salafistes pour chasser les rebelles Houtis accusés, eux, d’être l’instrument de Téhéran dans la région. Alors que se tient en ce moment le procès des attentats meurtriers de 2015 venus d’Al-Qaida péninsule arabique, il est surprenant que nous fermions encore les yeux sur les arrangements criminels de nos alliés qui sont à l’origine de ce Golem djihadiste qui l’a financé pendant des années par l’entremise de fondations caritatives. Hillary Clinton l’avait regretté dans un télégramme diplomatique en 2009 ou plus récemment Joe Biden dans une conférence en 2014 à Harvard. Notre schizophrénie n’est plus tolérable, on ne peut sérieusement lutter contre le terrorisme et continuer à soutenir aveuglement le régime saoudien wahhabite qui prône une lecture rigide de la charia et promeut une conception puritaine et intolérante de l’Islam. L’Arabie Saoudite projette depuis des années sa conception de l’islam. Tous les mouvements islamistes ont puisé leur doctrine dans les oulémas saoudiens les plus rigoristes. Alors que les cadavres s’empilent sur les ruines et où les ruines recouvrent les cadavres, il est peut-être temps de cesser de fermer les yeux sur la plus grande catastrophe humanitaire. Kamel Daoud, l’écrivain algérien, n’a-t-il pas écrit dans un article publié dans un quotidien américain, «L’Arabie Saoudite, un Daesh qui a réussi»?

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