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Nice: « De nombreux catholiques pensent que l’on sous-estime les violences antichrétiennes »

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FRANCE

Par Claire Hache, publié le 31/10/2020 . L’EXPRESS.

Des soldats sécurisent la basilique Notre-Dame à Nice après un attentat, le 30 octobre 2020
Des soldats sécurisent la basilique Notre-Dame à Nice après un attentat, le 30 octobre 2020 afp.com/Valery HACHE

Denis Pelletier, historien et spécialiste du catholicisme contemporain, revient sur les conséquences chez les catholiques du triple assassinat terroriste dans l’église de Nice.

C’est un symbole qui a été touché à la basilique de Nice. Celui du catholicisme et à travers lui ce qu’il peut représenter de notre société occidentale pour l’idéologie mortifère des terroristes. Les trois personnes sauvagement assassinées au couteau en plein coeur de l’édifice religieux par Brahim A., un Tunisien de 20 ans, arrivé en France depuis quelques jours, ont été « ciblées pour la seule raison qu’elles étaient présentes à cet instant dans cette église », selon les mots du procureur national antiterroriste Jean-François Ricard. Sur place, quelques heures après les faits, le président Emmanuel Macron a tenu à adresser, face caméra, le « soutien de la nation aux catholiques », « une nouvelle fois attaqués, menacés, avant les fêtes de la Toussaint ».  

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Au-delà de l’émotion et de la sidération, c’est un message de fraternité et de dialogue interreligieux que véhiculent les représentants de l’Église. Comme après l’assassinat du père Hamel par deux terroristes en 2016 à Saint-Etienne-du-Rouvray. À l’heure où les catholiques, comme la France entière, pleurent leurs morts, interview de Denis Pelletier, historien, spécialiste du catholicisme contemporain et directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études.  

L’Express : Comment la communauté catholique vit-elle la menace terroriste qui la vise?  

Denis Pelletier : En réalité, les catholiques ne se considèrent pas comme une communauté. Ils peuvent même être très en désaccord les uns avec les autres, et assument ce pluralisme. Le catholicisme a conservé une culture de l’époque où il était majoritaire. Les croyants ne se vivent pas comme une minorité défendant ses droits en danger. Mais comme une Église, inscrite dans une longue histoire, une société faite de vivants et de morts, où les frontières nationales sont secondaires. Il y a l’idée, profondément ancrée, que l’histoire se joue à l’échelle mondiale. Ils voient bien qu’ils sont en train de devenir minoritaires, même si 40 à 50 % des Français se disent encore catholiques. Par contre, à l’étranger, dans les pays où les catholiques sont ultra-minoritaires, comme au Proche-Orient, en Asie du Sud-Est ou dans certains pays orthodoxes, là, ils peuvent se sentir communauté.  

L’attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray en 2016 a-t-il eu des conséquences chez les catholiques?  

Dans la culture catholique française, il y a une inquiétude assez forte liée à l’histoire des chrétiens d’Orient et plus largement aux violences commises contre les chrétiens dans le monde. Après l’assassinat des moines de Tibhirine en 1996 puis celui du père Hamel en 2016, le sentiment qu’un danger se rapprochait a grandi. Mais chez les évêques, cela a eu pour conséquence de renforcer un discours en faveur de la fraternité interreligieuse. Monseigneur Vingt-Trois, lors de la messe en hommage au père Hamel, avait fait preuve d’une grande modération sur ce point, loin d’une posture victimaire ou revendicative.  

Est-ce toujours le cas aujourd’hui ? 

Après l’attentat de Nice, Monseigneur de Moulins-Beaufort, le président de la Conférence des évêques de France, a cité les Béatitudes sur Twitter : « Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu. Heureux si l’on vous persécute à cause de moi. Car votre récompense sera grande dans les cieux ».  

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L’Évangile dit par ailleurs : « Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l’autre ». Il faut comprendre ce type de référence, non comme des propos bondieusards et pieux, mais dans leur dimension politique. La culture de la non-violence est fortement ancrée, tout comme l’engagement pour la fraternité qui nourrit le dialogue interreligieux. Ce discours a un impact sur la majorité des catholiques, même si une grande diversité d’engagements politiques existe chez eux, de l’extrême gauche à l’extrême droite, et pèse également sur leur vision des choses.  

Les catholiques se sentent-ils des cibles?  

Ils viennent de l’être, mais savent qu’ils ne sont pas les seuls. Nombre d’entre eux ont le sentiment que l’on sous-estime les violences antichrétiennes dans le monde, au Proche-Orient, en Afrique subsaharienne, en Asie. Certains y voient une guerre de l’islam contre la chrétienté, ce qui est aussi la position des islamistes. Une minorité, souvent proche de l’extrême-droite, y voit une menace sur ce qu’ils appellent l’identité française. Les plus bruyants ne sont pas forcément des catholiques engagés, voyez Marine Le Pen ou Eric Zemmour. Mais comme le catholicisme et la laïcité sont étroitement liés à l’histoire de France, l’une et l’autre peuvent être instrumentalisées au service d’un discours nationaliste et identitaire dirigé contre un islam plus ou moins ouvertement assimilé à l’islamisme. La démocratie n’a rien à gagner à ce type d’amalgame.  

À titre personnel, comment avez-vous vécu comme historien, spécialiste du catholicisme contemporain, ce triple assassinat terroriste commis dans une église ?  

Une fois passée la réaction horrifiée que nous avons tous et toutes, ma grande inquiétude, comme historien et comme citoyen, est la division que ce type de violence peut créer dans la démocratie : sur le rapport au religieux, sur le rapport à la République, sur le rapport à la laïcité, c’est-à-dire sur ce qui nous tient ensemble. Je vois le camp laïque, dont je fais partie, menacé de se diviser parce que des conceptions diverses de la laïcité s’y expriment – ce qui est normal -, avec des agendas politiques divers, ce qui est la combinaison inévitable du débat démocratique et de la sphère médiatique qui est elle aussi une base de la démocratie.  

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Les nouveaux catholiques

La violence des faits et l’émotion qu’ils suscitent accroissent considérablement les écarts entre les uns et les autres. Je pense que l’amitié, au sens politique du terme, c’est-à-dire la capacité à se réunir autour de « lieux communs » – la laïcité en est un -, même si nous ne donnons pas tous exactement le même sens à ces « lieux communs », est une fondation de la démocratie. Le but du terrorisme actuel, c’est de détruire ces lieux communs : entre laïcs, entre croyants de religions différentes, entre croyants de la même religion, entre les uns et les autres. C’est sur ce point-là qu’il ne faut pas céder – et qu’on aimerait, parfois, plus d’intelligence de la part de notre classe politique.  

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