MEMORABILIA

« L’Azerbaïdjan poursuit au Karabagh une politique de nettoyage ethnique »

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TRIBUNE

Par Hamit Bozarslan, Joël Kotek, Henry Rousso, Karine Vanthuyne, Nicolas Werth et Mikael Nichanian, publié le 05/11/2020 L’EXPRESS.

Une femme pleure sur le corps de son fils qu'on va enterrer, à Stepanakert, au Nagorny Karabakh, le 17 octobre 2020
Une femme pleure sur le corps de son fils qu’on va enterrer, à Stepanakert, au Nagorny Karabakh, le 17 octobre 2020 afp.com/ARIS MESSINIS

Des chercheurs spécialistes des génocides alertent sur le risque imminent de crimes contre l’humanité au Karabagh.

Il n’y a pas de guerre propre, mais l’Azerbaïdjan a, depuis le 27 septembre, choisi de mener une sale guerre contre les Arméniens du Karabagh. Depuis un mois, dans le silence assourdissant des grands médias, les missiles et drones azéris frappent des centaines de bâtiments civils dans les villes du Karabagh ; les écoles, les maternités, les églises, les centrales électriques, les hôpitaux, -tout ce qui permet à la population civile de survivre, d’éduquer et de soigner- sont délibérément ciblés et rasés. Des bombes à sous-munition, dont l’usage est proscrit dans les zones civiles en raison des dommages terribles qu’ils infligent, notamment aux enfants, sont très largement utilisées sur la capitale du Karabagh, Stepanakert. D’autres crimes de guerre ont été rapportés par des sources indépendantes, notamment l’exécution et la décapitation de prisonniers arméniens. Le résultat de cette politique de terreur est l’exode de près de 90 000 civils sur une population totale de 150 000 habitants. C’est bien une politique de nettoyage ethnique qui est ouvertement poursuivie au Karabagh en ce moment même. 

Les déclarations publiques de nombreux responsables azéris ne laissent d’ailleurs aucun doute sur leur intention de se débarrasser des Arméniens, de les « chasser comme des chiens », comme l’a promis le président Aliyev le 5 octobre dernier, dans une allocution télévisée. L’objectif avoué est de récupérer l’intégralité des territoires sous le contrôle de la République du Karabagh, non seulement les sept cantons de l’Azerbaïdjan conquis par les Arméniens du Karabagh en 1994, pour servir de zone-tampon, mais aussi les territoires qui composent le coeur même du peuplement arménien, la République du Karabagh proprement dite, ce qui signifierait l’élimination de sa population arménienne.  

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Cet objectif de conquête totale proclamé par l’Azerbaïdjan est problématique à plus d’un titre, mais il l’est tout particulièrement en raison du lourd passif de l’Etat azéri envers les populations arméniennes : les Arméniens se souviennent des pogroms de septembre 1918 conduits par les nationalistes azéris à Bakou, sous la supervision de conseillers jeunes-turcs, qui firent 20,000 victimes arméniennes ; plus récemment, les pogroms de 1988 et de 1990, qui firent des centaines de morts à Bakou, à Sumgaït et dans le Karabagh, ont ôté toute illusion aux Arméniens du Karabagh sur la possibilité d’une coexistence avec les actuelles autorités azéries et les ont convaincus d’organiser un référendum d’auto-détermination en 1991.  

Politique négationniste et discours de haine

Non seulement, ces pogroms et cette politique de nettoyage ethnique, initiée dès 1988, n’ont jamais été reconnus par l’Azerbaïdjan, mais ils ont toujours fait l’objet de dénégations acharnées, c’est-à-dire d’une active politique négationniste qui s’étend jusqu’au génocide arménien commis par les Jeunes-Turcs contre les Arméniens pendant la première guerre mondiale. Les discours de haine à l’égard des Arméniens sont monnaie courante, et même institutionnalisés, dans les médias, les écoles, les publications officielles et entretiennent un racisme ordinaire et généralisé de la société azérie contre les Arméniens. Pour toutes ces raisons, l’ONG indépendante Genocide Watch a lancé, ces derniers jours, une alerte pour crimes contre l’humanité imminents au Karabagh.  

L’intervention directe de la Turquie dans cette guerre élève encore le niveau d’alerte, puisque le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a débloqué des moyens considérables pour aider l’Azerbaïdjan : plus de 1 500 djihadistes syriens, à la solde de la Turquie et originaires du réduit d’Idlib, ont été transportés en Azerbaïdjan dès le 15 septembre, avant même le début du conflit, ce qui souligne bien la préméditation ; les drones d’attaque turcs, Bayraktar BT2, mis à la disposition de l’Azerbaïdjan et dirigés par des opérateurs turcs, pilonnent l’artillerie et les positions retranchées du Karabagh et ont permis de rompre l’équilibre militaire entre l’Azerbaïdjan et les forces armées du Karabagh ; les Boeing 737 AEWC de l’aviation turque et leurs radars ultra-sophistiqués transmettent aux drones les coordonnées d’attaque pour cibler précisément l’artillerie arménienne ; enfin, on signale aussi la présence de centaines de membres des forces spéciales turques directement engagées dans la guerre. A travers la Turquie, c’est la responsabilité de l’OTAN elle-même qui est engagée, par la mise à disposition de forces armées d’un pays membre de l’OTAN et de technologies financées par des pays membres de l’OTAN, à un pays tiers, l’Azerbaïdjan, pour commettre crimes de guerre et crimes contre l’humanité.  

Reconnaissance internationale

En un mois, les forces armées azéries sont déjà arrivées aux portes de Latchine et de Shoushi, deux points stratégiques qui contrôlent les voies d’accès au coeur du Karabagh. Les Arméniens du Karabagh semblent résister pour le moment à cette offensive, contre des forces très supérieures en nombre et en armements de pointe. Mais pour combien de temps encore ? Et à quel prix ? 

Seule une reconnaissance internationale, à l’instar de celle des provinces de l’ex-Yougoslavie, en particulier du Kosovo, permettrait de sortir la République du Karabagh de cette zone de non-droit qui la prive de toute forme de soutien international, même humanitaire, aussi incroyable que cela puisse paraître, et qui encourage l’Azerbaïdjan et la Turquie à recourir, une fois encore, au nettoyage ethnique comme solution politique pérenne. 

Il est urgent que la France et les autres Etats membres du conseil de sécurité de l’ONU jettent tout leur poids politique pour imposer l’arrêt des combats et le respect d’un cessez-le-feu, déjà bafoué par trois fois par l’Azerbaïdjan, ainsi que pour favoriser la reconnaissance internationale du droit à l’auto-détermination de la République du Karabagh. Il relève de leur responsabilité d’empêcher les crimes du passé de se reproduire.  

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Combats dans le Haut-Karabakh

Signataires : Hamit Bozarslan, directeur d’études (EHESS), Joël Kotek, professeur (université Libre de Bruxelles, Sciences Po Paris), Henry Rousso, directeur de recherches (CNRS), Karine Vanthuyne, professeure (université d’Ottawa), Nicolas Werth, directeur de recherches (CNRS), Mikael Nichanian, chercheur associé (Collège de France/CNRS). 

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