MEMORABILIA

Trump 2016 n’était pas un « accident » et voilà les leçons que devraient en retenir les démocraties occidentales.

Réélu ou non, les scores obtenus par Donald Trump et la mobilisation record des électeurs américains montrent que le trumpisme existe indépendamment de la personnalité hors norme, polarisante et particulièrement critiquable de Donald Trump. 

Avec Christophe Bouillaud, Edouard Husson

Atlantico, 5 novembre 2020

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Atlantico.fr : Réélu ou pas, Donald Trump laissera un héritage politique conséquent. Le trumpisme est-il parti pour durer ?

Christophe Bouillaud : Sa réélection ou non n’est bien sûr pas indifférente à la réponse que quiconque peut apporter à votre question.

S’il est réélu, il deviendra encore plus évident que, pour les Etats-Unis et plus généralement pour le monde, le trumpisme comme formule politique va perdurer et va devenir l’une des coordonnées majeures de notre temps. Ce mélange de nationalisme décomplexé, de réaffirmation de valeurs traditionnelles de la nation, de xénophobie, de libéralisme économique tempéré par une bonne dose de protectionnisme hautement affiché, et cette affirmation de soi permanente marquée par le total mépris des faits scientifiques qui ne l’arrangent pas, sera là pour durer. C’est déjà un modèle aujourd’hui pour une partie de l’extrême-droite européenne, comme Matteo Salvini en Italie. Sa réélection renforcerait cet aspect, mais sa défaite ne signifierait pas que cette formule politique soit amenée à disparaitre de sitôt.

De fait, d’un point de vue comparatif, le trumpisme n’est en effet que la version nord-américaine d’une tendance plus générale qu’on observe dans la politique de nombreux Etats nations démocratiques depuis une vingtaine d’années sous toutes les latitudes : la remontée en puissance d’une politique organisée autour d’un homme fort se portant garant de de valeurs nationalistes, s’appuyant sur tout ou partie des grands capitalistes de son pays et voulant éviter toute future alternance – ce qui mène bien sût tout droit vers ces régimes autoritaires où des élections existent encore bel et bien, mais où elles ont perdu toute importance faute de permettre ce fait majeur de l’alternance au pouvoir qui caractérise l’essence même de la démocratie libérale. Même si, bien sûr, il existe des différences, on voit la même tendance à Inde, en Hongrie, en Turquie, ou bien sûr … en Russie depuis bien plus d’une décennie désormais.  Toutes ces formules politiques reposent sur un développement économique, mené par des capitalistes souvent en très fort lien de connivence avec le pouvoir en place, développement à l’arrache qui n’entend tenir presque aucun compte des contraintes écologiques et sociales qui pourrait le ralentir, ou simplement l’orienter vers une version plus  soucieuse de l’avenir des prochaines générations grâce à un « capitalisme vert ». Rappelons que c’est aujourd’hui même qu’entre en vigueur la sortie des Etats-Unis des Accords de Paris de 2015 sur le changement climatique, sortie décidée il y a un an juste par Donald Trump.

La défaite de Trump montrerait a contrario au monde qu’il existe encore une voie démocratique et pacifique de sortie d’une telle involution d’une vieille démocratie vers un régime sans alternance organisé autour d’un chef et d’un bloc à la fois peu innovant en économie, autoritaire en matière de fonctionnement de la société civile et incapable de sortir de la crise climatique qui vient.

Edouard Husson : Donald Trump a réussi cette prouesse de rassembler les classes populaires (pas seulement blanches, pour reprendre la classification américaine, puisqu’il double ses suffrages dans l’électorat noir et a plus de 40% des Hispaniques), la coalition pro-vie et une partie de l’establishment – ce que certains appellent le « Deep State ». C’est-à-dire qu’il a recréé un parti conservateur. Et si le système de fraude déclenché par le parti démocrate devait l’emporter, avec le soutien des médias mainstream et des émeutes, le parti républicain, moribond après les deux mandats de Bush – il se trouvait dans l’état où est le parti démocrate aujourd’hui, avec son mélange de corruption par l’argent et d’idéologie mondialiste, est prêt à reprendre le flambeau. Il tient le Sénat et la Cour Suprême. Le trumpisme a commencé comme un populisme et il s’est consolidé comme un conservatisme.  

Le parti républicain peut-il être durablement influencé par les idées de Donald Trump ou par ses méthodes ?

Edouard Husson : Tout d’abord, le parti républicain a intérêt à se battre jusqu’au bout avec Donald Trump, pour empêcher que l’élection soit volée. Il sera extrêmement difficile, sinon, d’éviter une forme de guerre civile larvée. La logique profonde des Démocrates – comme celle des néo-conservateurs il y a quelques années, c’était la « sécession » par rapport au reste de la nation. Donald Trump, membre de l’élite financière, a inversé cette tendance au parti républicain. Alors certains n’aiment pas son style, son compte twitter, sa façon de personnaliser le débat. Dans le monde bien réel de la corruption financière, sexuelle, politique, des élites du système Clinton, Bush et Obama (« la mondialisation heureuse ») est-il si étonnant qu’on ait eu besoin d’un constructeurs de casinos et un sponsor de matchs de catch pour affronter les intérêts très puissants de l’establishment globaliste – qui aujourd’hui s’est réfugié au parti démocrate sous les coups de boutoir de Trump? Le plus étonnant, c’est que Trump ne soit pas que sa caricature. Il est aussi l’homme qui a su porter, avec un courage qu’aucun autre président n’aurait eu, Amy Coney Barrett à la Cour Suprême. Trump est un populiste qui vient revigorer le conservatisme, lui donner les moyens d’arriver au pouvoir dans un monde fondé sur la guerre de tous contre tous.

Trump a construit une offre qui parle aux catégories populaires. A-t-il montré que la droite doit aussi être le parti des « petits » ?

Christophe Bouillaud : Rappelons d’entrée que le Donald Trump de 2020 comme celui de 2016 ne parle pas qu’aux classes populaires, contrairement à une impression trop répandue. Il est aussi l’homme d’une puissante réforme fiscale qui a rendu un fier service à tous les Américains gagnant très bien leur vie. Il a aussi encouragé, par des menaces non voilées, la Réserve Fédérale à mener une politique de taux d’intérêt ultra-bas, ce qui a permis un enrichissement de tous ceux qui participent directement au grand casino des marchés financiers. La pandémie l’a un peu fait oublier, mais les années Trump sont celles d’un boom économique où certes, le chômage baisse, mais où  l’ « argent gratuit » permet aux déjà riches d’emprunter pour investir et être encore plus riches, le tout en payant finalement peu d’impôts.

Le « trumpisme », comme tout mouvement conservateur à succès, parle donc aux deux bouts de la hiérarchie économique.

En effet, d’un point de vue très général, depuis que le suffrage a été élargi au XIXème siècle et que le suffrage censitaire a été abandonné, tout parti de droite ou d’extrême-droite, représentant le haut de la société, qui veut garder un poids important dans l’électorat doit  aussi parler et mobiliser des « petits » de son côté. De ce point de vue, Donald Trump s’inscrit dans une très longue histoire des partis conservateurs, libéraux, nationalistes, etc. qui arrivent à mobiliser une partie des classes populaires, sans oublier bien sûr de mobiliser une partie des classes moyennes et supérieures, sur des valeurs nationalistes, conservatrices, le plus souvent de matrice religieuse.

En fait, la pure politique de classe, où chacun voterait en fonction de sa position économique dans la société sur le seul axe capital/travail, n’est presque jamais observée. Dans le cas présent, il me semble qu’au-delà de ses discours protectionnistes avec en particulier ses affrontements incessants avec la Chine continentale, ce qui fonctionne bien dans le discours « trumpiste », c’est cet appel incessant à redonner sa dignité perdue à l’homme blanc, à l’Américain ordinaire de 1950, à celui d’avant la lutte des droits civiques. L’aspect conservateur au sens strict du terme est frappant, et l’aspect nativiste, bien sûr, autrement dit le discours contre toute nouvelle immigration – sachant bien sûr que tous les Américains (sauf les descendants des Indiens d’Amérique) sont des descendants d’immigrés. L’aspect économique, le protectionnisme allégué par Trump, parait certes important pour gagner des voix auprès de la classe populaire blanche non-diplômée, mais il ne faut pas oublier son refus de l’immigration (avec le fameux « mur » avec le Mexique) et sa participation à la « guerre culturelle » (par exemple sur l’avortement) du côté le plus conservateur, pour ne pas parler de son possible appel au racisme d’une partie d’une grande partie de sa base. Le ciment du « bloc trumpiste » est plus à chercher de ce côté-là, dans une opposition frontale au mouvement social connu sous le nom de « Black Live Matter » (BLM). 

La transposition de ce modèle dans les pays européens, tout particulièrement en France, est en pratique plus difficile, surtout sur les aspects proprement protectionnistes en matière économique. En effet, comme la politique commerciale est devenue essentiellement une affaire déléguée à la Commission européenne, certes sous le contrôle des Etats et du Parlement européen, il est très difficile à un politicien français de promettre de manière crédible au niveau national un tournant protectionniste, de privilégier le « travail français », puisque, de fait, n’existe plus que le « travail européen ». Il faudrait, soit que tous les Etats européens deviennent protectionnistes de concert, soit sortir de l’Union européenne. Le seul Etat à ce jour à avoir choisi cette voie, le Royaume-Uni, ne semble pas d’ailleurs vouloir être particulièrement protectionniste au sens classique du terme, puisqu’il se lance dans la signature d’accords commerciaux, dont on verra s’ils avantagent vraiment les travailleurs britanniques.

Par contre, comme le montrent les exemples hongrois ou polonais, le nativisme, le refus de toute immigration, la xénophobie, voire le racisme, ou l’appel à un fonds moral présumé immuable de la nation, sont des éléments d’un discours gagnant, totalement interclassiste. Plus généralement, le discours nationaliste, qui entend répondre à une humiliation réelle ou supposée, fonctionne bien aussi de ce côté-ci de l’Atlantique. Matteo Salvini ne se trompe pas du tout en admirant Donald Trump. 

L’une des différences, avec la situation européenne, est sans doute que la place de l’Islam dans la société n’est pas un point d’ancrage majeur du débat outre-Atlantique, du moins pas aux Etats-Unis.  Les actes de terrorisme liés à l’islamisme y sont devenus très rares, et les troubles urbains sont liés à des minorités défavorisées très difficiles à relier à la question de l’Islam (même si, par le passé, une partie des Noirs américains les plus radicaux se sont vus comme proches de l’Islam).

Edouard Husson : Le populisme n’est jamais que le miroir de « l’élitisme », la tendance des dirigeants républicains et démocrates à gouverner ensemble le pays en faisant la même politique et en ne se battant que pour avoir les postes de décision. Ce que Trump a très bien compris, c’est qu’un parti populiste ne peut pas gagner une élection ni gouverner. Il a besoin de trouver des relais au sein du monde dirigeant. Et ce que le parti républicain semble avoir parfaitement compris c’est qu’un conservatisme sans assise populaire, c’est impuissant. Le tragique de la situation américaine, c’est que le parti démocrate n’ait pas tiré les leçons qui s’imposaient de la victoire de Trump en 2016 et tenté de retrouver, lui aussi, le chemin du peuple, en recréant une social-démocratie qui soit un élément d’alternative démocratique au parti républicain refondé par Trump. Au lieu de cela, ils sont depuis l’élection de Trump dans le coup d’Etat permanent – et se disent ces jours-ci qu’ils pourraient arriver à leurs fins pour le priver se sa réélection.  

Son succès auprès l’électorat afro-américain et hispanique, de prime abord étonnant, montre-t-il que les minorités sont capables de penser par elles-mêmes sans être confisquées par leurs défenseurs autoproclamés ?

Christophe Bouillaud : Ce succès, tout de même relatif dans les catégories en cause, si des sondages ultérieurs le confirment, traduit, d’une part, le fait que ces minorités sont loin d’être homogènes dans leur niveau de vie et leurs aspirations, et que, d’autre part, il existe aussi chez elle une tendance fortement conservatrice en matière de mœurs, sans doute liée à une pratique religieuse, en particulier catholique chez les hispaniques, sans oublier l’anticommunisme de certains réfugiés ou descendants de réfugiés. N’oublions pas que Donald Trump vient juste de nommer à la Cour suprême une juge s’affichant hautement comme de religion catholique et de tendance conservatrice, ce qui peut avoir séduit une bonne part des électeurs catholiques les plus conservateurs, y compris parmi les hispaniques.

Par ailleurs, tous les troubles urbains liés au mouvement « Black Live Matter » (BLM) peuvent avoir déclenché une volonté de retour à l’ordre chez une partie des électeurs, y compris parmi les membres des minorités. Il serait intéressant de voir comment on voter les villes et leurs environs les plus touchés par ces émeutes.

Edouard Husson : Son succès auprès des électeurs noirs et des Latinos n’est étonnant que pour qui ne voit pas la dynamique que le parti républicain a suivie sous l’impulsion de Trump. Plus Trump s’est éloigné du populisme, plus il s’est remis à parler en termes universalistes. Ce sont les démocrates qui ont instrumentalisé la question raciale. Ce sont eux qui ont essayé, pour faire perdre Trump, de créer un clivage racistes anti-racistes. le résultat de l’élection montre bien que cela n’a pas pris dans une partie des électorats dits « de couleur » qui ont au contraire augmenté leur soutien à Trump. On fera remarquer aussi que Trump gagne des voix, en général, chez les femmes: il est devenu de plus en plus évident que le mépris de la femme se trouvait plus dans des milieux « dirigeants » corrompus par la drogue et la pédophilie auxquels les dirigeants démocrates, les Clinton en tête, ont été étroitement liés. 

Est-ce là des constats que n’ont pas pris en compte les démocraties occidentales ?

Christophe Bouillaud : Oui, pour l’instant, personne parmi les partis traditionnels de gouvernement n’a su donner des réponses très convaincantes à une partie des classes populaires, se sentant menacées par la mondialisation. Le protectionnisme à la Trump semble décidément séduire dans ces groupes sociaux, tout en ne lui faisant pas perdre trop d’attrait auprès des classes plus aisées, qui elles reçoivent des baisses d’impôt substantielles.

Surtout, toute une partie de la population, en particulier dans les classes populaires, mais pas seulement, voudrait arrêter la flèche du temps. « Make America Great Again », ce slogan est un extraordinaire résumé de la situation. On pourrait sans doute en décliner des versions partout en l’adaptant au contexte national. Toute une série d’évolutions, en particulier en matière de mœurs ou de statut social des uns et des autres, s’avère bien peu digérable par une bonne partie des populations.

C’est là un défi d’autant plus grand pour les forces politiques attachées à la démocratie libérale que le monde devient de plus en plus incertain. L’adaptation permanente dans tous les domaines que l’on demande aux populations devient de moins en moins supportable, surtout quand leur niveau d’éducation leur rend difficile la compréhension des évolutions en cours. La nostalgie d’un temps meilleur, plus stable, devient du coup un atout fort de challengers, ou de sortants comme Donald Trump.  

Edouard Husson : Ce qui se passe aux Etats-Unis est un épisode d’une immense guerre civile intra-occidentale,à la fois culturelle, sociale, politique, que les tenants du monde d’avant (la mondialisation heureuse…pour quelques-uns) ont lancée contre les forces du monde de demain (celui du retour à la nation protectrice et de la promotion de la démocratie locale) au moment où elles commençaient à se constituer. Donald Trump est un pionnier. Il se prend tous les coups parce qu’il s’est attaqué au coeur de l’establishment « globaliste », qui est américain. Il a réussi à le marginaliser au parti républicain mais du coup, tous se sont réfugiés au parti démocrate et nous assistons à un nouvel épisode dans ce qu’on pourrait appeler, en s’inspirant de Christopher Lasch, la nouvelle « guerre de sécession » américaine. Ne nous faisons pas d’illusions, si un conservateur, au sens de Trump, devait arriver au pouvoir demain en France, il rencontrerait la même guerre à mort de ceux qui se jugent dépossédés de ce qui leur revient – en France le parti actuellement rallié à Macron. Mais regardez comment Boris Johnson, après avoir renoué avec le conservatisme populaire de Benjamin Disraeli, a été neutralisé par le retour des « Remainers », fanatiques du confinement total face au COVID 19. Les difficultés de Donald Trump et des républicains américains sont aussi les nôtres !   

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