MEMORABILIA

Caricatures: « Coup de froid entre le Maghreb et la France ».


De Rabat à Tunis, on a blâmé la mise en avant des caricatures. Une mise en scène sur fond d’agit-prop turque et de petite-bourgeoisie conservatrice.

Par Benoît Delmas (correspondant à Tunis) Publié le 06/11/2020| LE POINT.

 

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Comme une gifle assénée par voie de communiqués officiels. Un vent mauvais a soufflé sur la nuque de la France depuis son flanc sud. Sans se concerter, quatre capitales ont blâmé Paris pour avoir autorisé « l’atteinte au sacré », ciblant un président Macron qui avait affirmé que « nous ne renoncerons pas aux caricatures, aux dessins ». Cette prise de position articulée dans la foulée des funérailles du professeur Samuel Paty a surpris, venant de régimes dont certains sont favorables à la France. Quand le royaume du Maroc« condamne vigoureusement la poursuite de la publication des caricatures outrageuses à l’islam et au Prophète », le Haut Conseil islamique repris par la présidence de la République en Algérie pointe « une campagne virulente contre le Prophète », menée par Emmanuel Macron en personne. En Libye, le gouvernement d’union nationale de Tripoli, soutenu par la Turquie, demande au président français de « présenter ses excuses à près d’un milliard trois cents millions de musulmans dans le monde ». La Tunisie, alliée fidèle et seule démocratie de la région, a fait part de « son profond mécontentement face à la campagne menée par certains partis au nom de la liberté d’expression ». Les dirigeants d’Afrique du Nord tous unis face à une France qui se vautrerait dans le blasphème ? Pas si simple. Une double lecture s’impose.

Dans une région où même les communistes font la prière, la religion est omniprésente. Elle n’est pas l’apanage des islamistes. Elle imprègne le vocabulaire. « Bonté divine », disait par habitude francophone l’ancien président de la République tunisien Moncef Marzouki. Demandez à un garagiste si votre voiture sera prête à midi, il vous gratifiera d’un « Inch Allah ». Enseigné dès le plus jeune âge, l’islam imprègne la société dans ses gestes les plus quotidiens, les plus anodins, jusqu’aux insultes qu’on se jette entre automobilistes.

Vent de panique. En Tunisie, lors de la campagne présidentielle de 2014, le candidat d’extrême gauche, auquel Jean-Luc Mélenchon avait rendu visite, n’avait pas dérogé à la règle : battre l’estrade nécessitait de donner des gages à une société conservatrice. Il pria devant les photographes, oubliant les volutes de l’opium du peuple. Quant aux mécréants, ils se font rares, fort discrets. En septembre 2012, la republication des caricatures du Prophète par Charlie Hebdo avait déclenché un vent de panique dans la communauté des expatriés français des pays arabes. Écoles et ambassades tricolores furent fermées afin d’éviter des attentats. Les expats furent peu nombreux à accepter la situation. Les plus « europhiles » des Maghrébins jugèrent « inutiles » ces provocations. Huit ans plus tard, la situation s’est aggravée. Pour le politologue et sondeur Hassen Zargouni, président de Sigma Conseils, « le Maroc, l’Algérie et la Tunisie sont trois régimes, trois gouvernements qui ne se ressemblent pas mais qui ont le même problème : leur population, leur jeunesse particulièrement, est à cran, en ébullition. Le Maroc est une marmite qui bout avec un couvercle royal, une pseudo-démocratie dont les problèmes sociaux ne sont pas résolusL’Algérie a eu sa petite révolution avec le Hirak, son président est malade et le risque d’implosion est réel ». Quant à la Tunisie, poursuit-il, les « maux qui ont déclenché la révolution de 2011 n’ont pas été réglés ». Conséquence de cette situation abrasive : « Les trois pays ont décidé de se plier aux diktats d’une génération peu confiante en elle, s’inspirant de l’Orient, de l’arabisation du système scolaire, sans boulot malgré les diplômes. » À ses yeux, « l’islamisme n’est pas tout, la misère culturelle et éducationnelle a provoqué une perte de valeurs dans la jeunesse ».

« Disproportionnée ». Chaque année, ils sont des centaines de milliers à quitter l’école. Dans les rues de Casablanca ou de Kasserine, dans le centre de la Tunisie, les rues et les cafés regorgent de garçons désœuvrés. Une main-d’œuvre pour les conservateurs ? Les sirènes du radicalisme ont désormais franchi les murs des palais. Au siège du Parlement tunisien, au Bardo, les partis populistes ont fait leur entrée à l’occasion des législatives de 2019. L’un des dix-huit députés de la coalition d’obédience islamo- populiste Al Karama a exigé au printemps des « excuses officielles de la France pour ses crimes commis sous le protectorat ». Avec les caricatures, il poursuit son combat. « Un complexe du colonisé », cingle Zargouni. Les mots adressés au gouvernement français relèvent donc pour partie du jeu politique intérieur.

Depuis Carthage, Michaël Ayari, senior analyste Maghreb pour l’International Crisis Group, juge « qu’il ne faut pas donner une épaisseur de sens disproportionnée aux déclarations officielles ». La France n’est pas devenue du jour au lendemain un pays hérétique. Il y a de l’orchestration dans l’air. Il note que le virtuel a beaucoup joué dans cette séquence. Soudainement, sur les réseaux sociaux, « comme si on avait appuyé sur un bouton », sont apparus des slogans, des « Non à Macron » et autres leitmotivs issus de formations politiques identifiées. Al Karama en Tunisie, Al Adl Wal Ihsane au Maroc, des blogueurs souterrains de l’islam politique (pro-PJD au Maroc, pro-Ennahdha en Tunisie), toute une indignation encadrée, quasi officielle, qui dément le caractère spontané de ce bouillonnement anti-France. Ayari précise que « tout cela relève d’une indignation Facebook, sur les pages arabophones aidées en sous-main par les partis pro-Frères musulmans ». Une mise en scène 2.0 qui ne provient pas des cellules les plus dangereuses de l’islam radical. « Les gens qui se sont énervés ne sont pas les nerveux habituels, c’est plutôt la petite-bourgeoisie des pratiquants, pas les fous », précise le chercheur.

Impossible d’établir un lien de cause à effet entre les attaques de Nice et d’Avignon et « les condamnations des États ». D’autant que « le Maroc a pris le bâton par le milieu », précise un proche du royaume, tandis qu’Alger n’a plus de politique internationale depuis le début du Hirak. À Tunis, « le président de la République, Kaïs Saïed, n’est pas rationnel, il se comporte comme un professeur d’arabe des années 1970 », fustige Hassen Zargouni. « Les paroles institutionnelles n’ont aucun effet sur les djihadistes, ceux-ci sont rarement d’accord avec leurs gouvernants. Évoquer un patriotisme de leur part, c’est digne d’OSS 117 », assume Michaël Ayari.

Les capitales du Maghreb ont dû, Covid oblige, fermer toutes les mosquées durant plusieurs mois. Pour la première fois depuis longtemps, le pèlerinage à La Mecque a été annulé, sans que conservateurs et fanatiques s’en offusquent. Pour Ayari « si la religion était vraiment l’espace de résistance, son creuset politique, il y aurait eu des protestations, des demandes de réouverture des lieux de prière ». Ce qui ne fut pas le cas.

Expansionnisme. Le cœur de cette bisbille franco-maghrébine se trouve ailleurs. Ses racines se situent dans le conflit envenimé par Recep Tayyip Erdogan. Le sultan d’Ankara joue plusieurs partitions à la fois. Il multiplie les rodomontades envers le président Macron afin de gagner le titre de protecteur des musulmans. Ses visées expansionnistes reposent sur la religion et le commerce. Au Maghreb, la Turquie inonde les marchés de Casablanca et de Tunis avec ses produits variés, du yaourt au sèche-cheveux, provoquant de fâcheux déséquilibres des balances commerciales. Le Maroc vient d’ailleurs de réviser son accord de libre-échange avec la Turquie. Deux pays qui sont également en concurrence pour le contrôle des mosquées en France.

Dans le coup de froid franco- maghrébin, l’influence idéologique d’Ankara demeure mesurable. Si la Turquie veut devenir la maison mère de l’islam politique, elle peut s’appuyer sur des forces politiques qui pèsent 30 % de l’électorat. Au Maroc, le parti islamiste PJD est arrivé en tête aux législatives et gouverne. En Tunisie, Ennahdha est au pouvoir depuis la révolution de 2011 mais toujours avec des alliés. Entre conservatisme, populisme, influences étrangères, « la situation aboutit mécaniquement à un froid entre la France et le Maghreb, conclut Hassen Zargouni, froid en attente de signaux de la part des capitales d’Afrique du Nord ». Ajoutant que, des signaux, « il y en aura, sur le mode « on comprend, mais comprenez-nous » ». Le coup de froid pourrait aboutir aussi bien à un simple rhume qu’à une grippe plus sérieuse§

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