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ANALYSE: USA, sociologie de l’élection présidentielle.

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« Etats-Unis : l’élection présidentielle en cartes » 

FRONT POPULAIRE, 7 novembre 2020.

ANALYSE. Agrégé d’Histoire et diplômé de géopolitique, David Teuscher est contributeur pour la revue Diploweb et l’auteur de l’ouvrage Vers les États-Désunis ?, publié chez Perspectives Libres, en 2019.

Il analyse pour nous en profondeur la sociologie des résultats de l’élection américaine de 2020, en comparaison des éléments de l’élection de 2016.

Auteur

David TEUSCHER Professeur d’Histoire-Géographie

Chaque élection présidentielle américaine est très suivie dans le monde, tant par le public que les gouvernements, suspendus à son résultat. Comme si la 1ère puissance mondiale donnait le tempo auquel le monde doit s’accorder. La rupture incarnée par Trump de 2016 à 2020 est à l’image du pays, suscitant à la fois amour et haine.

Pour nos lecteurs, il ne s’agit pas de faire une analyse classique sur les discours des candidats ou une critique pro ou anti. Non. À ma grande surprise, déjà en 2016, je vois très peu (voire pas) d’analyse géographique, permettant pourtant de comprendre le vote ! Je vais analyser l’élection 2020 selon la géographie des Etats-Unis, en la croisant avec l’économie et le social, mais aussi le séparatisme, juste avec des modèles d’analyse compréhensibles par tous. Nous verrons ainsi les différents visages des Etats-Unis. Parfois, il n’y a pas forcément besoin d’analyser en profondeur les discours pour comprendre. Pourquoi compliquer, quand on peut faire plus simple…

Un système électoral américain complexe

– Commençons par un rappel du système électoral américain. Il existe 3 niveaux électoraux :

1. Fédéral/National : Présidentiel (4 ans) + Chambre des représentants (2 ans) + Sénat (6 ans)

2. Fédéré : Gouverneur (4 ans, mais exception dans quelques Etats)

3. Local : juges, shérifs

– Les élections à la Chambre des représentants est l’équivalent du Parlement, de notre Assemblée Nationale. Les circonscriptions électorales (congressional district) sont déterminées par les élus des États. Le nombre de sièges est attribué par l’Etat fédéral, et modifiable selon l’évolution de la population, soit 435 circonscriptions : 435 représentants. La répartition démographique est équitable : environ 710 000 individus, sauf Montana (994 000) et Rhodes Island (526 000)

– Les élections au Sénat comptent 100 sièges, soit deux par État. Autrement dit, chaque Etat a 2 sénateurs.

– Les élections du Congrès rassemblent la Chambre des représentants (435 membres) et le Sénat (100 membres). Les élections de mi-mandat (ou mid-term elections) ont lieu tous les 2 ans et concernant la totalité des représentants et 1/3 des sénateurs. Réellement, il s’agit d’un « vote de confiance » à la politique du président.

– L’élection présidentielle américaine est en fait un suffrage universel indirect. Elle repose sur les 538 Grands Electeurs : 435 représentants + 100 Sénateurs + 3 pour le District de Columbia (Washington D.C.). Leur répartition est proportionnelle au nombre de la population des Etats. C’est pourquoi on trouve les Swing states, Etats stratégiques qui peuvent faire basculer le résultat. Autrement dit, les Etats les plus peuplés comptent le plus de Grands Electeurs (Californie, Floride, Texas, New York, Pennsylvanie, Illinois, Iowa,…). La règle du winner-take-all attribue le vote intégral des grands électeurs au candidat recevant la majorité du vote populaire. Le candidat élu est celui qui a obtenu la majorité absolue des votes des Grands Electeurs. Concrètement, le jour de l’élection présidentielle, même si les bulletins de vote concernent les candidats pour la présidentielle, les votants « élisent » en quelque sorte les grands électeurs qui votent, à leur tour, pour le couple président/vice-président.

Maintenant, impossible de comprendre l’élection 2020 sans revenir sur 2016. Cela permet de poser les bases, voir l’évolution, et confirmer ou non les tendances. Cette étude a été réalisée pour l’université de Reims dans le cadre de la géopolitique des processus démocratiques.

Gardons la carte suivante en tête tout au long de l’article.

Source : Joel Kotkin, 31 octobre 2012, « En 2050, un pays toujours vert », Courrier International

Pré-élections 2016

Il existe un outil simple et accessible par tous : Google Trends, donnant les tendances en temps réel. Très pratique, on voit que l’Ouest est en bleu foncé et correspond aux espaces bien connectés au web, avec une population plus jeune. A l’inverse, le Centre et les Grandes Plaines sont en bleu clair et incarnent les espaces ruraux/agricoles, moins connectés, avec une population plus âgée. Déjà, une première distinction géographique et sociale se dégage entre villes/campagne et clivage générationnel pour comprendre le vote, rien qu’en regardant les vues Youtubepar candidat !

Analyse par Etats et comtés

Source: New York Times, 19 novembre 2016, « Election 2016 »

En haut, il s’agit de la carte des résultats 2016 par Etats, d’une vue générale. En bas, on observe les résultats par comtés, offrant une vue plus détaillée. On voit que Trump est majoritaire au Sud et dans les Grandes Plaines (Midwest), soit à l’intérieur des terres. Alors que Clinton l’emporte dans les côtes Ouest et Est, soit la périphérie du pays, et surtout là où se trouvent les principales villes du pays. Ici, on confirme que le modèle d’analyse spatiale centre/périphérie est valide.

Evolution du vote entre 2012 et 2016

Source: New York Times, 19 novembre 2016, « Election 2016 »

En haut, il s’agit de la carte des résultats 2016 par comtés, et en bas, une carte d’évolution du vote par rapport à 2012. Cette comparaison permet de voir une poussée majeure en faveur des Républicains sur la moitié Est et les Grands Lacs (Rustbelt), correspondant à la zone industrielle impactée par la crise de 2008. Sa population, déçue par la gestion de la crise, a voulu une autre solution et s’est donc tournée vers les Républicains.

Genre, âge, ethnie

Source : CNN politics, 9 novembre 2016, « Exit polls »

Voici maintenant une répartition des votes par « ethnie et genre » en haut. En 2016, on voit que Trump a obtenu le vote majoritaire blanc, et Clinton avec le vote des minorités. Au centre, par « age », on observe que Clinton a un électorat jeune (- de 44 ans), et Trump obtient des votants plus âgés (+ de 45 ans). Cela confirme notre première distinction vue plus haut. Que cela veut-il dire ? Des clivages ethniques et générationnels.

Retour historique sur la répartition du vote

Comparons maintenant la carte des résultats 2016 par Etats, à gauche, avec une carte rétrospective des élections de 1912 à 2008, à droite. On constate une double progression : enracinement du parti républicain dans le Sud dès 1964, et développement démocrate dans les villes dès 1992. Un basculement des idées s’est donc progressivement opéré.

Retour historique sur la répartition du vote

Poursuivons cette rétrospective historique. En haut, la carte de la Guerre de sécession en 1860, et en bas, la carte de l’élection présidentielle 2008. Les anciens Etats confédérés et le vote républicain se recoupent autour des idées et valeurs défendues dans les deux entités. Par extension, on peut dire qu’il y a une persistance du conservatisme des populations blanches dans le Sud.

La distinction entre types d’habitat

En haut, la carte des résultats par comtés. En bas, la carte du PIB 2015 par aire métropolitaine.

On constate une disparité de richesse entre villes/campagnes, entre populations « aisées » des villes et « moins aisées » des campagnes. Mais, on voit surtout que les aires métropolitaines à droite correspondent aux comtés démocrates !

La distinction entre types d’habitat

Source : Tim Wallace, 16 novembre 2016, « The Two Americas of 2016 », New York Times

La distinction ici est encore plus claire. On voit l’Amérique de Trump (en haut), et l’Amérique de Clinton (en bas). Autrement dit, le mainlandou « Continent républicain » majoritaire et les « îles démocrates » minoritaires… correspondent encore une fois au modèle géographie villes/campagne. Les principales villes sont situées sur les côtes, donc le long des zones d’échange frontalières et maritimes. Elles sont donc modernes, cosmopolites, et ainsi progressistes. Ce sont donc elles qui donnent le LA car elles concentrent la majorité de la population. Le parti démocrate est reconnu comme progressiste. Il est donc logique que les principales métropoles américaines soient à majorité démocrate.

La distinction entre types d’habitat

Source : Légendes Cartographie, 14 novembre 2016, « Le vote des Américains par ville », L’Histoire

La carte précédente a ici été traduite en graphique par classes intermédiaires du milieu urbain vers la campagne :

– Grandes agglomérations : vote largement en faveur des démocrates/Clinton → territoires limités

– Espaces péri-urbains, petites/moyennes villes, espaces ruraux : vote majoritaire pour Trump

Ici, on ajoute une nouvelle idée. Si le vote pro-Trump est majoritaire en milieu rural, il est aussi majoritaire dans les petites villes et villes moyennes. Cette distinction est importante pour la suite.

Donc le clivage entre espaces urbain et rural est net :

– Les grandes agglomérations ont massivement voté démocrate, qui est perçu comme progressiste. Les métropoles incarnent, à une échelle réduite, des microcosmes du monde. Elles concentrent différentes populations, idées et valeurs. Cela engendre un cosmopolitisme ouvert sur le monde. Cela montre l’intégration des métropoles à la mondialisation et à l’échange avec l’extérieur.

– Dès que la métropole s’éloigne, le vote républicain domine, considéré comme conservateur. L’espace rural est moins attractif avec moins d’activités économiques, moins d’innovation et de dynamisme que dans les métropoles. Il est aussi plus répandu et dilué dans ses vastes espaces. Les valeurs et l’identité locale y sont fortes. En fait, il en ressort que l’intérieur du pays éprouve une difficulté d’accès et de s’intégrer à la mondialisation.

Niveau de revenu

En haut, la carte des résultats par comtés. En bas, la carte du revenu par habitant par comté. On observe que la côte pacifique et la mégalopole au Nord-Est disposent des plus hauts revenus (le plus foncé) et votent démocrate/Clinton. Alors que le Centre et les Grandes Plaines sont moins riches (le plus clair) et votent Républicain/Trump.

Ethnies

En bas, une carte de la répartition géographique entre ethnies : Blancs, Afro-américains, Hispaniques, Asiatiques. Le Sud concentre des populations blanches et afro-américaines, menant potentiellement à un renforcement de l’identité et du conservatisme… qui correspond également au vote républicain (en haut).

Pour l’instant, quelles conclusions peut-on tirer ?

– Il n’y a pas forcément besoin de déconstruire les discours des candidats américains. C’est peut-être là le piège : trop se concentrer sur les discours, et pas assez sur des données de base négligées.

– De simples modèles d’analyse spatiale permettent d’analyser et comprendre le vote : urbain/rural, villes/campagne, centre/périphérie, clivage générationnel, clivage ethnique, permanence historique

– Ne pas réduire les élections américaines au seul bipartisme Démocrates/Républicains

– En 2008, il y avait 16 candidats à la présidentielle à travers d’autres partis : Parti Communiste, Parti Libertarien, Parti Vert, Partis indépendantistes, mais peu connus et représentés car non médiatisés.

Maintenant, passons à l’élection 2020 et les données que nous avons à disposition pour l’instant ce vendredi 6 novembre, à midi.

Répartition des votes par candidat le 6 novembre à 12h

Source : New York Times, 6 novembre 2020, 12h, « Presidential Election Results », URL 

Cette carte confirme notre analyse précédente, c’est-à-dire le modèle villes/campagne, ou encore centre/périphérie :

– Les principales villes du pays se situent en périphérie, donc le long des zones d’échanges. Elles incarnent des espaces ouverts sur le monde, modernes, donc cosmopolites et progressistes. Sachant que le parti démocrate met en avant son progressisme, la population urbaine a voté en majorité Biden.

– Le centre du pays (Grandes Plaines) est une région rurale/agricole, emprunte de valeurs plus conservatrices et revotent en majorité pour le parti républicain/Trump. On observe aussi dans la moitié Est que la Rustbelt (région industrielle) et les villes moyennes (espaces périurbains, banlieues des grandes villes) votent Trump

– Au final, on se représente toujours les campagnes comme les périphéries, reléguées dans l’ombre des villes. Or ici, les villes sont situées sur la périphérie du pays, et les campagnes, au centre. Le modèle d’analyse spatiale s’en retrouve comme inversé…

Dons de campagne électorale par candidat et par comté

Source : New York Times, 25 octobre 2020, « The Two Americas Financing the Trump and Biden Campaigns»

En bleu : dons au parti démocrate ; en rouge : dons au parti républicain

Ici encore, on observe que les dons pour Biden se sont faits à majorité dans les villes : côte Ouest de Seattle à Los Angeles, puis dans le quart Nord-Est dans la mégalopole américaine (noyau de plusieurs villes formées de Washington, New York…). Il convient de noter que les médias donnaient la Floride (swing state) gagnante pour Biden. Or, dès le 25 octobre (date de publication de la carte sur le site web du New York Times), en observant les dons, on savait déjà que la Floride serait remportée par Trump (en rouge).

Voilà deux cartes fiables à l’heure où j’écris ces lignes. Pour la répartition sociale des votes (genre, âge, ethnie), il faut encore attendre le décompte final et consolidé.

Concernant les accusations de fraudes agitant les réseaux sociaux à travers photos, vidéos et témoignages, des éléments laissent à penser que des fraudes ont eu lieu, dans une proportion encore à établir. Mais, il serait sage de revenir dessus plus tard pour être plus précis. J’apporte une citation du géographe français Frédéric Leriche dans son livre de 2012, La puissance des Etats-Unis – Du local au global, approche géographique : « […] le risque de dérive anti-démocratique et liberticide est réel, comme en attestent les « dérapages » de l’administration Bush ».

Cette campagne a été tellement déviée que les gens ne votent plus pour le programme mais pour le parti, la personnalité, le symbole qu’il représente. Peu importe le président élu, le nouveau mandat donne l’occasion pour chaque pays d’aplanir, d’espérer un nouveau démarrage de relations bilatérales et demander « Quels sont vos objectifs ? ».

Enfin, un dernier élément, et le plus important : les tensions raciales qui ont agité le pays depuis le décès de George Floyd. De quoi est-ce révélateur ? En rapport avec l’élection, on a vu des émeutes et certains groupes armés menacer de se soulever. Une chose est sûre, il faut continuer à suivre l’actualité de près. Le pays peut-il se séparer selon un modèle ethnique ? En novembre 2016, Christian Montès, professeur de géographie à l’Université Lyon II, déclarait que seuls 20 millions d’habitants aux États-Unis se déclarent en tant qu’Américains. Car le pays se clive de plus en plus. En 2014, Reuters a lancé un sondage dans chaque Etat demandant « si vous êtes favorable à un retrait des États-Unis et du gouvernement fédéral ». Les résultats ont été publiés sur le New York Times, et traduits ici en carte, extraite de Vers les Etats-Désunis ?

Selon ces classes, les États moyennement et peu peuplés du Vieux Sud, du Sud-Ouest et de l’Inland montrent la plus grande propension sécessionniste. Ils forment un arc occidental et méridional qui s’étend sur les trois-quarts du pays. Si le cœur fédéral constitue le point de départ, les pourcentages en faveur d’une sécession augmentent avec la distance. Cela crée un effet d’éloignement proportionnel qui s’applique dans les directions Sud et Ouest : de 25% pour le Vieux Sud à 26% pour l’Inland, pour arriver à 34% pour le Sud-Ouest. Cependant, cet effet se stabilise avec le Pacifique qui retombe à 22%. Chaque région a ses propres caractéristiques démographiques et sécessionnistes, avec une ascendance pour le Sud. En moyenne, 1 personne sur 4 est pro-sécession. Mais, les parts cumulées donnent 180 millions de personnes sécessionnistes sur une population totale de 300 millions ! Ce chiffre est à la fois surprenant et inquiétant. Ce n’est pas un vague fantasme du passé à écarter, mais la prise en compte d’une réalité bien concrète.

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