MEMORABILIA

« Macron à Colombey: sous le signe de l’imposture ».

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OPINION. Historien et romancier, Olivier Delorme a été directeur des Études et Recherches de l’Institut Charles de Gaulle de 1984 à 1987, puis chargé de mission auprès de Bernard Tricot pour la préparation du colloque international de Gaulle en son siècle (Unesco, 1990). Il commente pour nous le « pèlerinage » de Macron à Colombey, hier après-midi.

Publié le 10 novembre 2020– Front populaire.

Il y a l’Homme du 18 juin. Et puis il y a le politicien du « en même temps ». Mais on ne peut être en même temps à Vichy et à Londres. Faire l’histoire, c’est choisir.

Il y a le stratège qui, dans les années 1930, tente de convaincre des généraux et des politiciens aveugles de la nécessité vitale de réviser les dogmes qui conduiront la France au désastre. Celui qui fonde en 1945 le Commissariat à l’énergie atomique et qui, dès la fin des années 1950, crée les organismes – et leur fait allouer les moyens – qui vont faire de la recherche française l’une des plus innovantes au monde et de l’hôpital public français l’un des meilleurs au monde. Celui qui lance le programme qui permettra à la France de devenir une puissance spatiale capable d’entraîner d’autres européens dans cette grande aventure humaine et technologique.

Et puis il y a le fanfaron qui ne voit pas plus loin que les ravageurs dogmes monétaires et budgétaires allemands, qui roule des mécaniques avant de passer sous le tapis de Merkel. Celui qui finit de détruire la recherche et l’université françaises par des coupes budgétaires imbéciles et dont le gouvernement a choisi, pour la première fois dans l’histoire de cette belle institution intergouvernementale qu’est l’Agence spatiale européenne (qui réalise des merveilles parce qu’elle est intergouvernementale et qu’elle n’est pas sous la coupe des gnomes technocrates de Bruxelles), que la France n’en soit plus que le deuxième contributeur – derrière l’Allemagne. Celui qui, alors que la France allait être confrontée à une terrible pandémie, est resté sourd, des mois durant, aux alarmes du personnel hospitalier avertissant que la conjonction des coupes budgétaires et de la gestion stupide de l’hôpital sur le mode d’une entreprise privée faisait le lit d’une catastrophe sanitaire à venir. Celui qui, entre première et deuxième vagues, n’a été capable de remettre en cause aucun des dogmes qui ont fait de la France un des pays dont le traitement de la pandémie a été le plus catastrophique. Alors que gouverner, c’est prévoir.

Il y a l’orateur qui parlait comme Cicéron, dont chaque mot était pesé et signifiait une volonté. Dont le verbe était action. Et puis il y a le rhéteur boursouflé à la vacuité grandiloquente dont chaque mot, même lorsqu’il n’est pas de mauvais anglais, sonne creux. Dont le verbiage tient lieu d’action.

De Gaulle n’était l’homme de personne. Par le référendum et l’élection du président de la République au suffrage universel, il a remis le peuple au centre des institutions. Bien que celles-ci aient été dénaturées par le quinquennat et les révisions européennes qui confisquent la souveraineté nationale au profit d’une « construction européenne » – en réalité déconstruction de la démocratie qui neutralise le vote populaire réduit à un rite et qui, dès l’origine, a été conçue pour cela par Jean Monnet. De Gaulle n’était pas l’homme de la bourgeoisie, dont il considérait que la défense de ses intérêts propres l’incline à la trahison de l’intérêt national. De Gaulle ne niait pas la lutte des classes, il a voulu la résoudre. Son ancrage dans le catholicisme social lui a fait concevoir l’association du capital et du travail qui deviendra la participation – « les soviets dans les usines », pestera Pompidou qui chargera Balladur de saborder cette monstruosité.

Macron est l’homme de l’inceste désormais permanent, et sanctifié par l’Union européenne où il est devenu la règle, entre la grande bourgeoisie d’argent – pas celle qui produit encore – et une technostructure qui a décidé, il y a 45 ans, que la nation était obsolète, qu’elle constituait un obstacle insupportable à l’avènement du grand marché universel. Macron est l’homme de cette petite caste qui méprise le peuple, qui le considère comme rétrograde, qui ne se retient plus de l’insulter quand elle n’applaudit pas frénétiquement, par ses médias interposés, qu’on lui crève les yeux et lui arrache les mains.

De Gaulle n’était pas un doctrinaire ; il n’a pas élaboré un corps de doctrine prétendument valable sous tous les cieux et à toutes les époques. Ce qui permet à n’importe qui de l’annexer et ce qui a permis, depuis 45 ans, à ceux qui ont volontairement dilapidé l’héritage laissé à la nation, de s’en réclamer. Mais ce qui ne signifie pas qu’il n’ait pas eu de principes intangibles. L’indépendance nationale est le premier d’entre eux. Elle signifie que les mains et la parole de la France doivent être libres. Les plus importants parmi les autres sont la justice sociale sans laquelle il n’est pas de cohésion nationale et donc pas d’indépendance ; la conviction que le système économique qui permet le mieux-être de tous reste fondé sur l’initiative individuelle et la propriété, mais que c’est à l’État, garant de l’intérêt national, qu’il revient de déterminer les priorités, d’édicter les règles d’organisation, de corriger les excès, et si nécessaire de socialiser la propriété de telle entreprise ou de substituer l’initiative de l’État à celle du privé défaillant.

Si, en 1958, de Gaulle enterra le traité de l’Euratom et accepta la mise en œuvre du traité de Communauté économique européenne, c’est qu’il était convaincu que l’atome ne peut relever que de la souveraineté nationale et de l’action publique, tandis qu’une ouverture maîtrisée des frontières économiques intra-européennes (tout en maintenant un tarif extérieur commun) stimulerait la modernisation économique de la France – notamment en imposant aux autres, qui n’en voulaient pas, une politique agricole commune. Il estima aussi qu’il pourrait s’opposer aux potentialités supranationales de ce traité – ce qu’il fit lors de la crise de la chaise vide.

Macron est un idéologue du libéralisme à la sauce allemande. Il n’est que le dernier en date des successeurs qui ont patiemment construit les conditions de la catastrophe actuelle, en pilotant le bradage d’entreprises publiques stratégiques à des intérêts étrangers, en démantelant la politique agricole commune et le tarif extérieur commun, ce qui a fait de l’Union européenne la zone du monde la plus vulnérable au dumping et la plus incapable de se défendre face à la concurrence des pays de semi-esclavage. Il est le vendeur à la découpe d’Alstom et le liquidateur d’entreprises de technologie de pointe essentielles à notre défense. Il est le chantre d’une monnaie surévaluée qui a installé un chômage de masse destructeur de la cohésion nationale, qui étouffe l’activité dans notre pays, qui le désindustrialise inéluctablement, qui rend inévitable, pour compenser le défaut de compétitivité généré par cette surévaluation et par l’absence d’écluse douanière, la pression sur les salaires et les pensions ainsi que les coupes budgétaires qui mettent en danger la vie et l’avenir de la nation. Il est le dernier en date des fondés de pouvoir d’une technostructure intimement liée aux intérêts privés, laquelle a trahi la nation et transformé depuis 45 ans l’État gaullien garant de l’intérêt général, interventionniste, régulateur, initiateur, planificateur, en ce fake state, si bien autopsié par mon ami Frédéric Farah[1], qui s’est dessaisi de tous ses outils au profit du Marché, qui a vidé la souveraineté nationale de tout contenu au profit d’une Union européenne où règnent les groupes de pression patronaux, qui a privatisé les services publics ou les a réduits à l’impuissance en leur imposant un mode de gestion copié des pires modèles de l’entreprise privée, qui a substitué la communication à l’action sur le réel.

Alors, voir Macron faire le voyage de Colombey pour y rendre hommage à de Gaulle, c’est un peu comme voir l’évêque Cauchon aller rendre hommage à Jeanne d’Arc sur les cendres de son bûcher.

[1] Frédéric Farah, Fake state, L’impuissance organisée de l’État en France, H&O,

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