MEMORABILIA

« Ce projet d’élimination de l’âme arménienne que j’ai vu au Haut-Karabakh »

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"Ce projet d'élimination de l’âme arménienne que j'ai vu au Haut-Karabakh"
« Présent en Arménie depuis trois jours, j’ai pu me rendre compte de la réalité d’une guerre dans laquelle Azéris, Turcs et Djihadistes sont mobilisés afin de prendre possession du Haut-Karabakh. »
© TOFIK BABAYEV

Humeur

Par Gaël Nofri

Publié le 13/11/2020 MARIANNE

Gaël Nofri, écrivain, historien, adjoint au Maire de Nice et conseiller Métropolitain Nice Côte d’Azur, témoigne de ce qu’il a vu au Haut-Karabakh.

Présent en Arménie depuis trois jours, j’ai pu me rendre compte de la réalité d’une guerre dans laquelle Azéris, Turcs et Djihadistes sont mobilisés afin de prendre possession du Haut-Karabakh. Si je dis prendre possession c’est bien parce que le but de cette agression n’est autre que l’élimination de l’âme arménienne dans le Haut-Karabakh. Il ne s’agit en rien pour Bakou d’établir une souveraineté en se basant sur les frontières de 1921 décidées par Staline, frontières qui sont mortes avec l’URSS et la première guerre du Haut-Karabakh ; ce dont il s’agit aujourd’hui en réalité c’est de savoir si les 150 000 Arméniens qui vivent depuis un quart de siècle dans la République Artsakh sont condamnés à disparaître et à errer, si les lieux de vie et d’identité arménienne, ses églises et ses monastères, son site historique de Tigranakert sont voués à être rayés de la carte…

NE PAS S’HABITUER

Car ce qu’il se passe sur le terrain c’est la violation du droit de la guerre, l’usage d’armes interdites, le ciblage des infrastructures civiles… ce sont des centaines de morts, des dizaines de milliers de populations déplacées. À Goris, entrée du corridor de Lachin désormais fermé par les combats, rien que la première semaine c’était 8 000 femmes, enfants et personnes âgées qui ont trouvé refuge. Aujourd’hui, les autorités, au premier rang desquels la municipalité de cette petite ville touristique d’à peine plus de 25 000 habitants, ne savent plus exactement. L’aide alimentaire, le logement, l’hôpital déjà fragilisé par le COVID qui immobilise de nombreux médecins, s’organisent tout de même dans un élan de solidarité, de fraternité, de patriotisme… mais aussi de fatalisme devant l’afflux toujours plus nombreux de blessés.Partout, le même sentiment d’être abandonné

Tous présentent les mêmes caractéristiques : peu de blessures par balle, beaucoup de polytraumatisés avec des brûlures… les bombardements, les drones et les roquettes sont les outils de cette guerre préparée, financée et armée de longue date. Sur le territoire même de la République d’Arménie, à David Bek, les roquettes n’ont pas cessé depuis le 22 octobre. Dans ce village de moins de mille habitants qui porte le nom d’un héros arménien et qui en vit naître un autre, Aram Manoukian, le Maire vous accueille au milieu de quelques villageois en arme, le regard hagard. Dans le hall du petit bâtiment municipal, les photos de ceux du village tombés au combat dans le début des années 90, durant la première guerre. Il ne tremble pas, il ne sourcille pas quand les roquettes, une trentaine en une heure d’entretien, font raisonner leur bruit glaçant « on s’habitue » paraît-il. Ce matin-là à David Bek, le bilan est d’un mort et de trois blessés graves qu’une ambulance de fortune va tenter d’extraire de la zone. Cela s’y habitue-t-on ?

Partout, le même sentiment d’être abandonné. Partout la même idée que l’Arménie est seule. Alors que leurs ennemis peuvent compter sur un engagement sans faille de la Turquie, sur la présence et le soutien de plusieurs centaines de djihadistes venus de Syrie, sur le marché international de l’armement qu’ouvre la manne des hydrocarbures de l’Azerbaïdjan, eux sont seuls… terriblement seuls. Prisonnière de ses propres institutions et notamment du Groupe de Minsk, la communauté internationale réclame, exige, demande, supplie des cessez-le-feu qui jusque-là n’ont jamais été respectés. Ici aussi, le manque d’efficience du camp de la liberté, des droits de l’Homme et la civilisation opposés aux forces de la barbarie et de l’islamisme le condamnent.

LES ARMÉNIENS ABANDONNÉS

Comment expliquer à cette jeunesse arménienne que les grandes nations du camp de la liberté parlent mais n’agissent pas ? Comment expliquer que les pays qu’on leur dressait en modèle ne soient pas à leurs côtés quand ni le droit international, ni le droit des peuples ne sont respectés ? Comment justifier nos appels à négocier d’égal à égal quand, dans le même temps chacun sait, reconnaît, avoue que des centaines de djihadistes venus de Syrie sont dans le camp des négociateurs… Je pense à la phrase d’André Malraux : « J’ai vu des démocraties intervenir contre à peu près tout, sauf contre le fascisme. »

Alors ils aiment la France les Arméniens. Ils l’aiment beaucoup, peut-être trop d’ailleurs, au point d’avoir espéré en elle plus qu’elle-même ne croit encore en sa mission dans le monde et pour le monde. Cet amour, ils en parlent avec leur cœur et ils témoignent partout de leur reconnaissance pour les positions plus claires que les autres… mais ils attendent et désespéreraient peut-être, s’ils avaient le luxe de pouvoir se le permettre.Il semble que chacun ait trouvé son compte dans cet arrangement sordide

Alors évidemment il y a la Russie. Le vieux maître qui lorgne sur cette zone d’influence historique qu’il voudrait bien s’attacher plus solidement encore. C’est la Russie qui s’est engagée à garantir l’intégrité des frontières de l’Arménie… mais elle ne reconnaît pas la République d’Artsakh et ne fera donc rien pour le Haut-Karabakh et ses habitants. C’est elle qui s’est engagée lundi, avant même l’annonce du cessez-le-feu. Dès le début d’après-midi, sur la route qui mène à Goris des dizaines de camions et des chars envoyés par Moscou sont venus renforcer la présence russe à la frontière de l’Arménie. De quoi imposer la paix ? La paix de la honte sans doute, car c’est une paix qui condamne la République d’Artsakh et qui impose l’exil à plus de 150 000 personnes… c’est la paix au prix de la désarménisation de la zone.

Pourtant, il semble que chacun ait trouvé son compte dans cet arrangement sordide : l’Azerbaïdjan a conquis le territoire qu’elle entendait conquérir, la Turquie ressort victorieuse et apparaît de plus en plus comme le porte-étendard du réveil islamiste aux quatre coins du monde, la Russie retrouve une Arménie à genoux qui s’en remet à elle comme du temps de l’empire soviétique… Quant aux démocraties occidentales elles y trouveront sans doute la satisfaction de la non-intervention, seule position qui leur permet de maintenir le consensus prudent qui demeure leur unique ligne de conduite.

Paix honteuse s’il en est, véritable accord du Munich arménien, ce traité a été extorqué au gouvernement d’Erevan alors même que tout a été fait pour le mettre dans une situation qui ne lui laissait pas d’autre choix. Mais comment croire que le Peuple arménien, peuple en arme depuis plusieurs semaines, peuple conscient de lui-même et habitué aux vicissitudes de l’Histoire puisse accepter cela.La Turquie d’Erdogan est en train de réaliser la synthèse improbable de deux dynamiques de son histoire jusqu’alors contradictoire

Il l’accepte d’autant moins que les Peuples qui connaissent l’Historie connaissent l’avenir. Il sait que cette paix faite contre lui n’est pas une paix durable : tôt ou tard la Turquie d’Erdogan réclamera l’unité du monde turc et, sous le couvert de l’Azerbaïdjan, entreprendra la réunion du Nakhitchevan et du Haut-Karabakh. Il ne fait pas de doute dans l’esprit d’un arménien que pour Ankara et dans la théorie panturque, l’Arménie est un verrou qu’il convient de faire disparaître. La Turquie d’Erdogan est en train de réaliser la synthèse improbable de deux dynamiques de son histoire jusqu’alors contradictoire : le nationalisme racialiste « jeune turc » et l’internationalisme islamiste. Qui voudrait d’une telle puissance médiatrice ?

Quant à nous, qui aujourd’hui fermons les yeux sur un crime de masse et la violation du droit des peuples, qui acceptons de ne pas voir que ceux qui commandent en Arménie les djihadistes sont les mêmes que ceux qui appellent aux meurtres dans nos rues, serons-nous toujours capables de rallumer la flamme de la liberté, de l’honneur et de la civilisation après l’avoir si lâchement étouffée ?

Par Gaël Nofri

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