MEMORABILIA

Plaidoyer pour une réhabilitation de la géographie.

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OPINION. Si la question est celle de « refaire société », il faut reconsidérer ce qui faisait hier notre base commune : un territoire, des fleuves, des montagnes, des cultures locales s’harmonisant dans un ensemble plus vaste appelé Nation, et plus que tout, le désir cher à nos maîtres de nous amener à nous reconnaître charnellement dans ces paysages.

Serge Landureau. FRONT POPULAIRE. 14 novembre 2020.

On pouvait se moquer, il y a encore une trentaine d’années, de ces quelques « fossiles » capables de réciter par cœur la liste des sous-préfectures françaises, celle des cantons, de leurs chefs-lieux, capables encore de dessiner à main-levée le cours des principaux fleuves et de leurs affluents… C’était la fierté de mon grand-père Louis, petit ouvrier périgourdin dont le propre père ne connaissait pas ses origines puisque sorti de la cuisse de l’Assistance publique.

On pouvait s’en moquer (et nous ne nous en privions pas…) parceque ces savoirs nous paraissaient « hors-d’âge », sans intérêt particulier à l’heure où nous trouvions tous ces renseignements dans les livres ou les atlas et que l’injonction qui nous était faite était bien de « libérer nos esprits » afin de les consacrer à une approche critique du monde qui nous entourait.

Que ne dirait-on aujourd’hui, alors que la moindre interrogation trouve sa réponse sur l’écran magique de nos IPhone ? A quoi bon enseigner la géographie physique ? A quoi bon nous faire comprendre notre propre territoire puisque c’est ailleurs, sur la planète, que se jouent apparemment les grands équilibres du monde ?

Faire primer une connaissance affective de notre pays

Il y a quelques jours, j’ai regardé avec un plaisir coupable ( et pour sa cinquantième rediffusion…) « La gloire de mon père », le film d’Yves Robert tiré du roman de Marcel Pagnol, et un constat s’est lentement imposé à moi : ces paysages, cet accent chantant… tout résonnait en moi pour me dire que je faisais bien partie de ce pays-là. Je précise pourtant que je n’ai pas la moindre attache avec la Provence et que je la connais très mal. Je précise encore que ce sentiment aurait, je le crois, été parfaitement transposable à toutes les régions françaises… D’où venait alors cette certitude d’appartenance ?

Je dirai, sans doute un peu naïvement, que les cartes de France accrochées dans notre salle de classe et qu’enfant, je passais des heures à détailler, y sont pour quelque chose ; je me souviendrai du soin quasi maniaque de mes instituteurs à nous faire vivre cette géographie, à nous en pénétrer l’âme avec des noms qui nous faisaient voyager. Comme s’ils avaient su d’instinct que la fierté de faire partie de ce grand tout appelé « pays », ne coulait pas de source et se méritait, qu’elle s’apprenait aussi, et que sur ces sujets, il n’était pas question de transiger.

Lorsque, des années plus tard, j’ai parcouru avec mes propres enfants les cours de Géographie (prodigués à 90% (1) par des enseignants formés en Histoire et non pas en Géographie), j’y ai découvert une approche désincarnée, technique et froide, qui avait évacué les paysages et les cultures locales pour se concentrer sur des questions aussi enthousiasmantes que :

les aires urbaines et les espaces ruraux, la région, la population de la France, les espaces productifs, les contrastes territoriaux, la France dans l’Union européenne et le monde…

Loin de moi l’idée de rejeter l’idée que l’on s’intéresse à ces problématiques et qu’on les questionne, mais comment peut-on imaginer une seule seconde qu’un attachement quelconque puisse se créer entre notre territoire et nous sur la base de cette approche technocratique et désincarnée ? (2)

La connaissance géographique de son propre pays est la condition première de la citoyenneté

Deux idées ont, selon moi, concouru à borner l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. La première aura sans doute été liée à la décolonisation et au sentiment diffus (mais bien réel) d’une perte d’influence de la France sur la scène internationale. C’était un constat nouveau et faute de pédagogie de la part de nos élites politiques, nous l’avons collectivement vécu comme une défaite de long terme. La seconde est la conséquence indirecte de la première : un nouvel ordre du monde basé sur la négation des États-Nations accusés de tous les maux et entièrement voué à la cause des échanges commerciaux et financiers. Pourquoi donc, dans un tel cadre s’embarrasser de frontières, et plus encore d’une connaissance affective de son propre territoire ?

L’abandon de la géographie physique n’a pas été une lubie d’enseignants, elle a correspondu à un véritable projet politique : amoindrir et si possible, faire disparaître la dimension affective qui nous liait à notre Nation.

« Faire Nation » demain n’aura de sens que si nous sommes en capacité de faire renaître une connaissance profonde de notre propre géographie et sa corollaire : la certitude d’en faire partie.
Nous devons, sur ce sujet, adopter une position universaliste et considérer que la connaissance physique du pays où nous vivons, ( et cela quelles que soient les origines de nos élèves ) est une condition sine qua non de la citoyenneté. Si nous ne parvenons pas à ré-enchanter cette part de nous-même qu’est la géographie, nous n’aurons définitivement plus à nous étonner de ce que les enfants issus de l’immigration trouvent davantage de résonance affective dans des récits familiaux, même mythifiés, et que nos propres enfants n’aient de leur pays qu’une vague et condescendante image folklorique et à tout jamais déclassée au regard des standards internationaux.

Redonner à l’enseignement de la géographie une place forte et affectivement assumée, ce sera travailler à la constitution d’un récit commun et partagé puisqu’aussi bien, et quelles que soient nos origines, nous vivons sur un même territoire et que c’est aussi ce territoire qui nous définit.

(1) Anne Le Roux, « Faut-il supprimer la géographie au collège et au lycée ? », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Débats, Faut-il supprimer la géographie ?, mis en ligne le 11 mai 1999

(2) Jean-François Thémines La géographie du collège à l’épreuve des récits

Des programmes à venir entre éthique professionnelle et tradition disciplinaire (juillet/sept 2016)

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