MEMORABILIA

Voilà ce que parler veut dire !!!!! Karim Akouche.

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« Les bien-pensants préparent sans le savoir le lit de la dictature islamiste. »

ENTRETIEN.

Karim Akouche est poète, romancier et dramaturge québécois d’origine kabyle. Nous avons chroniqué récemment son dernier ouvrage Déflagration des sens, chez L’Écriture. Intrigués par la liberté de ton de l’auteur, nous avons voulu en savoir davantage sur son parcours de vie et d’écriture.

FRONT POPULAIRE. 15 novembre 2020.

Front Populaire : Vous avez publié à la rentrée Déflagration des sens, qui vient clore une trilogie romanesque commencée en 2017 avec La Religion de la mère. Pouvez-vous nous parler de cette trilogie ?

Karim Akouche : Ce n’est pas tout à fait une trilogie, c’est plutôt un cycle romanesque, un triptyque de la dépossession. Dans Allah au pays des enfants perdus, les personnages sont dépossédés de leur avenir, dans Déflagration des sensde leur présent et dans La religion de ma mère de leur passé. Mes personnages, des êtres pris dans une géante toile d’araignée, luttent contre les deux B, le Bâton et la Barbe, les militaires et les islamistes. Le piège est triple : l’Histoire falsifiée de leur pays, la misère sexuelle et le marasme socio-économique. Le récit national algérien a foiré dès l’indépendance. L’État a été bâti sur de fausses jambes. Ben Bella, Boumédiène et tous les dirigeants qui sont venus après l’ont proclamée arabe et musulmane, contre elle-même, contre le peuple. Cela a créé des malentendus, des déceptions, de la crispation et, par-dessus tout, une schizophrénie nationale. L’Algérie arabe est une imposture. L’on a qu’à tendre l’oreille à Alger, à Oran ou à Constantine pour comprendre que l’Algérien n’est pas arabe, il parle un babélisme, un patchwork de langues, un mélange de berbère, d’arabe, de français, de turc… Le slogan des supporters de l’équipe nationale de foot résume à merveille mon propos : « One, two, three, viva l’Algérie ! » Trois langues étrangères, aucune langue nationale. Les Algériens ont les pieds en Afrique et la tête en Orient. Quant à la frustration sexuelle, à cause du patriarcat et de certains préceptes de l’islam, elle fait des ravages. Kâmal Sûtra, le narrateur iconoclaste de Déflagration des sens, joue cash, se lâche dès le début du roman : « On ne peut pas réfléchir les couilles pleines. » Pour pouvoir produire des idées, il faut que l’être humain assouvisse ses besoins physiologiques. Maslow l’a bien montré dans sa célèbre pyramide. Autrement dit, toute révolution politique est précédée par celle des mentalités. Sans révolution de la braguette, il n’est point de démocratie. Quant à la situation économique de l’Algérie, elle est plus qu’inquiétante. On importe tout de tonton de Gaulle et de tata la Chine, on ne produit presque rien, hormis des dattes et du désespoir. Même le pétrole algérien est raffiné à l’étranger. La manne gazière, qui irrigue le pays depuis l’indépendance, fond au jour le jour. Le dinar, pour reprendre le langage singulier de Kâmal Sûtra, ne vaut pas un pet de chamelle. Les jeunes, pourtant pétillants d’énergie et de talent, ont beau avoir des projets, les autorités, corrompues et bureaucratiques, les découragent.

FP : « Je suis de la religion de ma mère », dites-vous. Une façon de dire que vous n’avez pas de religion. Votre liberté de ton et de pensée est donc un héritage familial ?

KA : Ne confondons pas le narrateur avec l’auteur. La religion de ma mère est une fiction. Ou, si vous voulez, du vrai né du faux, ou du faux issu du vrai. Des lecteurs l’ont vite vu : Mirak est l’anacyclique de Karim. Le nom du personnage m’est venu un matin pendant que je me rasais. La glace était brisée et embuée. Ce jour-là, le reflet de mon visage était lui aussi cassé, comme perdu dans la brume atlantique… Bref, pour répondre à votre question, je n’ai pas de religion, mais je suis paradoxalement un être spirituel. Ma spiritualité n’est pas transcendantale, mais horizontale, un composite de beaucoup de sagesses, les proverbes de ma mère, les aphorismes de Lao-tseu, les maximes de Montaigne, les vers de Rimbaud, « les rêveries du promeneurs solitaire », Épicure, Sénèque, Marc-Aurèle, le langage des arbres et des oiseaux, le murmure des ruisseaux… Je dois ma liberté de ton à la chanson kabyle engagée et aux écrivains des Lumières. La liberté de pensée se confond avec tout mon être. Une devise léguée par mes ancêtres. Le vrai nom des Berbères est Imazighen, ce qui signifie femmes et hommes libres. Fiers et jaloux de leur terre, l’Afrique du Nord, ils ont fait face à tous les envahisseurs, aussi bien les Romains, les Vandales, les Byzantins, les Arabes, les Français que les Turcs.

FP : Votre écriture est particulièrement sanguine, presque jaculatoire, parfois même clairement pornographique à certains égards, un peu à la Louis Calaferte. Quelles sont vos influences et vous reconnaissez vous des maîtres ?

KA : J’accepte les deux premiers adjectifs, mais je récuse le dernier. Mon style est sanguin, jubilatoire, mais aucunement pornographique. Mais je crois avoir saisi pourquoi vous avez utilisé ce mot. Vous faites sans doute référence au courant littéraire dans lequel pourrait être catalogué Déflagration des sens, le réalisme sale, l’univers de Miller, Carver ou Bukowski, à la sauce algérienne.

Le thème central du livre étant la misère du désir en terre d’islam, il est normal que le narrateur utilise un langage cru. Kâmal Sûtra est certes trash, mais sa vulgarité est attendrissante, imagée, philosophique, le contraire de l’obscène, de la facilité. Le rythme des mots est capital pour moi. Aucun répit. Il faut que les idées et les images affluent et tonnent comme des notes pressées d’une guitare manouche, ou se suivent telles des pierres dans un fleuve agité. L’écrivain qui n’a pas compris l’importance de la cadence des mots bride sa plume. Gary Klang, un grand ami et écrivain haïtien, a qualifié ma façon d’écrire de « style mitraillette », de style « coups de fouet ». L’art d’écrire n’hésite pas, il conjugue dans le même souffle et le fond et la forme. Sans musique, il n’est point d’art. Même dans la peinture. Souvent, dans la phrase, c’est le point qui est plus déterminant que le mot. Comme dans le théâtre, le silence est fondamental : il prépare le mot, le lâche pour en révéler tous les mystères.

FP : Votre œuvre semble hantée par l’Algérie et ses démons d’hier et d’aujourd’hui. Pourquoi cette omniprésence algérienne dans votre œuvre ? Quel regard portez-vous sur l’Algérie contemporaine ?

KA : En effet, mon œuvre est traversée par l’Algérie, ses fantômes, ses larmes, son sang, ses paradoxes, ses anges, ses rires, ses lucioles. Un pays qui étonne et qui déçoit. Le Hirak, le mouvement contestataire qui a fait tomber l’année dernière Bouteflika et son clan, ne sait plus maintenant où donner du chef. Les revendications, au départ révolutionnaires, s’effilochent peu à peu. Les militaires ont repris de l’épaisseur ; le fondamentalisme islamique, quant à lui, est banalisé. Certains leaders du Hirak, frappés d’amnésie, ont même rendu visite au Sieur Ali Benhadj, le numéro 2 du Front islamique du salut dissous, lequel a les mains barbouillées de sang, sans que cela ait soulevé une indignation générale… Tant de sujets tabous sont occultés : la femme algérienne rase toujours les murs, l’islam est toujours religion de l’État, la laïcité est étouffée, le fédéralisme est à peine chuchoté (l’Algérie forme une mosaïque de nations : mozabite, kabyle, chaouie, targuie…) L’Algérie tergiverse, évite d’affronter ses démons. Elle a pourtant tout à gagner si elle se met à célébrer ses enfants dans leur diversité.

FP : L’Algérie, qui est toujours votre pays (vous avez la nationalité algérienne, il me semble), semble rester votre pays de cœur malgré ses impasses. Pourquoi cet exil volontaire au Québec, où vous vivez maintenant depuis plus de dix ans ?

KA : L’Algérie est un cantique douloureux. Je ne suis algérien que sur papier. Et, même là, je n’y existe presque pas. Ma carte d’identité est en arabe. Il n’y a pas la langue de ma mère. De plus, la couleur de la carte est verte, et cela fait de moi, que je le veuille ou non, un musulman. Je suis un Algérien incomplet, falsifié. J’habite dans la faille mémorielle d’une nation qui se ment à elle-même. Le Berbère que je suis n’est pas contre l’Algérie, mais c’est l’Algérie officielle qui est contre moi… Je suis parti pour la France en 2002, l’âme déchirée, en plein Printemps noir, où les gendarmes de Bouteflika ont fauché 128 jeunes Kabyles. Je vis au Québec depuis 2008, à Montréal exactement.

FP : Les médias vous rattachent assez systématiquement aux écrivains Kamel Daoud et Boualem Sansal, eux aussi algériens. Cette filiation, forcément en partie réductrice, a-t-elle tout de même sa pertinence selon vous ? Que pensez-vous de ces auteurs ?

KA : Ils dénoncent, tout comme moi, l’hydre islamiste en alertant l’opinion occidentale sur ses dangers, son projet tentaculaire, sa haine des valeurs universelles, de démocratie et de liberté. Cependant, en plus d’appartenir à trois générations différentes, chacun a son propre style, « sa petite musique », sa vision du monde. Sansal est comme un grand frère. Il pense par lui-même. J’aime son panache et sa liberté donquichottesque… Par ailleurs, peut-être parce que je vis pas loin des États-Unis, je m’intéresse à des sujets nord-américains, comme le consumérisme, le puritanisme, les idées farfelues qui poussent dans les universités américaines, comme le wokisme, la culture du bannissement, l’appropriation culturelle, etc.

Puisque le monde s’américanise de plus en plus, et que celui qui détient l’économique détient la sémantique, donc l’idéologique, mon intuition me dit que le citoyen est en train de rendre l’âme partout, remplacé çà et là par une espèce hybride, le croyant-consommateur. La démocratie décline en Occident et cède la place à la « racialocratie ». Le citoyen devient « racialocrate ». Le racialocrate n’aime pas la différence, rejette l’autre, nargue la République et foule aux pieds le contrat social. Bref, le racialocrate est raciste. Tribal, soit il désigne du doigt l’étranger, soit il crache au visage du natif.

Bref, quand j’écris, je dégaine la plume et cible une pieuvre imaginaire à plusieurs ventouses : l’islamisme, le consumérisme, la bien-pensance, l’extrême-droite…

FP : Vos ouvrages sont marqués par un engagement politique (au sens noble du terme, non politicien) fort. Diriez-vous que vous pratiquez une littérature politique, là encore au sens noble de l’auteur engagé dans les questions de la cité ?

KA : Je ne pratique pas de littérature politique dans mes œuvres de fiction, même si les thèmes que j’y aborde font intervenir des entités souvent politisées, aux prises avec les tyrannies de la société. Pour une raison simple, en tant qu’artiste qui « aime l’allure poétique à sauts et à gambades », je doute, j’ai des convictions et non des certitudes. Car la vérité d’aujourd’hui pourrait se révéler un mensonge demain et le mensonge d’hier pourrait être une vérité aujourd’hui. Après avoir troqué les chiffres contre les lettres, je refuse que l’idéologie prenne le dessus sur mon art. L’ingénieur que j’étais a été tué par le poète en moi et je refuse à présent que ce dernier soit tué par le militant. La littérature politique est fragile parce que souvent urgente, elle ne résiste pas aux acrobaties de l’Histoire. Tous les thèmes se valent. Une fable sur l’histoire d’un lièvre devenu lapin ou l’histoire d’une fillette qui rêve d’épouser Le Petit Prince de Saint-Exupéry sont aussi pertinentes qu’un roman qui traite de sujets « sérieux et graves », tels que l’islamisme, le racisme, la guerre. Ce qui compte le plus pour moi, c’est l’esthétique, le rythme, l’image qui intrigue, le texte dépourvu de gras, sans lourdeur ni cliché. En revanche, dans mes chroniques sur notre monde désorienté, je n’hésite pas à « flinguer » les monstres qui étranglent les humains. Tout ce que ma plume a craché, je l’assume.

FP : Vous êtes principalement connu du grand public pour votre Lettre à un soldat d’Allah. C’est peu de dire que les soldats d’Allah sont en forme en ce moment…Quel est votre regard sur les dernières actualités brulantes en France ? Sommes-nous déjà dans un choc des civilisations, entre un Occident libéral fatigué et des « soldats d’Allah » n’ayant rien à perdre et tout à gagner ?

KA : La mort de Samuel Paty et l’attentat de la basilique de Nice m’ont bouleversé autant que la tuerie de Charlie et les crimes commis par les islamistes en Algérie ou ailleurs… Amer constat : ce ne sont pas les islamistes qui sont forts, mais les démocrates qui sont faibles. Dans sa guerre idéologique, sur le ring de la démocratie, l’islamiste gagne presque à tous les coups. Sa stratégie est simple, efficace : se victimiser, se servir des lois libérales, fragiliser la démocratie, conquérir des cités, semer ses graines. Les armes de l’islamiste et celles du démocrate ne sont pas de la même espèce. On assiste non pas à un choc des civilisations, mais à un assaut de la barbarie contre la démocratie, de la foi contre la raison ou, pour être plus précis, du fanatisme contre le rationnel. Pendant que l’islamiste brandit avec conviction les lois d’Allah, le démocrate propose timidement celles des hommes. Le démocrate veut profiter de la vie d’ici-bas, tandis que l’islamiste méprise celle-ci et vénère l’au-delà, ses rivières de vin et ses 72 vierges.

Les attentats islamistes en France et en Occident ont souvent deux coupables : l’islamisme qui produit des assassins et la bien-pensance qui les nourrit. Le premier tue à visage découvert tandis que la seconde se bouche les yeux. L’islamiste profite de la naïveté du bien-pensant pour étendre ses horreurs. La violence islamiste se banalise et se répand comme une métastase dans le corps des démocraties occidentales. Le bien-pensant perd un temps précieux à accuser le clairvoyant d’islamophobie au lieu de combattre l’islamisme. Assoupi dans le hammam de la pensée molle et dangereuse, le bien-pensant prépare sans le savoir le lit de la dictature islamiste.

FP : Votre travail littéraire ne semble pas seulement s’en prendre à l’islamisme, mais à l’islam tout court dans lequel vous semblez voir un obscurantisme incapable d’épouser l’esprit de la modernité. L’islam est-il en lui-même un problème pour l’Occident ?

KA : L’islam porte en lui aussi bien des versets de paix et d’amour que de guerre et de haine. L’islamisme est le visage incandescent de l’islam, et le djihadisme est l’islamisme qui passe à l’acte. Les versets du djihad se trouvent bel et bien dans le Coran et les hadiths. Le nier, c’est mentir. Refuser ce constat, c’est singer l’autruche, le bec dans le sable, les fesses à l’air. C’est à l’islam de s’adapter à la démocratie et non le contraire. Pour y parvenir, il faut que sa part lumineuse abroge sa part de ténèbres, que la paisible foi de la majorité de ses fidèles triomphe des pulsions de mort de sa minorité fanatique. Chimère pour certains, mais vaste révolution pour d’autres, laquelle exige de la volonté, de l’intelligence et de la raison critique.

FP : Dans Lettre à un soldat d’Allah, vous tentez de convaincre votre interlocuteur imaginaire par la rhétorique et les arguments rationnels, la science de Galilée et la philosophie de Nietzsche etc. N’est-ce pas largement illusoire, au sens où un homme tout entier immergé dans sa foi – où dans ce qu’il croît être tel, peu importe – se moque par définition de Galilée, de Nietzsche et de vos arguments rationnels ? Vous prétendez « convier Allah au tribunal de la raison », mais n’êtes-vous pas condamné à le juger par contumace ?

KA : Je ne me fais aucune illusion, le soldat d’Allah est irrécupérable, mais pas ceux qui seraient tentés par son sinistre projet. Ma lettre est ouverte, donc adressée aussi bien aux soldats qu’à tout le monde. Et, surtout, aux décideurs politiques, aux démocrates, aux philosophes, aux enseignants, sans oublier les bien-pensants. Ce que ces derniers ne savent pas, c’est que l’islamisme ne recule devant rien. Il a tout : le temps et l’argent, les convictions… et l’éternité. C’est un rouleau compresseur, et si on ne lui résiste pas, il écrasera les lois, les chartes, la démocratie et la liberté. Il écrasera tout : et les esprits libres et les bien-pensants. Il faut donc former un front commun contre l’islamisme. Il y va non seulement de la survie de l’Occident, mais aussi du monde. Dans Lettre à un soldat d’Allah, je ne fais pas le procès de Dieu, mais de ses avocats autoproclamés. Puisqu’Allah est grand, il n’a aucunement besoin de ses enfants pour le défendre… Il est plus qu’urgent de guérir l’islam de l’islamisme, donc de le réformer. Ce sera doublement bénéfique, aussi bien pour les musulmans que pour l’ensemble de l’humanité. Pour y arriver, nous avons besoin non pas d’armes, mais de nouveaux Nietzsche, Galilée, Averroès, Arkoun, Meddeb… Car, comme l’a si bien gravé Goya dans une de ses eaux-fortes, que j’ai mise en exergue de mon roman La religion de ma mère, le sommeil de la raison engendre des monstres.

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