MEMORABILIA

Haut-Karabakh: la diplomatie occidentale marginalisée

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DÉCRYPTAGE – Moscou et Ankara se sont imposés comme les patrons de l’ordre régional dans le Caucase.

LE FIGARO 15 novembre 2020.

L’accord de «paix» concocté par Vladimir Poutine au Haut-Karabakh consacre le retour des politiques de puissance militaire, celles qui ont redessiné les frontières jusqu’à la fin du XXe siècle mais que l’Europe pensait révolues. En moins de deux mois, la Russie et la Turquie ont imposé un règlement politique et militaire dans le Caucase là où la diplomatie, représentée par le Groupe de Minsk, s’était cassé les dents depuis trente ans, incapable de faire déboucher ses molles négociations.

Ce n’est pas la première fois. En Syrie déjà, les Russes et les Turcs avaient poussé de côté les Occidentaux, les premiers en créant le groupe d’Astana avec Ankara pour doubler le laborieux processus de négociations de l’ONU à Genève, les seconds en attaquant les alliés kurdes de la coalition anti-Daech.

En Libye, l’intervention militaire turque auprès des forces d’al-Sarraj, le chef du Gouvernement d’union nationale, avait changé les rapports de force sur le terrain en quelques semaines. Mais la démonstration de l’efficacité des méthodes russes et turques est encore plus évidente dans le Caucase, où Moscou et Ankara se sont imposés comme les patrons de l’ordre régional.

Courber l’échine

La Turquie, qui remporte ainsi sa première vraie victoire sur un théâtre extérieur, sort renforcée du «cessez-le-feu total» conclu le 9 novembre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie sous l’égide de Moscou. L’équipement militaire, les drones et les mercenaires syriens fournis par Ankara à Bakou ont permis à l’Azerbaïdjan de faire la différence sur le terrain. Certes, la Turquie a dû courber l’échine devant Vladimir Poutine, qui a rappelé qu’il était le seul maître dans la région. Mais Erdogan s’est offert une nouvelle influence sur les anciennes terres ottomanes du Caucase – avec le tampon du Kremlin – et un corridor de circulation jusqu’à la mer Caspienne et l’Asie centrale.

La plus grande victoire est cependant pour la Russie. On disait Vladimir Poutine absent du conflit. Il attendait juste l’opportunité de capitaliser sur la crise. Contrairement aux autres conflits gelés de la région, Moscou n’avait jusque-là jamais réussi à imposer la présence de ses militaires au Haut-Karabakh. C’est désormais chose faite, avec le déploiement dans l’enclave d’une «force de paix» composée de 2 000 soldats, qui rétabliront l’influence russe dans une région où elle était en déclin. Politiquement, Vladimir Poutine a également renforcé son ascendant sur les deux parties au conflit, confirmant ainsi le rôle d’arbitre de la Russie dans la région.

À part l’Arménie, grande perdante d’un règlement qui entérine les succès militaires de l’Azerbaïdjan depuis le début de son offensive, le règlement russe est aussi un échec retentissant pour la diplomatie occidentale, qui a été aux abonnés absents, accaparée par la gestion de la crise sanitaire et les élections américaines. On assiste en direct au naufrage du Groupe de Minsk, chargé depuis 1992 par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) d’aider les parties au conflit à conclure un traité de paix. Coprésidé par la Russie, les États-Unis et la France, le club n’a jamais réussi à faire aboutir les négociations. «Le groupe de Minsk est en état de mort cérébrale», a ironisé le président du Parlement turc, reprenant la formule choc d’Emmanuel Macron sur l’Otan il y a un an.

Solidarité antioccidentale

La France était le seul pays européen à s’être engagé dans la crise en poussant pour une reprise des négociations dans le cadre du Groupe de Minsk et en parlant aux deux belligérants. Mais Vladimir Poutine a ignoré ses coprésidents français et américain. Il n’a pas informé Emmanuel Macron des détails de son initiative quand ils se sont parlé au téléphone samedi 7 novembre. Six jours après l’accord, Paris n’a toujours pas obtenu du Kremlin les détails du règlement russe. Une illustration supplémentaire du peu de cas que fait le Kremlin du réchauffement des relations franco-russes proposé par Emmanuel Macron.

«Les Russes n’ont pas caché que l’un des objectifs de leur médiation était de tenir à l’écart les Occidentaux et plus précisément la France et les États-Unis», écrit le diplomate Michel Duclos dans une note pour l’Institut Montaigne. La «solidarité antioccidentale» est même selon lui «ce qui compte le plus» pour Vladimir Poutine.

Comme pendant le conflit géorgien en 2008, le format OSCE a donc été vidé de son rôle politique et rejeté par la Russie aux marges de la crise. Le seul espace qui lui reste aujourd’hui est de servir d’appoint au plan russo-turc dans les domaines culturels, humanitaire et dans la reconstruction. À Paris, on pense que le Kremlin pourrait avoir intérêt à réintégrer son initiative dans le Groupe de Minsk, notamment pour obtenir l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU et transformer le cessez-le-feu en un engagement politique plus solide.

En attendant, celui qui tient le terrain militairement impose sa volonté aux autres. «Le recours à la force, qui fait désormais horreur aux Américains et n’a jamais fait partie du logiciel de l’Union européenne, est devenu un modus operandi banal» chez les pays «carnivores» que sont la Turquie et la Russie, poursuit Michel Duclos. En plus de souligner à nouveau les limites des groupes ad hoc, de type Minsk, formés par la communauté internationale pour résoudre les conflits, le règlement du Haut-Karabakh consacre l’influence et les méthodes de deux puissances autocrates la Russie et la Turquie. C’est la première fois depuis cent ans que les armées turques et russes seront présentes ensemble dans le Caucase, creusant leur influence dans la région comme jadis Lénine et Atatürk. Et, comme à l’époque, elles ont exclu les Occidentaux du processus de décision…

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