MEMORABILIA

« La laïcité et la liberté d’expression, ça ne suffit pas» Sylvain Tesson.

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GRAND ENTRETIEN.

Propos recueillis par Sébastien Le Fol et Saïd Mahrane

Publié le 10/11/2020  | Le Point 

Des mains avec de la corne à la naissance des doigts. Un avant-bras dur comme de la pierre. En remontant, sur le biceps intérieur, un tatouage qui dit son mantra : τῷ οὖν τόξῳ ὄνομα βίος, ἔργον δὲ θάνατος (« Le nom de l’arc est la vie et son œuvre est la mort », Héraclite). Encore plus haut, sur l’épaule, un cerf scythe à l’encre bleue, qui est un hommage à ce peuple nomade du VIIe siècle avant J.-C. L’ascension anatomique de  Sylvain Tesson révèle des secrets  finalement conformes à l’homme que nous connaissons : la vie (ce miracle, pour lui), la mort (qu’il repousse et provoque) et le mouvement (sa nature).

Mais qu’est-ce qui le rend à cet instant aussi intenable, presque turbulent ? « Je suis content, je pars demain. J’adore fermer la maison derrière moi. » Un môme, l’autre nom de l’aventurier, qui sait accueillir, trouvant le temps de recevoir à son domicile deux journalistes parisiens, soit ses antonymes. Sur sa terrasse du Ve arrondissement, avec vue sur la tour d’une église du quartier qu’il a, faut-il le préciser, grimpé de ses mains, il tranche le jambon persillé et sert aux hôtes le vin auquel il n’a plus le droit.

En ces temps confinés, où le dépassement du kilomètre à la ronde est sanctionné, nous sommes venus lui parler « Bouquins ». L’écrivain publie dans la prestigieuse collection de Robert Laffont quelques pages de ses carnets et quelques-uns de ses meilleurs textes. Où l’on voit, dans cette Énergie vagabonde (1), le génie du géographe, au sens grec, celui qui écrit la Terre. L’occasion pour nous, également, de le provoquer sur le terrain de l’actualité, celle qui se joue de manière tragique dans nos écoles de banlieue comme sur le plateau du Karabakh, ensanglanté par les milices d’Erdogan. Il voit parfois ce que nous ne voyons pas toujours, figés que nous sommes à « l’altitude » des réseaux sociaux et de l’information en continu. Avec lui, ça monte, ça monte. §

1. « L’Énergie vagabonde », de Sylvain Tesson (Robert Laffont/Bouquins, 1 472 p., 32 €).

Le Point : Vous n’êtes pas un peu jeune pour publier vos œuvres dans la collection Bouquins, que son créateur, Guy Schoeller, surnommait « la Pléiade du pauvre » ?

Sylvain Tesson : Cette collection est un miracle qu’il faut saluer : de grosses traversées de lecture pour 30 euros, soit moins d’un cinquième du prix de l’amende de 135 euros « spécial coronavirus ». Plusieurs de mes livres anciens sont réunis dans ce recueil. J’espère que ce vieux principe de la supériorité d’un ensemble sur la somme de ses parties se vérifiera. J’aimais la culture de Schoeller. Il a commencé par publier une littérature ésotérique, mystique, gothique avec Lovecraft, Stevenson, les chauves-souris, les vampires, la piraterie, la flibuste… Pas d’idées abstraites ! Des tableaux vivants ! Il voulait : « Des romans de gitans et de mandragores. » C’est par l’esprit d’enfance et la malle aux aventures que je suis entré dans la bibliothèque. Puisse cette publication ne pas sonner une oraison funèbre, pour moi. Cependant, tout livre est une pierre tombale pour un auteur : on n’est jamais certain qu’il y en aura un suivant ! « Nouveauté » n’est pas un mot très encourageant !

Il est vrai qu’en vous lisant on a une impression de carnets griffonnés au vent…

J’ai imprimé quelques poignées de pages de mes carnets parfois vieux de trente ans – dont je ne publierai jamais l’intégralité. Écrire un journal intime rend vulnérable, car on est censé tout dire à son journal. C’est une exposition de soi-même, normalement destinée qu’à soi-même. Je tiens mon journal comme le greffe de ma vie. Je dispose ainsi d’une vie parallèle – qui n’est pas à confondre avec une « double vie » -, qui est ma vie transférée dans un calepin, supplétif de ma mémoire défaillante.

Ce titre, « L’Énergie vagabonde », résonne comme un pied de nez à notre époque. L’énergie, c’est ce dont semble privé l’Occident, et « vagabonde », alors que nous sommes confinés…

Le titre n’est pas de moi, mais de mon ami  l’écrivain Olivier Frébourg . L’antonyme de l’énergie vagabonde est la dormition. Un terme théologique, qui désigne une forme d’hibernation spirituelle. Je veux y apporter un bémol : je crois aux transmissions et aux accumulations ! Cette énergie n’est pas la fièvre de la circulation comme ce mouvement perpétuel des peuples, des conteneurs et des capitaux. Cela, c’est le tournis global. Chez moi, il y a le retour permanent. Partir souvent, revenir encore plus, rester, pas trop. Aller au large, rentrer au port. Mon port, c’est la France, ses paysages, sa langue, son passé, une certaine idée du monde.

Commando. En reportage avec des militaires français qui traquent les djihadistes entre le Mali et le Niger, en février 2019.

N’est-on pas au-delà, nous concernant, de la dormition ?

Oui, c’est peut-être de la congélation. L’administration politique trouve dans cette crise sanitaire le moyen d’accomplir sa nature. C’est le principe d’une administration centrale de soumettre sa masse, de la contenir. La réalité donne l’occasion aux États de faire ce pour quoi ils existent.

Il y a un consentement, malgré tout.

Il est possible que les Français n’aiment pas la liberté autant qu’ils le disent. Notre devise républicaine est un paradoxe impossible, il faut choisir.

La preuve la plus récente de cette bureaucratie n’est-elle pas la fermeture des librairies avant celle, au nom de l’égalité, des rayons livres des grandes surfaces ?

On a choisi, en effet, l’égalité. Le Français se console de la privation de sa liberté privée par la dégradation collective de sa situation au nom de l’égalité. « Je veux bien être moins loti si tout le monde recule avec moi… »

Quel est, aujourd’hui, le terrain d’expression de l’héroïsme ? On a l’impression, en lisant vos livres et en particulier « Berezina », que c’est votre quête…

Aujourd’hui, la définition de l’héroïsme, telle que la psyché collective et culturelle veut le définir, est celle de l’homme qui souffre. Syndrome traumatique, résilience, psychogénéalogie avec transmission des malheurs : on est passé, pour chanter l’héroïsme, de « Dites-moi vos gloires » (option homérique) à « Dites-moi vos douleurs » (option psycho-émotionnelle). Tout héros est la figure chargée par sa société de célébrer les vertus de son époque. Le héros de 1900 est l’anti-Allemand, le héros du Moyen Âge est le chevalier errant, le héros ulyssien, celui qui s’en prend aux Troyens. Il y a une définition sociétale du héros public, incarnant le moment. Aujourd’hui, on ne dit plus à un enfant : « Quel rêve poursuis-tu, mon petit chéri ? », mais : « De qui te penses-tu la victime ? »

Lire aussi Notre-Dame – Sylvain Tesson : et soudain, la flèche tombe…

Et votre définition ?

Le héros est prêt à mourir pour autre chose que lui-même. C’est la définition philosophique. Si je me sacrifie pour défendre ma famille, ma maison, mon palier, je ne suis pas un héros. Je suis un animal biologique courageux prêt à mourir pour la sauvegarde de son terrier.

On parle aujourd’hui de héros du quotidien. Que pensez-vous de cette expression ?

C’est le mot de Péguy. Profond quand c’est lui qui le dit, en faisant référence aux pères de famille. L’héroïsme ne se joue pas toujours dans le spectaculaire et le grandiose, rappelle Péguy. Mais je préfère la définition antique, celle du héros qui s’arrache à lui-même, c’est-à-dire à ses intérêts et à sa détermination.

Les djihadistes, qui meurent pour leur Prophète et pour combattre « les mécréants » à l’intérieur et à l’extérieur du monde musulman, se vivent comme des « héros »…

Ils luttent au service d’une immense entreprise de conquête politique davantage que pour leur propre prospérité, certes. Mais je ne fais pas du djihadiste un héros pour autant. Car leur recrutement leur promet des bénéfices immédiats – esclaves sexuelles, pouvoir bestial – et une récompense éternelle. C’est un marché. Avec bénéfices comptants indexés sur les cruautés infligées (voir ce que font les islamistes dans les montagnes arméniennes en ce moment). Le film de Caroline Fourest Sœurs d’armes décrivait bien la vilenie des intentions, des ambitions et des motifs des islamistes. Dans le Haut-Karabakh chrétien, mamamouchi Erdogan a lâché ses islamistes, transférés des fronts kurdes, en échange de 2 000 ou 3 000 dollars. On est loin de l’héroïsme éthique, de la grandeur antique et de la gratuité du geste.

Défendre les Arméniens, aujourd’hui, c’est le combat à mener ?

L’Arménie est un avant-poste de la chrétienté. L’échauguette d’une citadelle qui s’appelle l’Europe. À l’ouest, son ennemi turc. À l’est, les steppes convoitées par le rêve ottoman. Au milieu, le bouchon arménien, un Golgotha qu’Ankara rêve de faire sauter. En ce moment, les Arméniens subissent une agression qui révèle la vieille dévoration turque. La seule chose que je puisse faire est d’écrire et de témoigner de l’agression turco-azérie et du courage solitaire des Arméniens devant le déchaînement anatolien et l’indifférence européenne.

Erdogan représente-t-il la plus grande menace pour l’Occident ?

Erdogan est comme le dictateur de Charlie Chaplin. Il rêve au-dessus des planisphères en se caressant les cheveux. Tout autocrate qui joue le soir dans son palais vide avec des mappemondes est à craindre. Lui voit la steppe turcique. Il sent l’odeur de l’armoise dans la dépression du Touran. Il se voit sur son cheval galopant comme un héros de Tchinguiz Aïtmatov. Il rêve de l’Anatolie prolongée jusqu’aux yourtes d’Oulan-Bator. Où s’arrêtera-t-il ? Faut-il que les mamelouks campent devant Vienne pour que l’on comprenne qu’il se lance dans un grand délire expansionniste islamo-gengiskhanide ?

Lire aussi  Sylvain Tesson – Aphorismes d’été

Macron a-t-il la bonne attitude face à l’islamisme ?

Au moins nomme-t-il l’ennemi : l’islam rigoriste, le séparatisme, la littéralité coranique. C’est la première forme du courage : le verbe. Il l’assume, bravo. Il fait de l’Histoire en désignant le mal. L’usage du monde ne peut se passer d’un usage des mots. Enfin ! Les gouvernants français (Valls mis à part) avaient tellement de difficultés à dire les choses et à prononcer le mot d’islam (et de son enfant monstrueux, l’islamisme) que c’était presque devenu un problème d’orthophonie et de pathologie du larynx. Emmanuel Macron a aussi nommé l’ennemi dans le conflit arménien en parlant des agresseurs turco-azéris. Gouverner, c’est commencer par n’avoir pas peur des mots.

Macron s’intéresse à vous. Il vous lit et il vous a même convié lors de l’un de ses déplacements au mont Blanc. De quoi avez-vous parlé ? Que vous inspire l’homme ?

Je n’étais pas du voyage à la mer de Glace. J’aurais été ravi de l’emmener grimper l’aiguille de la République, par exemple, (par la voie normale, en hommage à son ancien patron, François Hollande). On se serait encordé. Après « En Marche », on aurait dit : « En haut ! » L’énergie, l’ardeur, je ne doute pas qu’il l’aurait eue ! Il le prouve jusqu’à épuiser ses collaborateurs. L’alpinisme l’aurait forcément intéressé. C’est un exercice qui a ceci de différent d’avec la politique que l’on sait exactement où l’on va (même si on a de fortes chances de ne pas y arriver) : vers le sommet ! En Marche est un slogan qui me laisse perplexe, car il manque une question : vers où ? Dans un mandat, il y a deux choses. L’empreinte que l’homme laisse au pays et l’empreinte que l’Histoire laisse sur l’homme. Je crois que la seconde sera supérieure. Jeune, il aura vécu une fronde, une récession, des attaques islamistes et une épidémie mondiale. En termes de plaies d’Égypte, ce n’est pas mal. Je plains un président qui aimait les arts et les lettres d’être précipité dans l’essoreuse du quinquennat communicationnel. Un président croit qu’il doit réformer un pays plurimillénaire tout en passant une partie des cinq ans impartis à commenter pour le « touite » ce qu’il est en train de faire.

« Les seules guerres qu’acceptent les Européens aujourd’hui sont celles qui consistent à défendre leurs biens privés », écrivez-vous… Incluez-vous la liberté d’expression dans ces biens ?

Pour s’extraire de soi-même, il faut un récit supérieur : de la foi, de l’amour, de la grandeur, un projet, un rêve, enfin quelque chose qui vous emporte. Autrefois, les dirigeants le savaient. Ils s’entouraient d’écrivains, d’artistes. Un beau discours peut mettre le feu aux poudres. Les Grecs : avant le combat, exaltation par le Verbe. La galvanisation par la parole, c’est Achille sur la plaine de Troie, Churchill sous les bombes, Napoléon avant la charge. L’Histoire, c’est d’abord un discours qui deviendra un récit. Quel roman ! Premier problème : nos dirigeants parlent une langue laide. Un sabir cyberglobal. Or on ne relève pas un pays en faisant des fautes de syntaxe avec inversion du sujet, genre tonalité faussement populaire de François Hollande : « La France, elle va mieux » (- 2 points en CE1). Deuxième écueil : le discours des vertus publiques et des causes historiques n’est pas très excitant. Il nous reste pour fouetter nos ressorts spirituels la défense de la laïcité et de la liberté d’expression. On essaye d’établir un récit d’adhésion avec cela, mais ce n’est pas très jouissif, avouez-le… C’est merveilleux, Charb, cela me fait beaucoup rire, je veux bien me battre pour que ses dessins continuent à être exhumés et publiés post mortem, mais est-ce aussi mystique que Dieu, le roi, la République, la Commune, l’Empire, le paradis, l’anarchie, l’ivresse privée, la liberté publique guidant le peuple, que sais-je encore, toutes ces allégeances à de grandes idées ? Souvenez-vous de l’exergue de la Jeanne d’Arc de Joseph Delteil : « À ma mère, au général Bonaparte et à la Vierge Marie. » En voilà des choses pour lesquelles se battre ! La laïcité et la liberté d’expression, certes, cela vaut le coup, mais cela ne suffit pas.

Les invocations républicaines vous exaspèrent-elles ?

J’ai passé récemment quinze jours en Guyane avec la Légion étrangère, au 3e REI. L’exécutif devrait de temps en temps tourner ses yeux du côté de cette institution, création mentale et littéraire. Non pas, bien entendu, pour tenter de constituer une nation martiale, mais pour s’inspirer de quelques principes. Fondée en 1831 sous Louis- Philippe, elle attira des écrivains comme Ernst Jünger, Mac Orlan et Blaise Cendrars. Ils y reniflaient la puissance romanesque. Jugez-en, des hommes de toutes natures s’y engagent. Des Népalais se font secouer par des Biélorusses sous l’œil d’instructeurs hongrois qui leur ont enseigné le français. Et cela marche ! Que propose-t-on au légionnaire ? Pas seulement de vivre ensemble, ce slogan de plancton, mais d’agir et de bâtir ensemble. Un légionnaire entend ces gros mots à longueur de journée : honneur, fidélité, combat, patrie, héroïsme, valeur humaine et dépassement de soi. Si on leur disait simplement « laïcité », ils ramperaient dans la boue avec moins d’enthousiasme.

Seule la grandeur, même avec ses ridicules et ses outrances, peut cimenter les hommes.

Dès lors, pour quoi est prête à mourir notre société ?

Pour le petit paradis domestique dans lequel nous vivons. Le niveau de confort et les espérances de vie ont augmenté dans le monde occidental. Henri Laborit rappelait, dans Éloge de la fuite, qu’un ouvrier du XXe siècle souffrait moins physiquement et vivait dans un degré de confort matériel supérieur à celui d’un prince du Grand Siècle. Il est normal de vouloir défendre son pré carré, chèrement acquis. Mais il ne faut pas s’étonner que les sociétés occidentales ne soient pas prêtes à se battre pour autre chose que la préservation du bien-être. Et tant que l’ennemi n’est pas à la porte cochère, pourquoi se lever ?

Gérard Depardieu, que nous avons récemment interviewé, pense que la France est une vieille dame pleine d’arthrite, qui lit des livres de développement personnel…

C’est le trait d’une société âgée. Nous sommes démographiquement vieux et historiquement écrasés par les ans ! En France, vous descendez dans une grotte, il y a des peintures vieilles de 30 000 ans. Depuis, les arts et les lettres n’ont pas cessé de produire des chefs-d’œuvre. La France n’est pas un musée imaginaire, mais une réserve avec mobilier national et archivage des faits et gestes ! Or on ne fait pas la fête ni la veillée d’armes dans un musée. On conserve. Gérard « Dipardiou » a raison. Si un grand tremblement de terre secouait la planète, le finistère européen se détacherait et on partirait à la dérive sur l’océan Atlantique comme un paquebot de Fellini plein de vieux croisiéristes. Puis une maladie se déclarerait à bord et on serait paniqués.

On a le sentiment que, plus on avance dans la lecture de vos livres, plus vous vous éloignez des hommes…

Quand on fait de l’alpinisme, on tourne le dos au monde, selon la belle expression d’Erri De Luca. C’est comme se consoler devant un mur des Lamentations. Lors de mes études de géographie physique, mes maîtres m’ont appris à regarder autour de moi, les formes du relief, la géomorphologie, les animaux et la végétation. J’ai appris que le monde était un champ de merveilles et que l’homme constitue une fine mousse à sa surface. Régis Debray, dans son magnifique passage en revue de lui-même, D’un siècle l’autre (Gallimard), évoque sans cesse cette différence entre les historiens qui cherchent un programme et les géographes qui cherchent un terrain. La géologie ne vous rend pas très sensible à la mystique du progrès. Mes centres d’intérêt ont 600 millions d’années (le précambrien), si bien que j’ai du mal à penser que les lendemains vont chanter quand je vois comment les températures du magma ont vitrifié les millénaires passés. Quand on s’éblouit de la cristallisation des minéraux et de la solifluxion éolienne, on est modérément passionné par les agitations humaines. J’aime le stable. Pour moi, le changement c’est mauvais signe : rupture de pente, glissement de terrain, l’avalanche, quoi.

Je tiens la géographie physique pour une science merveilleuse. Elle vous offre la clef de lecture du livre d’heures qu’est le monde. Les roches, les formes du relief, les courants maritimes, les flux célestes. Quelle marqueterie. Soudain l’homme arrive et proclame que cette immense construction sera le décor de l’histoire. Non ! La géographie a précédé l’histoire. Il y a des préséances auxquelles je crois.

N’y a-t-il pas chez vous quelque chose qui touche à la Création dans le récit que vous faites de la nature ?

« Et Dieu dans tout ça », c’est ce que vous demandez ? Je suis athée, ce n’est pas faute d’aimer les fables. J’aimerais bien croire à ce cinémascope baroque inventé par des prophètes qui s’inspiraient des Grecs à l’ombre des arbres de Judée. Je ne crois en rien d’autre qu’en la beauté biologique des formes du vivant et en la beauté physique des formes de l’inerte. Pourtant, je me sais et me sens chrétien. Athée et chrétien, contradiction banale, moderne, peut-être. Athée d’esprit, chrétien de style. Cela me donne des devoirs et aucune consolation, aucune aide spirituelle, aucun secours, mais l’obligation de me souvenir qu’un Nazaréen un jour a déclaré qu’un geste d’amour était plus valable qu’un rituel sacrificiel dogmatiquement légal, que le bon était supérieur au licite, la prière silencieuse au haut-parleur. Mon équation est la suivante : j’admire le Christ, je suis dans la chrétienté, et le christianisme m’ennuie assez vite (surtout s’il s’est lui-même débarrassé du faste et de l’encens).

Quelles sont vos faiblesses ou vos limites ?

Ma faiblesse est ma dispersion d’esprit, pour dire les choses gentiment, ma diffraction, pour prendre les termes de Frébourg. À force de vouloir tout voir et tout entendre, il m’arrive de ne pas identifier très bien ce que je pense et de devoir écrire pour le savoir. Je n’ai qu’une limite : c’est celle de L’Idiot de Dostoïevski, celle du héros de la pièce de Françoise Sagan, Les Violons parfois, et celle de Van Gogh, mes trois maîtres en la matière. C’est la cruauté. Je la hais. Je crois à la bonté naïve, celle de l’idiot du village, ce prince. Cela ne signifie pas la non-violence. La violence comme réponse est parfois nécessaire. Ce n’est pas la même chose que la violence comme proposition.

N’est-ce pas précisément la faiblesse d’une partie de l’Occident ?

On croit à tort que la justice, la concorde et la paix résultent de la non-violence. Elles ont été acquises de haute lutte. On ne peut pas défendre des vertus avec une flûte de berger, un bouquet de fleurs et un discours de repentance.

Quel est votre rapport aux origines, les vôtres, et à votre terre ?

Je voyage pour revenir. Je crois à la vertu du grand large à condition qu’elle soit comptable d’un quai d’embarquement et d’un anneau d’attache. Certes, la figure du hobo, marcheur éternel, charrie sa poésie et son esthétique. Mais je préfère le chevalier arthurien. « Ma mémoire est un chant sans appoggiatures/Un manège qui tourne avec ses chevaliers/Et le refrain qu’il moud vient du cycle d’Arthur », fredonnait Aragon dans Brocéliande. Pas d’errance pour l’errance dans les forêts du monde ! Le chevalier arthurien revient à sa tour et sa dame. D’un côté, il y a le pollen qui flotte sans retour. Mais il y a mieux : la balle du jokari, que l’on renvoie sans cesse et qui revient toujours à son socle de fonte.

Vous reste-t-il des séquelles de votre chute de 2015 ?

Oui. J’ai perdu ma force, presque ma vie. Pas ma gaieté. J’étais en très bonne santé, je portais lourd, je vivais vite. Rideau ! Aujourd’hui, après un accident, tout est plus lent pour moi, because les vis dans le dos, les nerfs sectionnés et les enfoncements crâniens. Je suis ralenti physiquement, mais cela aiguise mon appétit de la vie. Je ne m’entends pas très bien ni avec les blasés (qui le sont de tout sauf d’eux-mêmes) ni les revenus-de-tout qui ne partent nulle part. J’aime les gens qui ont faim de vivre.

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