MEMORABILIA

Pourquoi Erdogan cherche-t-il à «réveiller» le conflit chypriote?

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GRAND DÉCRYPTAGE – En se rendant dans la ville fantôme de Varosha, le président turc bouscule le statu quo en vigueur depuis 1974.

Par Cyrille Louis 125 nobvembre 2020. LE FIGARO.

Erdogan à Varosha, le 15 novembre.
Erdogan à Varosha, le 15 novembre. -/AFP

L’île de Chypre, divisée depuis 1974 entre une partie sud administrée par la majorité grecque (59 % du territoire) et une partie nord occupée, en violation du droit international, par 30.000 soldats turcs (37 %), est le théâtre d’un conflit que l’on présente volontiers comme inextricable. Le processus politique en vue de le résoudre, amorcé en 1977 sous l’égide de l’ONU, est au point mort depuis l’échec d’un sixième round de négociation en 2017. Mais le président Recep Tayyip Erdogan, engagé dans un bras de fer pour le contrôle de la Méditerranée orientale et de ses ressources énergétiques, semble aujourd’hui bien décidé à bousculer le statu quo.

Que recherche la Turquie en autorisant la réouverture de Varosha?

Début octobre, en pleine campagne pour l’élection du «président» de la République turque autoproclamée de Chypre du Nord (RTCN), Recep Tayyip Erdogan approuvait la réouverture au public de la cité fantôme de Varosha (Maras, pour les Turcs). Cette station balnéaire autrefois réputée pour ses plages paradisiaques et sa clientèle huppée, située au sud de la ville occupée de Famagouste, et tout près de la zone démilitarisée qui sépare les deux parties de l’île, symbolise depuis un demi-siècle sa division. L’armée turque s’en est emparée en 1974, mais elle s’est empressée d’en condamner l’accès, avec l’idée d’en faire une monnaie d’échange lors de futures négociations. À plusieurs reprises, les diplomates impliqués dans le processus de paix ont encouragé les autorités d’Ankara à restituer le quartier à ses propriétaires grecs chypriotes, pour montrer leur bonne volonté – en vain. Sans surprise, c’est donc par un concert de protestations que sa réouverture unilatérale a été accueillie. Le président de la République de Chypre, Nicos Anastasiades, a dénoncé une «décision illégale», tandis que l’UE faisait part de sa «préoccupation», et que les États-Unis déploraient une «provocation».À LIRE AUSSI : Chypre, un foyer de tension avec la Turquie

Au sein même de la population turque chypriote, des voix ont déploré «l’ingérence» d’Ankara en pleine campagne électorale. Mais ces remontrances ne semblent pas inquiéter le président Erdogan, qui a pris part, ce dimanche, à un pique-nique organisé dans l’ex-station balnéaire«Faire de Varosha une attraction touristique dans la région est une opportunité pour l’économie chypriote turque», a-t-il récemment déclaré, laissant entendre que des commerces pourraient à terme ouvrir dans la cité fantôme. Pour l’heure, seule une partie de la plage et quelques artères accueillent les visiteurs pendant la journée. «La visite du président vise surtout à attirer l’attention sur une situation d’impasse diplomatique», précise un diplomate turc, qui tente de rassurer: «Il n’est pas question de rouvrir les hôtels ni les casinos.»https://static.lefigaro.fr/eidos-infographies/web_202046_chypre/html/web_202046_chypre.html

Où en est le processus de paix?

Indépendante depuis 1960, la République de Chypre s’est presque aussitôt déchirée entre une majorité grecque, alors tentée par le rattachement à Athènes, et une minorité turque qui regardait vers Ankara. En 1963-1964, les violences intercommunautaires font plusieurs centaines de morts et se soldent par la création d’enclaves turques. Dix ans plus tard, en réponse au coup d’État déclenché sur l’île par la dictature militaire grecque, la Turquie invoque son rôle de «protecteur» pour en envahir le tiers nord-est. Près de 200.000 Grecs et 50.000 Turcs chypriotes sont contraints de fuir leur terre. Deux points de vue irréconciliables s’opposent depuis lors: celui d’une majorité de Chypriotes grecs, qui voudraient voir la partie occupée rentrer dans le giron de la République, et celui des Chypriotes turcs, qui réclament leur propre État indépendant et reconnu (la RTCN, proclamée en 1983, n’a de relations qu’avec Ankara). Pour tenter de les rapprocher, l’ONU cherche à promouvoir la création d’une «fédération bizonale et bicommunale», qui impliquerait un partage du pouvoir sur la base de «l’égalité politique» et d’une rotation à la tête de l’État. Mais les deux parties, si elles se disent ouvertes à la discussion, ne parviennent pas à s’accorder sur la signification de ce concept. En 2004, on a cru toucher au but lorsque leurs dirigeants ont accepté de soutenir un plan porté par le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan. À l’heure de le ratifier, cependant, 76 % des Chypriotes grecs ont voté non.

Depuis lors, le processus de paix se résume pour l’essentiel à un échange de reproches et d’accusations. «La Turquie traîne des pieds et continue d’implanter des colons pour modifier les équilibres démographiques dans la partie occupée depuis 1974. Son souhait fondamental est de contrôler économiquement, politiquement et géopolitiquement l’ensemble de l’île», s’inquiète Charalambos Petinos, conseiller à l’ambassade de la République de Chypre à Paris. «La partie grecque, depuis qu’elle a été admise dans l’UE en 2004, n’a plus aucun intérêt à accepter un partage de la gouvernance, estime au contraire un diplomate turc. Elle impose un statu quo qui, à la longue, nous coûte économiquement et diplomatiquement. C’est pourquoi le président Erdogan a récemment décidé de changer la donne.» En autorisant l’ouverture de Varosha, il a ostensiblement facilité l’élection, à la tête de la RTCN, du nationaliste Ercin Tatar, favorable à la solution des deux États. «Comme lui, nous estimons que la recherche d’une solution fédérale a fait son temps, poursuit la même source, et qu’il faut maintenant se diriger vers l’égalité entre deux souverainetés – l’une grecque et l’autre turque.» «Il y a deux peuples et deux États séparés à Chypre. Il faut des pourparlers pour une solution sur la base de deux États séparés», a insisté le président turc, dimanche à Nicosie.

Que pèsent les ressources gazières dans ce contentieux?

Recep Tayyip Erdogan espère-t-il vraiment, par ce changement de méthode, dénouer l’imbroglio chypriote? «Je crois plutôt qu’il réactive ce contentieux pour accentuer la pression sur l’UE et obtenir d’être associé au partage des ressources énergétiques en Méditerranée orientale», analyse Asli Aydintasbas, spécialiste de la Turquie à l’European Council on Foreign Relations, qui ajoute: «Le président turc est convaincu que cette manière forte est la seule façon de se faire entendre des Européens.» Depuis la découverte, en 2011, de champs gaziers au sud de Chypre, Ankara exige que la RTCN soit consultée sur leur exploitation et reçoive une partie des revenus qui en découleront. La République chypriote estime, pour sa part, qu’une solution politique au conflit doit être trouvée avant que les habitants de la partie occupée soient associés à d’éventuelles retombées économiques. En attendant, elle a négocié des accords délimitant ses zones économiques exclusives avec le Liban, Israël, l’Égypte, et attribué des concessions de forage à plusieurs compagnies pétrolières, dont la française Total et l’italienne Eni. En janvier 2020, par ailleurs, elle a signé avec la Grèce et Israël un accord pour la construction d’un pipeline sous-marin capable de convoyer, chaque année, 10 milliards de mètres cubes de gaz vers l’Europe. Les mêmes pays, rejoints par l’Italie, la Jordanie et l’Autorité palestinienne, ont créé un Forum gazier de la Méditerranée orientale dont la Turquie est ostensiblement exclue. «La politique offensive d’Erdogan s’explique en grande partie par sa crainte d’être laissé à l’écart de ressources gigantesques – dont il estime que la Turquie a le droit de bénéficier», résume Asli Aydintasbas.

Quelles peuvent être les conséquences de la stratégie turque?

Certains experts de la région estiment, un peu désabusés, que la Turquie ne prend pas grand risque à faire bouger les lignes d’un conflit de toute façon insoluble. D’autres craignent que cette politique du fait accompli n’érode un statu quo, certes frustrant, mais qui a fini par accoucher d’une «paix froide». Les violations du cessez-le-feu sont devenues rarissimes et le conflit n’a plus fait de victime depuis 1996. Une grande partie des mines qui jalonnaient autrefois la «ligne verte» a été neutralisée et des points de passage permettent, depuis 2003, de la traverser. En 2008, une rue reliant les deux parties de Nicosie a été inaugurée en présence de responsables grecs et turcs chypriotes. Et malgré le pessimisme ambiant sur l’issue du conflit, de timides contacts ont été noués entre les deux communautés – voire, dans des cas exceptionnels, entre les deux administrations. «En autorisant de façon unilatérale l’ouverture de Varosha, le président turc choisit aujourd’hui d’attiser de nouveau la défiance et les rancœurs», regrette le professeur Andreas Theophanous, président du Centre d’études pour les affaires européennes et internationales de Nicosie, qui appelle l’Europe à soutenir plus explicitement la République chypriote face à son voisin turc. «Erdogan joue à quitte ou double, nuance pour sa part Cihan Dizdaroglu, professeur de sciences politiques à l’université Kadir Has d’Istanbul. D’un côté, il prend en effet le risque de fragiliser les minces acquis des dernières décennies. Mais, de l’autre, on ne peut exclure que son coup touche au but et convainque les Grecs chypriotes, comme les Européens, que l’heure est venue de trouver enfin une solution à ce conflit gelé.»

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