MEMORABILIA

Le chaos libyen: ou la difficile tentative de mettre fin à la guerre totale qui oppose nationalistes et islamistes

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20 novembre 2020.

Alexandre del Valle s’est entretenu cette semaine avec l’écrivain, député et patron de presse égyptien Dr Abdel Rahim Ali*, par ailleurs spécialiste des Frères musulmans et président du CEMO, afin de faire le point sur la situation en Libye, où les Émirats arabes unis, l’Egypte, la Russie – et plus discrètement la France – appuient le nationaliste Khalifa Haftar, chef de l’Armée Nationale Libyenne, et le Parlement de Tobrouk, tandis que la Turquie du néo-Sultan Erdogan et le Qatar appuient le Gouvernement pro-Frères musulmans de Tripoli, lui-même défendu par les milices islamistes de Misrata et les jihadistes exfiltrés de Syrie par l’agence de mercenaires turque SADAT.

Après des années de guerre civile, conséquence directe de la folle intervention militaire franco-anglo-américaine qui a débouché sur le renversement du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye a été plongée dans le chaos, livrée aux jihadistes, et durablement divisée entre deux camps presque irréconciliables: celui, anti-islamiste et nationaliste du maréchal Khalifa Haftar, dont l’armée est appuyée par les autorités de Benghazi et leur parlement de Tobrouk, seul légitime, puis celui du Gouvernement d’union nationale, pro-Frères musulmans, basé à Tripoli et appuyé par le Qatar et la Turquie d’Erdogan. Le 23 octobre dernier, les Nations unies ont annoncé un « cessez-le-feu global et permanent » en Libye, en réalité plus que précaire, puis les deux camps ont accepté de relancer des négociations de paix sous l’auspice de l’Egypte et des Nations Unies. Des élections ont depuis lors été annoncées d’ici la fin de l’année et il a même été question de faire partir les « milices étrangères », russes, turques, jihadistes ou africaines qui sévissent dans le pays. Dans ce contexte, et sachant que le camp de Tripoli a posé comme condition de ne pas donner de rôle politique futur à l’actuel homme fort de l’Est, le maréchal Khalifa Haftar, certains ont une fois de plus déclaré un peu vite que ce dernier, qui contrôle encore plus de 60 % du territoire ainsi que le « croissant pétrolier » et demeure appuyé par l’Egypte, les Émirats, la Russe et la France, était « fini ». Or rien n’est moins sûr, pas plus qu’une réunification, d’autant que le cessez-le-feu a surtout permis aux deux principaux camps militaires opposés de consolider leurs positions et de renforcer leurs arsenaux…

ADV/ Monsieur le Député, votre pays est voisin de la Libye, plusieurs de ses ressortissants ont été tués ces dernières années par des jihadistes libyens, et le président de votre pays, le Maréchal Al Sissi, a déjà averti à plusieurs reprises qu’il ne tolèrerait pas que l’ensemble de la Libye tombe dans l’escarcelle des Frères musulmans, que Le Caire combat, et de la Turquie. Dans ce contexte, L’Egypte parraine les négociations de réconciliation entre les deux parties belligérantes en Libye, les autorités et forces de Tripoli, d’une part, et celles de Tobrouk, de l’autre. Quelle est la position officielle du Caire sur la présence turque et le soutien d’Ankara au régime islamiste pro-Frères musulmans de Tripoli?

Abdelrahim Ali: A: Le but principal de l’Egypte est de parvenir à un règlement politique du conflit en Libye, et elle est de ce fait en contact avec toutes les parties du conflit, d’une part, et tente de neutraliser les forces exerçant des pressions en vue de la poursuite de la violence, d’autre part. Cela a poussé le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi à lancer son fameux avertissement « Syrte et Jafra sont une ligne rouge », pour tenter d’empêcher les forces dépendant de la Turquie (Gouvernement de Tripoli, ndlr) et des Frères musulmans puis des proxys jihadistes d’Ankara (des dizaines de milliers) d’entrer dans ces deux villes (tenues par les forces de Haftar, ndlr) et d’éterniser le conflit entre les parties belligérantes en Libye. En même temps, un politicien et diplomate égyptien s’occupe d’ouvrir un dialogue permanent avec les deux parties au conflit (Tripoli d’une part et Benghazi/Tobrouk, de l’autre) pour les inciter à s’asseoir à la table des négociations et débuter un dialogue véritable et efficace qui serait une base pour construire une entité politique consensuelle gérant une période transitoire contribuant à préparer la tenue d’élections présidentielles et parlementaires.

ADV: Oui, mais en attendant, le régime turc continue d’envoyer des armes et des djihadistes aux forces qui protègent le régime pro-Frères musulmans de Tripoli et il a même réussi à arrêter la progression du maréchal Haftar à l’ouest au printemps dernier… Et les mauvaises langues disent qu’en dépit des négociations en cours, les Émirats et l’Egypte continuent d’appuyer et d’équiper l’armée de Haftar… Que s’est-il passé et quels sont les derniers événements ?

A. A: Je ne me prononcerai pas sur l’aide extérieure aux forces du Maréchal Haftar… Mais en revanche, il est clair que le régime turc cherche à avancer de plus en plus ses pions et exploite le fait que les Américains soient depuis des mois occupés par leurs élections, le fait que les Russes soient soucieux de mettre un terme à la guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, et le fait que l’Europe affronte la seconde vague de la pandémie du coronavirus. Le régime d’Erdogan tente par ailleurs de compliquer la situation en Libye, notamment en envoyant en masse des mercenaires et des armes, ce qui laisse présager d’une guerre à laquelle l’Egypte participerait inévitablement, car elle ne permettra pas que l’on sème le chaos en Libye et que l’on provoque une guerre civile qui nuira à tous, dont l’Egypte, et qui ne sera pas à l’avantage des Libyens. Il y a donc encore des tentatives de fournir une aide au Maréchal Khalifa Haftar afin qu’il puisse résister face aux attaques répétées des milices pro-turques et pro-Tripoli, ainsi qu’une aide à des forces dépendant des tribus arabes refusant, comme l’Armée Nationale Libyenne de Haftar, la présence turque… Mais étant donné le désintérêt du monde pour ce qui se passe en Libye, tout cela n’arrêtera peut-être pas une guerre totale entre l’Egypte et la Turquie dans cette région… ADV: Ce que vous avancez est très grave! Par ailleurs, les pays arabes comme les Émirats et l’Egypte, qui combattent les Frères musulmans et l’impérialisme néo-ottomaniste d’Erdogan en Libye, soutiennent-ils les habitants arméniens du Nagorny-Karabakh face à l’Azerbaïdjan et qui sont attaqués par les djihadistes islamistes armés syriens et libyens ayant fui la Syrie et la Libye ?

A.A: Les dossiers sont bien sûr liés, et la Turquie néo-ottomaniste-expansionniste est le trait d’union irrédentiste entre ces différents dossiers. Pour vous répondre à propos de la question des Arméniens du Karabakh, récemment agressés par les jihadistes internationaux et les soldats turcs, il me semble que la tournée du président arménien, Armen Sarkissian, et ses derniers contacts avec les Émirats et l’Egypte montrent qu’il y a une mobilisation de l’axe arabe dans le sens d’un soutien à l’Arménie…

ADV: Le président de l’Arménie a examiné il y a moins d’une semaine, dans la capitale émiratie Abou Dhabi, l’accord de cessez-le-feu signé avec l’Azerbaïdjan. Les deux parties ont passé en revue les relations bilatérales et les moyens de les renforcer, ainsi que des questions régionales et le développement de la situation en Asie Centrale et au Caucase. Cela va-t-il dans le bon sens?

A.A: Oui, D’après nous, il est clair que ce qui se passe dans cette région est simplement considéré par « l’axe arabe » égypto-émirati et d’autres Etats arabes comme un épisode indissociable du combat acharné contre Recep Taiyyp Erdogan dont il faut freiner d’urgence les ambitions illégitimes du néo-sultan turc et de ses alliés jihadistes et Frères musulmans dans la région.

ADV: Que répondez-vous aux médias anglo-saxons (anglais) et aux pays aidant Ankara et les Frères musulmans et qui affirment que l’Egypte et les Émirats ont cessé il y a plusieurs mois de soutenir Haftar en Libye et qu’ils font pression sur lui par le biais des négociations de paix pour qu’il donne son accord à la présence frériste et turque dans l’ouest, et cela dans le cadre d’une solution pour soutenir la paix et une unité non réelle qui cacherait en réalité la partition de la Libye en deux régions, l’une sous domination turque et l’autre sous domination arabe et russe, et cela après l’échec à chasser les Turcs et les Frères musulmans de l’ouest de la Libye ?

A.A: Je crois que cette affirmation est dénuée de tout fondement, car il y a une différence notable entre le fait de pousser le Maréchal Khalifa Haftar à renoncer à certaines de ses ambitions consistant à devenir la carte principale dans l’équation libyenne, et le fait de se « débarrasser » de lui, de l’acculer à retirer ses forces sans garanties, ou de le pousser à accepter une solution de deux Etats, une sous domination turque et l’autre sous domination arabe et russe. Cette affirmation est loin de toute logique et de la réalité des faits. Et les jours et semaines à venir nous diront beaucoup à ce propos…

ADV: Vous n’êtes pas sans savoir que de nombreux soutiens européens et arabes du président égyptien nationaliste Al-Sissi, des Émirats arabes unis, en guerre contre les Frères musulmans, ou encore de la Russie de Vladimir Poutine, craignent que ces derniers pays soient en partie revenus sur leur soutien à Haftar et au Parlement de Tobrouk en laissant les Frères musulmans, les djihadistes et leurs alliés turcs en Libye reprendre des positions et bloquer l’avancée des troupes de Haftar, lequel était sur le point de faire tomber Tripoli et d’unifier la Libye au printemps derniers avant que la Turquie ne change la donne ?

A.A: Les Égyptiens ou les Émirats ne se sont en aucun cas débarrassés de Haftar! Loin de là. Toutefois, ils peuvent avoir parfois une conception différente du projet de Khalifa Haftar qui souhaiterait devenir le prochain président de la Libye, or hélas cette exigence semble être la pierre d’achoppement principale qui empêche les négociations de progresser sur le terrain. Cette pierre d’achoppement est d’ailleurs utilisée par la Turquie d’Erdogan et ses milices pour faire la promotion de leur projet expansionniste et bloquer des dossiers. C’est pourquoi l’Egypte et les Émirats tentent d’éviter à tout prix que cela n’empire et oeuvrent à une solution qui prévoirait que le maréchal Haftar demeure une partie de la solution, par exemple en tant que commandant de l’Armée Nationale Libyenne et non en tant que président du pays, notamment en laissant cette fonction à une personnalité de la société civile choisie par la voie d’élections libres. Certes, les partisans comme les ennemis de Khalifa Haftar peuvent présenter cette voie comme un « abandon » de cet homme fort par les pays qui l’ont appuyé auparavant. En vérité, comme je l’ai déjà dit, il n’en est rien, car il s’agit simplement d’une tentative de freiner un peu ses ambitions non pour en finir avec lui, puisqu’il continue et continuera de jouer un rôle important, notamment en tant que chef de l’armée libyenne, mais dans l’unique but que toutes les factions parviennent à une solution pacifique qui passe notamment par la tenue prochaine d’élections libres présidentielles et parlementaires et par le fait pouvoir chasser du pays les milices extérieures puis empêcher l’entrée d’armes illégales en Libye en violation de l’embargo, ce dernier étant essentiellement violé par l’envoi d’armes, de matériels, et même de jihadistes syriens et autres mercenaires terroristes par la Turquie.

* Abdel Rahim Ali est président du conseil d’administration du Centre des études du Moyen-Orient à Paris (CEMO), et a écrit de nombreux ouvrages sur les Frères musulmans, dont « L’Etat des Frères musulmans – L’Europe et l’expansion de l’Organisation Internationale », Paris, L’Harmattan.

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