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De notre Correspondante à Washington, 

Hélène Vissière Publié le 20/11/2020  | Le Point.fr 

Une librairie du quartier de Brooklyn, a New York (Etats-Unis), le 17 novembre 2020. Pour esperer atteindre les rayons, les auteurs americains doivent de plus en plus faire relire leur texte par des sensitivity readers.
Une librairie du quartier de Brooklyn, à New York (États-Unis), le 17 novembre 2020. Pour espérer atteindre les rayons, les auteurs américains doivent de plus en plus faire relire leur texte par des sensitivity readers. © MICHAEL M. SANTIAGO / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Amélie Wen Zhao est aux anges. Cette Chinoise qui a immigré aux États-Unis a signé début 2019 un gros contrat avec un éditeur pour son premier roman jeunesse, Blood Heir. C’est l’histoire d’Anastacya Mikhailov, une princesse dotée de pouvoirs magiques aux prises avec des trafiquants d’êtres humains. Mais l’euphorie est de courte durée. Avant même d’être imprimé, le livre est violemment attaqué sur les réseaux sociaux. Qu’importe si le récit se passe dans un empire fantastique vaguement slave et médiéval. On reproche à laeune femme de s’approprier indûment l’histoire de l’esclavage noir. En cause, une scène de vente d’esclaves. On l’accuse aussi d’avoir fait mourir une enfant esclave, que les critiques présupposent noire, même si elle a des yeux « aigue-marine » et une peau couleur « fauve » et « bronze ». Amélie Wen Zhao affirme sur Facebook qu’elle a tiré son inspiration de l’esclavage moderne, florissant en Asie. Elle s’excuse tout de même de « la douleur qu’elle a causée » et retravaille le texte avec l’aide de sensitivity readers (traduisez des « relecteurs en sensibilité »).

C’est un métier très en vogue ces temps-ci dans l’édition. Conscients qu’un seul tweet peut conduire à un lynchage en ligne, auteurs et éditeurs font appel à ces « contrôleurs de sensibilité », qui passent au crible les manuscrits pour débusquer les préjugés, les erreurs, le vocabulaire misogyne, raciste, offensant à l’égard des handicapés, des LGBT…

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Elizabeth Roderick est une sensitivity reader (SR) spécialisée dans le traitement littéraire des maladies mentales, troubles bipolaires, schizophrénie, sujet qu’elle connaît bien car elle-même souffre de problèmes psychologiques. « La plupart des écrivains n’ont pas l’expérience de ces maladies, mais ils aiment en parler. C’est un bon élément d’intrigue. Ce qu’ils en savent vient des médias. Ils font des gens comme moi des dangers, popularisent des idées fausses et inquiétantes. Mon boulot est d’aider le romancier à sortir des stéréotypes, de lui donner une vision plus nuancée et plus réaliste et au final d’améliorer l’ouvrage », explique cette quadragénaire, autrice, elle-même, de six livres. Elle a par exemple relu l’histoire d’une mère schizophrène qui, dans une crise de folie, tente d’arracher avec des pinces les dents de son fils de 10 ans parce qu’elles contiennent, croit-elle, un émetteur radio. « On voit ça à la télé, mais seul un tout petit pourcentage de personnes atteintes de psychose deviennent aussi violentes », poursuit Elizabeth Roderick. Comme il s’agissait d’un texte pour ados, elle a suggéré à l’auteur de faire des modifications. Il a remanié la scène. Elle se déroule désormais dans une voiture avec la mère au volant.

Il n’y a pas de formation pour devenir sensitivity reader, un job payé 250 à 300 dollars. Seule compte l’expérience « vécue », à en juger par les demandes sur Twitter : « Cherche un SR aveugle », « Quelqu’un sait-il où je peux trouver un SR hawaïen de souche (aborigène polynésien) à embaucher ? ». Et les spécialités sont drôlement pointues. Jessie Maimone, une « relectrice en sensibilité », liste sur un site ses domaines de « compétence » : « Biraciale (Afro-Américaine et blanche), mauvais traitements parentaux, anxiété, maladie chronique (rectocolite hémorragique). » Est-elle beaucoup consultée sur les ennuis digestifs de personnages de roman ? On ne le saura pas, elle n’a pas voulu nous parler.

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Chasse au cliché

Trisha Tobias, une jeune femme mi-noire-mi-jamaïcaine, peut relire des histoires traitant de « personnages noirs, de relations interraciales, d’anxiété et de dépression, de troubles d’anorexie, d’éducation chrétienne et d’agression sexuelle ». On l’embauche surtout, dit-elle, sur la question raciale. Elle a relu par exemple le récit de deux gamins jamaïcains dont l’un, type gros dur, refuse d’admettre qu’il est gay. L’histoire se termine par un acte de haine. « Pour moi, je craignais que cela ne renforce le cliché du Noir violent et j’ai proposé de revoir l’intrigue d’autant plus que le texte s’adressait à un public jeune. » L’auteur n’avait pas vu cet aspect et l’a remerciée. Debbie Reese, une membre de la Nation Nambé Owingeh, spécialiste d’éducation, traque, elle, dans les manuscrits, les choses qui semblent indiennes, mais sont en réalité « des stéréotypes et des inventions New Age » : les personnages qui se peinturlurent le visage, ont un « totem animal » (toutes les tribus n’en ont pas), se déplacent « en file indienne »…

Faut-il arrêter de lire Othello car Shakespeare n’était pas noir ?

Le rôle des sensitivity readers suscite évidemment moult critiques. On les accuse d’être des censeurs, de brider, au nom du politiquement correct, la créativité, de décourager les auteurs d’écrire autre chose que des autobiographies… Leur existence « ne suggère pas beaucoup de foi dans le pouvoir de l’imagination », écrit l’écrivaine Francine Prose dansThe New York Review of Books. Comme beaucoup, elle se demande quel aurait été le sort des grands classiques si les relecteurs de sensibilité avaient eu leur mot à dire. « Devrions-nous rejeter Madame Bovary parce que Flaubert n’avait pas “l’expérience vécue” d’une provinciale au foyer qui s’ennuie ? Faut-il arrêter de lire Othello car Shakespeare n’était pas noir ? »

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Les lecteurs rétorquent qu’ils ne sont pas une police culturelle et se contentent de suggérer des modifications. Libre au romancier de les suivre ou pas. « Personne ne dit rien lorsqu’un auteur de polar se renseigne auprès d’experts sur les procédures policières. C’est la même chose quand on me consulte sur les maladies mentales », se défend Elizabeth Roderick. Becky Albertalli, lors de l’écriture de The Upside of Unrequited, un roman sur deux jumelles lycéennes, a eu recours à douze sensitivity readers spécialisés sur les LGBTQ, les Noirs, les Coréens-Américains, l’anxiété, l’obésité, le judaïsme… « Je ne dirai jamais assez combien je leur suis reconnaissante parce qu’il y a des choses auxquelles je n’avais pas pensé. » Dans la première scène, la narratrice mentionne de but en blanc qu’elle est hétéro. Un relecteur bisexuel a fait remarquer à Becky Albertalli que ça sonnait comme « un brutal “je suis anti-homos” ». Elle a donc revu le texte.

Un manque de diversité dans les maisons d’édition

Le job est complexe. « Il est parfois bizarre de parler au nom des Noirs », reconnaît Trisha Tobias. Je viens des faubourgs, je suis allée dans un lycée privé. Je ne connais rien aux Afro-Américains des quartiers urbains. » La tâche est aussi ingrate. Debbie Reese a abandonné au bout d’un an. « C’était chronophage et la moitié environ des auteurs voulaient contester mes remarques plutôt que de réfléchir à leur sens. » Trisha Tobias a pris également ses distances. « Le sensitivity reader est un peu l’emplâtre sur une jambe de bois. Certains écrivains ne viennent pas me voir pour avoir une opinion sincère. Ils veulent que je leur donne ma bénédiction. Plus tard, en cas de critiques, ils pourront dire qu’ils m’ont sollicitée. »

En fait, il y aurait sans doute moins besoin de Trisha et d’Elizabeth si le personnel des maisons d’édition était d’origine plus diverse. Selon une enquête effectuée l’an dernier par Lee & Low Books, 76 % des employés étaient blancs et 74 % étaient des femmes. Quant aux livres jeunesse, seul un sur cinq est écrit par un Noir, un Asiatique ou un Latino.

Le relecteur en sensibilité n’évite pas toujours la polémique. En 2017, Laura Moriarty en a consulté plusieurs avant de publier American Heart (HarperTeen), un roman futuriste où les musulmans sont envoyés dans des camps de concentration. Les réseaux sociaux se sont tout de même emballés : ils lui ont reproché ses idées insultantes et d’avoir repris le thème du « sauveur blanc ». L’histoire est en effet vue par les yeux d’une ado blanche qui aide une musulmane à s’enfuir. Laura Moriarty confiait au New York Times : « Je me demande, dans cet environnement, quels livres ne sont pas publiés. Ce texte n’allait réussir le test auprès d’aucun sensitivity reader au monde. »

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