MEMORABILIA

USA: La décennie qui s’ouvre pourrait être encore pire que la précédente et voilà pourquoi.

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Avec Edouard Husson

22 novembre 2020.

ATLANTICO

Peter Turchin, un historien américain travaillant sur la chute des civilisations complexes, pense avoir trouvé les « règles » qui permettent de prédire l’avenir en regardant l’Histoire.

L’effondrement des sociétés complexes

Il est intéressant de regarder les médias américains établis, en ce moment, pour une seule raison. De quoi parlent-ils quand ils ne se livrent pas à leur obsession anti-Trump?

Récemment, The Atlantic et le New York Times se sont intéressés aux travaux historiques qui traitent de l’effondrement des sociétés complexes. Et qui se demandent si nos sociétés elles-mêmes, parce que devenus très complexes, ne sont pas éminemment fragiles et promises à un effondrement proche. Joseph Tainter (« The Collapse of Complex Societies », 1988; 2013 pour la traduction française, « L’effondrement des sociétés complexes »); Eric H. Cline (« 1177 BC: The Year Civilization Collapsed », 2014 et 2015 pour la traduction française « 1177 av. JC: Le jour où la civilisation s’est effondrée ); Peter Turchin (« Historical Dynamics; Why States Rise and Fall ») sont les trois représentants d’un courant de l’historiographie, en plein essor dans le monde anglophone, dont les travaux sont discutés par The Atlantic et le New York Times. On aurait pu citer aussi Jared Diamond dont l’ouvrage « Collapse », de 2005 –  « Effondrement », dans la traduction française de 2009)est sans doute le plus connu en langue française. 

Renouveau des sciences historiques…

Qu’est-ce que tous ces ouvrages ont en commun? Premièrement, ils sont le plus souvent l’oeuvre de chercheurs qui ont touché aux sciences de la vie, à la géographie et aux statistiques en même temps qu’ils étudiaient l’histoire. Rien d’étonnant pour des lecteurs français qui se souviennent comment l’Ecole des Annales et la plus grande partie de la très féconde production historiographique en langue française des « Trente Glorieuses » travaillait en lien avec les autres sciences; mais c’est une habitude que nous avons perdue en France, presque complètement. Je ne connais guère qu’Emmanuel Todd qui porte encore le flambeau d’une historiographie ouverte aux chiffres et aux grandes séries statistiques. Le phénomène s’explique également bien aux Etats-Unis: Le surgissement d’un Jared Diamond ou d’un Peter Turchin se produit dans le paysage par ailleurs dévasté par l’idéologie (« gender », « études culturelles » etc…) des sciences sociales. Pour être plus exact, et c’est le second point à souligner, il y a bien un courant appelé « world history », histoire mondiale, dans laquelle les courants dont nous parlons viennent se ranger. Il est né de la tentative de penser les « mondialisations » qui ont précédé la nôtre; au-delà du XVIe siècle occidental, on a eu tendance à remonter vers tous les empires qui avaient unifié des zones suffisamment vastes pour en faire des « économies-monde » et puis il est fascinant de s’interroger sur les relations entre les empires, par exemple l’empire romain et l’empire chinois, par la « Route de la Soie ». Assez naturellement, on en vient à s’interroger sur les phases de déclin de ces empires. Surtout lorsque l’on réagit en historien à une crise majeure comme celle de 2007-2008. Troisièmement, ces travaux sont encouragés par la capacité démultipliée de traitement des données que permet l’informatique moderne. Nous assistons à l’irruption des « big data » dans l’historiographie. Les données qu’un Pierre Chaunu avait mis plusieurs années à collecter et traiter pour sa thèse d’Etat sur « Séville et le commerce de l’Atlantique » peuvent désormais être rassemblées en quelques jours et travaillées en quelques mois.  

…et fascination de la gauche pour la collapsologie

La collapsologie est à la mode à gauche. Qu’il s’agisse du dérèglement climatique ou de l’intérêt pour la chute des civilisations, l’intelligentsia progressiste est tourmentée. On soulignera la qualité des articles que The Atlantic ou le New York Times consacrent aux auteurs dont nous parlons et à leurs problématiques. En particulier je recommande de lire la longue contribution de Graeme Wood dans « The Atlantic » à propos de sa rencontre avec Peter Turchin. Même si la passion idéologique a fait chuter le niveau d’une partie des médias établis américains, on y trouve encore des enquêtes approfondies appuyées sur de longs entretiens avec des universitaires. C’est encore possible dans la presse italienne, britannique, allemande ou suisse; malheureusement pas dans un média français. Une fois ce constat dressé, on n’en est pas moins frappé par la fascination de l’effondrement que révèle ce type d’articles. Tout se passe comme si les intellectuels progressistes étaient devenus incapables de reconnaître que la mondialisation occidentale, avec ses dérives financières, environnementales, militaires, est le produit d’un choix des milieux dirigeants au moment où l’Union Soviétique s’effondrait.

On comprend bien toutes les satisfactions en termes de pouvoir, d’argent et de jouissances de toute sortes que la dérive impériale américaine est venue fournir à cette intelligentsia qui participait du mouvement. Et l’on constate que les plus lucides ne peuvent pas classer autrement la montée des inégalités, la crise de la démocratie, les débordements militaires, la corruption endémique des élites que sous la rubrique « inéluctable déclin de notre culture, promise à un effondrement dans les prochaines années ». La possibilité d’un retour à la nation démocratique, d’un changement de politique économique, d’une réouverture de l’accès aux postes dirigeants pour toutes les classes de la société sont écartés intellectuellement – et combattus avec hystérie quand surgit un homme politique comme Donald Trump qui veut effectivement renoncer à l’Empire et revigorer la nation, recréer le lien social. 

Surproduction des élites ou offre universitaire inappropriée ? 

Rien ne montre mieux la manière dont l’intelligentsia progressiste se débat avec le réel que le long développement que Graeme Wood consacre à la notion de « surproduction des élites » chez Peter Turchin. Pour ce dernier, en effet, la crise que traversent les Etats-Unis viendrait de ce que trop de diplômés se disputeraient des postes de pouvoir et d’influence en nombre limité. La thèse est facile à réfuter. Avec des auteurs aussi différents que Michael Young (« The Rise of Meritocracy », 1958), Emmanuel Todd (« Où en sommes nous? », 2018) ou Michael Crow, (« Designing A New American University », 2015), on pourrait montrer que la crise occidentale vient justement de l’accès encore très partiel d’une classe d’âge au niveau des formations que requiert la Troisième Révolution Industrielle, dans laquelle il n’est plus possible d’opposer l’intelligence du cerveau et celle de la main. Il nous faut un accès large pour le plus grand nombre, non plus à un enseignement supérieur inchangé et incapable de former aux métiers du XXIe siècle mais, au-delà de l’enseignement secondaire, à des formations courtes, pratiques et récurrentes, tout au long de la carrière professionnelle. Il nous faut un véritable « enseignement tertiaire » pour la Troisième Révolution Industrielle, comme la Première s’est appuyée sur la généralisation de l’enseignement primaire et la Deuxième sur la généralisation de l’enseignement secondaire. Quant à la surproduction des diplômés, Michael Crow, président de l’Université d’Etat de l’Arizona, rappelle que les diplômés de bachelor des universités de l’Ivy League, remplissent à peine les gradins d’un stade de football américain. La question est bien plutôt de savoir de quelles formations ont besoin des (futures) élites dont le moins qu’on puisse dire (voir la crise des Gilets Jaunes en France) est qu’elles ne comprennent rien au monde en train d’advenir et ne font souvent pas le poids face au bon sens populaire. Il faut au contraire rouvrir grandes les portes des « formations d’élites » à des gens issus de tous les milieux sociaux – et cesser au passage d’appeler diversité le brassage d’identités ethniques ou sexuelles qui sont de pures constructions idéologiques. 

Les démocrates feraient mieux de lire l’un des leurs, Joel Kotkin ! 

Au fond, ce que nous révèle la fascination des intellectuels progressistes pour la collapsologie, c’est l’incapacité du parti Démocrate américain à se renouveler et à réinventer la « social-démocratie ». Le parti Démocrate est ressorti des années 1990-2010 encore plus corrompu que le parti Républicain. Et il n’a pas trouvé en lui-même le ressort de se tirer du piège oligarchique, à la différence des Républicains qui ont eu la chance de croiser Donald Trump et ont eu la sagesse de l’adopter. Au contraire, depuis 2016, les Démocrates ont eu l’obsession de renverser Trump par des moyens illégaux, au lieu de s’interroger sur la désaffection populaire, de se ressourcer et d’inventer un programme qui remplisse, à gauche, la même fonction que le conservatisme républicain populaire de Donald Trump: soigner la nation abimée par l’impérialisme des années Clinton et Bush; recréer l’emploi industriel. Au lieu de se passionner pour Jared Diamond, Peter Turchin ou Joseph Tainter, les Démocrates feraient mieux de s’intéresser à l’un des leurs, Joel Kotkin, l’auteur d’ouvrages fondamentaux comme « The New Class Conflict» (2014), « The Human City » (2016)ou « The Coming of Neo-Feudalism » (2020), qui cherche à repenser l’avenir des Etats-Unis dans une optique de réconciliation des Démocrates avec la nation et les classes populaires avec l’objectif de réémergence de véritables classes moyennes. 

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