MEMORABILIA

Michel Onfray: Covid et jacobinisme.

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Michel Onfray, FRONT POPULAIRE, 24 novembre 2020.

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Nihilisme & post vérité

Quoi de neuf depuis la publication de La Vengeance du pangolin, qui rassemblait en septembre dernier les textes que j’ai publiés depuis l’annonce de cette épidémie en Chine neuf mois plus tôt ?

Réponse : le triomphe généralisé de la post-vérité, autrement dit la domination de l’avis de tout le monde, c’est-à-dire celui de personne. Tout s’est trouvé dit et l’inverse, une chose et son contraire, une affirmation et sa négation, une fois blanc une fois noir, ici c’est une grippette là une épidémie majeure, une courbe montre que ça descend une autre que ça remonte, le masque inutile et incertain puis efficace et obligatoire, les enfants épargnés puis les enfants transmetteurs, jusqu’à le covid devenu la covid, comme un signe que la boussole s’affolait et n’indiquait plus rien de fiable…  Des professeurs agrégés, des médecins à la boutonnière rougie de légion d’honneur, des toubibs de plateaux, des médecins de campagne, des syndicalistes de la médecine, des infirmières vêtues comme des comédiennes de film de science-fiction montrées en héroïne du journal de vingt-heures, tout ce monde-là a donné son avis: rien de grave disent les uns, danse macabre disent les autres, ici des chiffres de trépassés gonflés, là des listes de défunts cachés, pour l’un des morts du COVID, pour l’autre des morts avec le COVID, le triomphe de Didier Raoult ou son échec.

Des éditorialistes dont on ne nous dit jamais d’où ils viennent et pour qui ils roulent  nourrissent vingt-quatre heure sur vingt-quatre les moulins à paroles des chaînes d’informations continues. Les philosophes maastrichtiens, tout à leur célébration de la liberté libérale, celle du renard libre dans le poulailler plein de poules libres comme chacun sait, nous expliquent qu’il faut en finir avec cette société policière qui tyrannise tout le monde pour quelques vieux, quelques obèses, quelques cardiaques, quelques diabétiques, parfois même quelques vieux obèses cardiaques et diabétiques qui n’ont qu’à laisser leur place en crevant sans faire de bruit – il n’est pas étonnant que ces mêmes philosophes, BHL ou André Comte-Sponville par exemple, aient été moins regardants  sur cette même société policière quand elle tyrannisait les premiers gilets-jaunes . Tout ça est bien logique…

Ce que l’on sait donc de manière certaine c’est que plus rien n’est certain – même si ce constat de la fin de la vérité est vrai. Notre époque se manifeste par la fin de l’expertise. Comment l’expertise a-t-elle pu mourir? Depuis que tout le monde est devenu expert! Grâce à internet, chacun peut désormais s’autoriser de lui-même pour donner son avis. Depuis qu’on a confondu la légitime quête de l’égalité avec la religion sectaire de l’égalitarisme, chacun se dit qu’il a bien le droit de donner son avis sans avoir travaillé le sujet en vertu d’un double principe: «A chacun sa vérité» et «Pourquoi pas moi?».  Le blog d’un chercheur ayant passé sa vie sur la relation entre virus et génétique vaut le blog d’un crétin qui, la veille au soir, a appris ce qui distinguait l’ADN de l’ARN, avant de l’oublier le lendemain matin, non sans s’interdire pour autant de donner son avis de façon péremptoire sur ce sujet. L’éducation, la formation ou la connaissance étant désormais assurés par internet, un quart d’heure de navigation sur le net équivaut désormais à une dizaine d’années de recherches effectuées en vue d’un doctorat – équivaut, voire, parfois, vaut mieux, dépasse, surpasse…

Cette fausse liberté libertaire, qui s’avère la vraie liberté libérale d’internet, se double de la contrainte dans laquelle se trouvent les chaines d’information continue de constituer chaque jour des plateaux, des débats, des rencontres, et ce des heures les plus matinales aux heures les plus tardives. Le programmateur qui doit trouver des participants tous les jours se trouve obligé de ne pas inviter que du premier choix, il est contraint bien souvent à promouvoir de la marchandise intellectuelle avariée… Mais, là aussi, là encore, la parole autorisée de quelqu’un qui travaille se trouve à égalité avec les propos d’un bateleur qui brasse du vent. L’inculte beau parleur, sinon le bêta au physique d’acteur, mais il peut aussi y avoir des incultes beaux parleurs au physique de comédien, mettent à terre le savant bègue devant un demi-million de téléspectateurs. Qui pourra faire la part des choses et séparer le bon grain de l’ivraie? Plus personne…

Plus personne ne le pouvant c’est désormais l’idéologie qui fait la loi et non plus la vérité. On se soucie moins du message que de l’émetteur du message: l’un dira c’est dans Le Monde, c’est donc bien vrai, l’autre, c’est dans Le Monde, voilà bien la preuve que c’est faux. Qu’on fasse de même avec tous les supports radio, papier, les quotidiens ou les hebdomadaires, les éditorialistes avec leurs aficionados respectifs : désormais, une information devient vraie ou fausse non pas parce qu’elle aura été validée selon des critères épistémologiquement éprouvés mais par l’émetteur du propos.

De sorte qu’en matière de vaccin, ça n’est plus Pasteur qui fait la loi mais l’information reçue un matin sur l’écran de son iPhone qui explique, en gros, que Louis Pasteur travaillait pour les laboratoires pharmaceutiques qui l’ont considérablement arrosé de son vivant! Il était stipendié par les labos et avait une double famille entretenue par cet argent gagné malhonnêtement! J’exagère à peine… Je reçois chaque jour un flot de sottises du même tonneau. La découverte des microbes, les expériences qui mettent à bas des siècles de croyance en la génération spontanée, les processus de mise au point de la vaccine, la différence entre le vaccin et le sérum, la guérison une fois, puis chaque fois, de la rage par l’injection du vaccin? Mensonges, mystifications, galéjades, fumisteries, tromperies… Des preuves? Le témoignage de ma voisine qui connait la cousine d’un frère de mon ami d’enfance qui dit que tout çà est faux car elle a lu sur internet que, etc… La découverte de Pasteur et le témoignage de la voisine sont désormais à égalité – quand le scientifique n’est pas contredit et jeté dans les poubelles de l’Histoire  au nom de ladite voisine! Voilà où nous conduisent d’une part la fin de l’éducation républicaine qui apprenait «Pasteur» à l’école et, d’autre part, son remplacement par le liquide faussement céphalorachidien mais vraiment toxique d’Internet…

Dans cette ère de nihilisme généralisé qu’est celui de la post-vérité, le complotisme fait rage! Comme cette notion est également utilisée en dépit du bon sens, nihilisme et post- vérité obligent, elle sert désormais à disqualifier la pensée de quiconque ne pense pas comme le politiquement correct le veut, ce qui veut dire qu’elle ne sert plus à rien, elle est vidée elle aussi de son sens véritable. Si le complotiste est celui qui pense que Macron est arrivé au pouvoir avec l’aide de gens ayant préparé la chose, alors que dire de tous ceux qui estiment que le COVID a été sciemment créé dans un laboratoire chinois avec le soutien des États-Unis afin d’obtenir une dépopulation qui permettra le fameux Reset économique, le tout avec la complicité des laboratoires pharmaceutiques qui fabriqueraient des médicaments pour soigner ceux dont les véritables complotistes nous disent qu’ils devaient mourir? Que leur dire en effet?

Ce qui se constate en matière de COVID est simple: le virus touche toute la planète et tous les pays s’en trouvent concernés – j’éviterai l’impacté des bobos! Aucun n’a choisi de ne rien faire, sauf dans les pays sans État qu’on disait jadis du tiers-monde. Tous confinent plus ou moins sévèrement et tous voient leurs économies s’effondrer et ne survivre qu’avec des prêts de l’État, donc avec l’argent du contribuable, dont les remboursements s’effectueront sur des décennies avec la génération suivante. Si une poignée d’illuminati avait voulu une pareille chose dans le bunker d’un gouvernement planétaire occulte, pareils olibrius seraient les descendants des Pieds-Nickelés!

Personne n’a créé le virus pour qu’il tue dans le projet d’un changement de paradigme civilisationnel au profit de quelques oligarques planétaires cachés. Voilà qui serait complotisme.

Cela ne veut pas dire, en revanche, que le capital dont la nature est d’être plastique, n’en profite pas!

Que l’occasion soit belle pour les prétendus «progressistes» qui travaillent au gouvernement planétaire de détruire le petit commerce pour faire place nette aux grands groupes monopolistique qui imposeront ensuite leurs produits issus de l’industrie ; de précipiter la fin des librairies qui seront remplacées par les rayons livres des supermarchés dans lesquels ne seront présentés et vendus que les produits formatés par le marché et pour le marché, produits lucratifs que concocteront les éditeurs des grands groupes qui se raréfient en même temps qu’ils se gigantisent; de démanteler le monde de la culture pour en finir avec la liberté des créateurs, des artistes, des indépendants au profit des grosses machines qui auront pu survivre à l’effondrement de leur trésorerie, à savoir les institutions d’État qui disposeront du monopole de diffusion de la culture officielle; d’abolir l’école classique avec sa multiplicité et sa diversité de professeurs en chair et en os (le présentiel!) , actifs dans l’intimité de leur classe, au profit d’une poignée d’enseignants choisis (par qui?) dont les cours diffusés sur le net (le distanciel!) sont visibles par tous, inspecteurs et polices diverses, y compris celles du politiquement correct; de prescrire le traçage numérique nécessaire à l’instauration d’une société orwelienne; d’installer fissa la 5G qui permet de pister plus rapidement et plus sûrement dans ces conditions-là, sous le prétexte fallacieux de ne pas creuser la fracture numérique entre les enfants des villes et les enfants des champs  – depuis quand ce  gouvernement a-t-il le souci de ceux qui vivent en campagne?; d’accélérer la couverture Internet indispensable pour finir d’instaurer la société de contrôle qui s’avère la modalité la plus achevée du totalitarisme contemporain; d’imposer le télétravail qui instaure l’espionnage le plus parfait de l’activité salariale en faisant de l’ordinateur la pointeuse de chaque instant du labeur qui permet de mesurer en direct l’investissement personnel, la rentabilité et la productivité; de précipiter la marchandisation des corps  avec une loi votée entre fin juillet et début août qui permet l’infanticide d’un fœtus de neuf mois, moins l’heure qui précède sa naissance, sous prétexte qu’il ne correspond plus au projet parental (la fameuse Interruption médicale de grossesse, IMG) – que toutes ces occasions soient belles, donc, pour précipiter le vieux monde et accélérer son remplacement, voilà qui ne fait aucun doute…  Mais créer le COVID pour obtenir tout cela ce serait, avouons-le, du bricolage, or ceux qui aspirent au gouvernement planétaire et à l’instauration de l’État universel ne sont pas des perdreaux de l’année…

J’ajouterai à cette liste des méfaits infligés à notre république à la faveur du COVID l’effacement des dispositifs démocratiques. Le président de la République gouverne en effet d’une façon de plus en plus personnelle en s’affranchissant des règles de droit. Sous prétexte que nous serions en guerre  (on comprend désormais les raisons politiques de ce choix sémantique), Emmanuel Macron se comporte en chef de guerre et, conséquemment, il s’affranchit des dispositifs démocratiques et républicains de la nation. Il ne gouverne plus avec l’Assemblée nationale, avec le Sénat, avec les corps intermédiaires, avec les partis politiques, avec les présidents de région, avec les élus locaux, ni même avec la totalité de ses ministres, mais avec un Conseil scientifique choisi par lui et lui seul. C’est un genre de Comité central, un Bureau politique, un Soviet suprême, un Comité de salut public qui s’affranchit de toutes les règles pour débattre, peut-être, on ne sait, car son fonctionnement est opaque, mais pour permettre au chef de l’État d’être informé, puis de trancher seul, de décider seul et d’imposer à soixante millions de français ce qu’il aura cru bon de leur ordonner… Il ne s’agit pas ou plus de démocratie. Césarisme? Si l’on veut… D’autres mots conviennent aussi. On verra si le temps nous oblige à les utiliser.

Michel Onfray

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