MEMORABILIA

« Sans transmission, c’est une civilisation qui s’écroule. »

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FRONT POPULAIRE, 26 novembre 2020.

« Les professeurs sont privés de leur autorité et de leur pouvoir de transmettre »

ENTRETIEN. Matthieu Faucher, professeur des écoles dans l’Indre, a été sanctionné par l’Éducation nationale en juin 2017 pour avoir fait étudier des extraits bibliques dans sa classe de CM1-CM2. Pour Front populaire, il a accepté de raconter son histoire.

« Les professeurs sont privés de leur autorité et de leur pouvoir de transmettre »

La rédaction

Front populaire : Vous êtes instituteur dans un petit village de l’Indre et vous allez devoir comparaître devant la justice administrative demain. Que vous reproche-t-on ?

Matthieu Faucher : Je suis professeur des écoles dans le département de l’Indre depuis 2002. En février 2017, j’ai été suspendu par ma hiérarchie pour avoir mené avec mes élèves de CM1/CM2 une étude littéraire, historique et culturelle d’extraits de la Bible, Ancien et Nouveau Testament. Le projet devait durer une dizaine d’heures étalées sur trois semaines. Un projet parmi tant d’autres (Sherlock Holmes, l’Odyssée, Harry Potter…), qui se déroulait sans encombre jusqu’à ce que mes supérieurs, avertis par une mystérieuse lettre anonyme, estiment que cette séquence n’était pas conforme aux programmes et que j’avais commis une faute professionnelle en la mettant en œuvre.

FP : Pourquoi avoir lu la Bible avec vos élèves ? Quel était le but de votre enseignement ?

M. Faucher : C’est notre rôle d’enseignants d’apporter aux élèves un enrichissement culturel à la fois minimal et fondamental, et ce dès l’école primaire. L’instituteur d’école publique que je suis n’a pas à déplorer ou se réjouir de la déchristianisation de la France ; c’est un fait en revanche que sans un minimum de culture biblico-chrétienne, les jeunes générations ne pourront pas appréhender les 1500 ans de civilisation occidentale qui les précèdent. La déculturation à l’œuvre aujourd’hui constitue, à mon sens, plus qu’une rupture, une véritable bombe à retardement. Dans les années 60, lorsque mon grand-père (lui-même instituteur) évoquait le « baptême de Clovis », aucun de ses élèves ne lui aurait demandé ce dont il s’agissait.

Aujourd’hui 80% des élèves d’une classe de CM2 ne comprennent pas ce mot, pas plus qu’ils n’ont idée de qui était Jésus-Christ. Étant moi-même un passionné de littérature classique, je sais à que point sont rares les œuvres à pouvoir être abordées sans un minimum de bagage culturel biblique. Du point de vue de nombreux spécialistes de l’enseignement, c’est aujourd’hui à l’Éducation nationale d’apporter ce bagage. Sinon, qui pourra encore lire Victor Hugo dans trente ans ?

FP : Quelle a été votre sanction disciplinaire ? Quelle a été votre réaction ?

M. Faucher : L’enquête administrative a rapidement permis d’établir que je n’avais eu aucune démarche prosélyte. Pourtant, comme le rectorat d’Orléans-Tours voulait une condamnation coûte que coûte, ils ont tenté de se justifier comme ils pouvaient, reprochant à mon travail d’être trop long, mal présenté, inadapté pour des enfants si jeunes etc. Quand bien même j’aurais commis de telles « maladresses », cela ne constituerait en rien une « faute professionnelle ».

Ainsi, en juin 2017, à l’issue d’une commission disciplinaire éprouvante, la sanction tombe : je dois quitter mon poste et aller enseigner ailleurs ; une sanction aussi symbolique qu’ubuesque. J’ai immédiatement fait savoir à ma hiérarchie que je n’acceptais pas cette sanction et que je déposais un recours devant le Tribunal administratif. Depuis la perte de mon poste, j’effectue des remplacements dans les écoles du département, en attendant que la Justice établisse que je n’ai commis aucune faute.

FP : Après la sanction disciplinaire et l’annulation de cette dernière par la justice, le ministère de l’Education a fait appel de cette décision. Cet appel constitue-t-il pour vous un acharnement ? A qui en voulez-vous le plus ?

M. Faucher : En juillet 2019, le Tribunal administratif de Limoges estime que la sanction qui m’a visé devait être annulée. A l’annonce de ce verdict, je m’attends évidemment à une réintégration à l’école de Malicornay pour la rentrée suivante, pourtant je ne reçois aucun ordre de mission. J’apprends trois mois plus tard que le cabinet de Jean-Michel Blanquer lui-même a fait appel de la décision du Tribunal administratif. Pourtant ce recours n’étant pas suspensif, l’Éducation nationale avait l’obligation de me rendre mon poste et ne l’a pas fait, bafouant sans gêne une décision de justice.

Je découvre ensuite le texte de recours, signé par la conseillère juridique de Jean-Michel Blanquer… et les bras m’en tombent quand je constate que j’y suis accusé de « démarche prosélyte », une accusation en contradiction totale avec l’enquête administrative. Il semble que le ministère ait compris que le seul moyen de me mettre sur le dos une « faute professionnelle » était d’en inventer une, peu importe qu’elle soit crédible ou pas.

Mes soutiens et moi avions écrit à plusieurs reprises à Jean-Michel Blanquer, espérant qu’il mettrait fin à cet acharnement ridicule contre moi de la part du rectorat d’Orléans-Tours. Je ne suis pas si surpris qu’il n’ait jamais daigné répondre mais je n’imaginais vraiment pas qu’il prendrait ainsi partie.

FP : Vous avez reçu le soutien de parents d’élèves et de nombreux intellectuels dont Régis Debray et le professeur René Nouailhat qui a écrit un ouvrage sur votre affaire (NDLR : La leçon de Malicornay aux éditions de l’Harmattan) qui sont des spécialistes de l’enseignement laïc du fait religieux.  Pensez-vous que le travail culturel, littéraire et historique sur ces textes est désormais impossible à l’école ?

M. Faucher : Je mesure la chance que j’ai eue : le soutien des parents d’élèves, des élus, de collègues, de responsables syndicaux et associatifs, a été massif et durable, cela m’a permis de relever la tête et je ne l’oublierai jamais. Ensuite, j’ai bénéficié de l’expertise des meilleurs spécialistes de l’enseignement laïc du fait religieux, à l’intérieur et hors de l’Éducation nationale : Régis Debray, René Nouailhat, Jean Carpentier, Philippe Joutard… Ils ont apporté la confirmation que mon travail était non seulement conforme aux préconisations officielles, mais aussi indispensable si l’on veut encore apporter une culture solide à nos enfants.

Ils m’ont également permis de comprendre que l’Éducation nationale est moins monolithique qu’on ne le pense généralement : certes y domine une conception étriquée de la laïcité qui considère toute référence à la religion comme dangereuse, mais les promoteurs d’une « laïcité d’intelligence » (selon le mot de Régis Debray) font eux aussi entendre leur voix, pour rappeler que l’enseignement laïque du fait religieux à l’école est non seulement autorisé mais même promu, à travers notamment l’Institut européen en sciences des religions, qui fait partie de l’École pratique des hautes études et qui propose des contenus d’enseignements parfaitement officiels.

De ces conflits internes découle une véritable schizophrénie entre les paroles et les actes du ministère : Comment Jean-Michel Blanquer peut-il déclarer en 2018 « On a besoin d’une culture générale sur les religions. D’où l’intérêt de l’enseignement laïc du fait religieux » et dans le même temps souhaiter que je sois sanctionné pour avoir traduit en actes cette même ambition? Le seul message que les enseignants ont retenu de ces événements est : « D’accord, la religion, on en parle plus. On fera l’impasse sur des pans entiers des programmes mais tant pis ». C’est d’autant plus dramatique que beaucoup de professeurs se censuraient déjà, soit par peur, soit par conviction personnelle, soit par ignorance.

FP : A titre personnel, allez-vous continuer à les enseigner ?

M. Faucher : Je demeure plus que jamais convaincu de l’urgence de cet enseignement. Mais puisqu’il est de toute évidence interdit, je me conforme à cette interdiction, comment faire autrement ?

FP : Qu’attendez-vous de votre procès en appel qui se tiendra jeudi 26 novembre ? Quel est votre état d’esprit ?

M. Faucher : Je suis sincèrement peiné de devoir me battre depuis bientôt quatre ans contre une institution dont le rôle est de promouvoir l’instruction et l’élévation intellectuelle de nos élèves. Mais je ne désespère pas que la raison l’emporte enfin. Je n’ai commis aucune faute professionnelle et j’espère que la Justice établira que l’Administration s’est trompée depuis le début. Ce serait un merveilleux signal pour toute la profession : oui l’État peut faire erreur et, aussi petit que vous soyez, la justice peut vous donner raison contre lui.

Dans la fonction publique, la hiérarchie est toute puissante et ne souffre aucun réel contre-pouvoir, c’est la cause de nombreuses injustices dont les petits fonctionnaires font régulièrement les frais. Je mesure mieux l’ampleur de ce phénomène depuis que j’ai rejoint le syndicat Action et démocratie CFE/CGC en tant que référent national. Ce procès dépasse largement ma personne, ses enjeux sont énormes, en termes d’équité devant la justice comme en termes de civilisation. Ce n’est pas tant pour ma personne qu’une défaite aurait des conséquences catastrophiques.

FP : Qu’avez-vous pensé de ce qui est arrivé à Samuel Paty ? Quel est votre regard d’enseignant sur cet évènement ?

M. Faucher : Quel lien peut-il y avoir entre la sanction qui m’a été infligée et l’assassinat de Samuel Paty ? « Au nom de la laïcité, on n’instruit plus », a dit mon ami René Chiche, professeur de philosophie et vice-président Action et démocratie CFE/CGC. On sait qu’avant le drame du 16 octobre, un « référent laïcité » de l’académie de Versailles avait rappelé dans un courrier : « les règles de laïcité et de neutralité que ne semble pas maîtriser M. Paty ». Quelles « règles » ?! La laïcité, pour ces gens, n’est-elle donc qu’abstention, évitement ? Il s’agit là d’une conception dévoyée de la laïcité et même de l’école, dont le rôle premier est de prendre soin de l’esprit. A l’école rien ne devrait être souscrit à l’examen, rien ni personne ne devrait faire obstacle à la pensée.

Mais c’est bien à l’école républicaine de ce début de XXIe siècle que j’ai été sanctionné pour avoir voulu transmettre une part de notre culture ; et que Samuel Paty est mort d’avoir voulu ouvrir l’esprit de ses élèves.  Notre école traverse la plus grave crise de son histoire : le professeur, privé de son autorité et du respect qui lui était autrefois dû, de plus en plus considéré comme un simple exécutant par ses supérieurs, a été finalement privé de son pouvoir de transmettre.

Et sans transmission, c’est une civilisation qui s’écroule.

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