MEMORABILIA

« Le Pacte européen sur la migration va-t-il produire un «choc démographique majeur» ? »

LA VÉRIFICATION – Selon le Rassemblement national, le texte européen actera l’entrée de dizaines de millions de migrants africains sur le territoire européen.

Par Luc Lenoir 4 décembre 2020. LE FIGARO

LA QUESTION. «60 à 70 millions de migrants en quelques années», venus d’Afrique vers les différents pays européens : c’est la prédiction du Rassemblement National, si le «Pacte sur la Migration et l’Asile», récemment présenté par la Commission européenne, entre en vigueur. Pour le prouver, le parti cite une enquête de l’Institut Gallup, qui se fonde sur les «volontés exprimées de migrations», et détaille en effet la forte motivation de nombreux jeunes d’Afrique du Nord ou subsaharienne à s’installer en Europe, principalement pour des raisons économiques.

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Parce qu’il permettrait et encouragerait ces mouvements de population, la présidente du Rassemblement National Marine Le Pen qualifie le texte de «suicide». Il serait «sans exagérer, un plan organisé de submersion de l’Europe et des Nations qui la composent». Sur quels éléments le RN se fonde-t-il ? Ses inquiétudes se justifient-elles, et le Pacte sur les migrations de l’Union européenne est-il le prélude à un déferlement migratoire ?

VÉRIFIONS. Le Pacte européen sur la Migration et l’Asile a été présenté par la Commission européenne le 23 septembre 2020. Il propose une «nouvelle approche en matière de migration», afin «d’instaurer un climat de confiance et un nouvel équilibre entre responsabilité et solidarité». Il s’agit pour l’UE de refonder une politique migratoire commune, après les grandes vagues de 2015 (deux millions d’entrées clandestines) et en prévision des futurs défis posés en la matière. Si les «arrivées irrégulières» sont redescendues officiellement à 140.000 environ en 2019, les «volontés» de migration atteignent en effet des sommets.

Une étude Gallup de 2018 montre que plus de 750 millions de personnes à travers le monde expriment le souhait de «migrer». Parmi elles, plus de 210 millions choisissent l’Europe, un chiffre bien supérieur à celui que met en avant le RN. Contacté, le parti dit avoir calculé son propre chiffre de 70 millions de personnes en concertation avec ses alliés européens, en reprenant l’enquête de l’institut de sondage, couplée à un document européen sur la stratégie de l’UE en Afrique. «Nous avons exclu l’immigration intereuropéenne, et nous sommes concentrés sur l’Afrique subsaharienne», précise le député européen Philippe Olivier. «Nos chiffres sont proches de ceux qu’avançait Jean-Paul Delevoye en novembre 2019!» argue-t-il, renvoyant à l’ancien Haut-Commissaire aux retraites qui avait effectivement annoncé qu’il faudrait «50 millions» de migrants pour équilibrer la population active d’ici 2050 en Europe. «Nos chiffres sont sans doute sous-estimés, car la facilitation des arrivées légales par l’Union européenne va automatiquement faire gonfler le nombre de candidats», ajoute Philippe Olivier, qui dénonce «l’absence totale d’étude d’impact» de la Commission européenne sur les prévisions de flux de migrants.

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L’Institut Gallup souligne que son étude reflète les «aspirations» plus que les «intentions». Elle qualifie néanmoins les personnes de «migrants potentiels» tout au long du texte. Une autre étude, plus ancienne, montrait que près de 50 millions de personnes à travers le monde «prévoyaient» concrètement de migrer dans les 12 mois suivants. La volonté de migration, qui plus est vers les pays développés, est donc réelle. Reste à savoir si le Pacte sur les migrations, texte juridique, peut «organiser une submersion» du continent par ces volontaires, comme le pense le RN.

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L’UE souhaite «attirer les talents»

Parmi les mesures envisagées par le texte actuel, la fin des quotas obligatoires de répartition des réfugiés entre pays (qui n’a jamais été appliquée) au profit d’un mécanisme de «solidarité» nouveau : concrètement, les membres devront accueillir des migrants ou aider les pays qui les accueillent en premier, par une contribution financière ou un soutien opérationnel à l’expulsion des déboutés. Le Pacte acte aussi la fin de la procédure Dublin, qui obligeait le pays enregistrant une demande d’asile à y répondre, peu importe où se trouve le réfugié dans l’Union. Sur le point des migrants refoulés, la Commission cherche à renforcer les accords avec les pays de départ pour faciliter les renvois, mais oblige les États membres à une certaine efficacité dans leurs procédures : au bout de huit mois sans expulsion, le migrant devra être accueilli et doté d’un titre de séjour. Mardi 1er décembre, la commissaire européenne aux Affaires intérieures, Ylva Johansson, en visite au Maroc, expliquait plus concrètement la position de l’UE. «Je suis là pour négocier les réadmissions et la facilitation des visas, nous verrons comment les discussions se passent», annonçait-elle au cours d’un point de presse.

Mais l’ensemble de ces mesures contraignantes semble contrebalancé par les motivations globales de l’UE, dont le RN n’a pas tort de dire qu’elles sont favorables à l’immigration. Ylva Johansson précisait ainsi au Maroc que «l’Europe vieillissante a besoin de main-d’œuvre, et les arrivées irrégulières font peur aux citoyens européens (…) : pour moi, avoir moins d’arrivées irrégulières et renvoyer ceux qui ne sont autorisés à rester est étroitement lié à la facilitation des visas et à la migration légale», détaillait-elle. En d’autres termes, combattre l’immigration illégale en fournissant plus de visas. La Commission explique ainsi qu’avec le Pacte, elle lancera «des partenariats destinés à attirer les talents avec des pays tiers clés», qui assureront «une adéquation entre main-d’œuvre et besoins de compétences dans l’UE». Le pacte renforcera également «la réinstallation et promouvra d’autres voies d’entrée complémentaires, en cherchant à élaborer un modèle européen de parrainage communautaire ou privé».

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D’autres mesures ébauchées vont en effet dans le sens de la lutte contre la migration clandestine. Le Pacte souhaite ainsi que d’ici 2027, l’agence Frontex recrute 3000 agents supplémentaires pour surveiller les frontières de l’UE. Contacté par Le Figaro, le député européen RN Jérôme Rivière n’est pas convaincu par cet aspect du texte : «C’est une bonne idée de contrôler collectivement nos frontières, mais la vocation de Frontex est détournée par la Commission, qui en fait quasiment une structure d’accueil plutôt que de lutte contre les passeurs», déplore-t-il. Et de citer un incident récent, «révélateur de la pensée de l’exécutif européen sur le sujet»: en novembre 2020, la Commission européenne s’était préoccupée des méthodes de Frontex, et avait demandé des «réponses» à l’agence, après des accusations de refoulements illégaux de bateaux de migrants de Grèce vers la Turquie.

Patrick Stefanini, spécialiste du sujet, auteur du livre Immigration. Ces réalités qu’on nous cache (Robert Laffont, 2020), remarque au contraire auprès du Figaro de réels efforts de la part de l’UE : «Depuis 5 ou 6 ans, Frontex fait des progrès à pas de géants. Même si le plan très ambitieux de la Commission a été raboté par le Conseil européen en juillet dernier, un budget de 25 milliards d’euros est prévu pour le prochain budget 2021-2027. Il permettra de recruter des agents de façon permanente [ils sont actuellement mis à disposition par les États membres]. Certains investissements (bateaux, etc.) ne pourront être réalisés, mais les choses vont réellement dans le bon sens», défend l’ancien préfet, qui souligne que les États membres ne peuvent pas pour autant se déresponsabiliser : «Les pays doivent faire le job! L’Italie a par exemple laissé passer le migrant de l’attentat de Nice. Premiers bénéficiaires du plan de relance européen, les Italiens et leur premier ministre Giuseppe Conte doivent faire un effort sur leurs frontières».

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Concernant les entrées légales que le texte pourrait encourager, doit-on redouter un «choc démographique majeur», comme le craint le RN ? Le Pacte insiste sur la solidarité entre pays, et semble en effet encourager la migration. L’hypothèse d’arrivées par dizaines de millions de migrants remettrait toutefois fatalement en cause toutes les politiques nationales et supranationales en Europe s’il se matérialisait. De même, les ambitions du Pacte pourraient être fortement revues à la baisse par la pression démocratique dans les pays européens. En France, par exemple, selon les récents chiffres du sociologue et politologue Jérôme Fourquet pour Le Figaro , seuls 37% des Français pensent que l’immigration est «une chance pour la France» en 2020, contre 49% en 2007. Dans plusieurs pays membres, le regard de la population sur l’immigration est de plus en plus négatif.

Un Pacte soumis aux négociations

Pour Patrick Stefanini, «il est probable que la Commission est sur une ligne ouverte à la migration. Mais ce Pacte est un compromis, comme tout ce que fabrique l’Europe. La Commission navigue entre des pays comme la France, qui tiennent à maîtriser les flux, et d’autres qui y voient une bonne affaire pour l’économie», détaille-t-il, concluant que la construction d’une stratégie européenne sur le sujet «marque incontestablement un progrès». Si le secrétaire d’État chargé des Affaires européennes Clément Beaune défendait en octobre un texte qui «propose une solidarité nouvelle, humaniste», la France devra aussi prendre en compte son économie moribonde. De même, le groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, République Tchèque, Slovaquie) a maintes fois répété qu’il ne souhaitait pas accueillir de migrants et s’opposait à une éventuelle «solidarité» avec la Grèce, l’Italie et le reste des pays de «première arrivée». Les négociations s’annoncent donc intenses. La Commission promet un texte «capable de rétablir la confiance entre les États membres et la confiance dans la capacité de l’Union européenne à gérer la migration». Un vœu largement pieux, à ce stade.

En résumé, le texte de la Commission européenne n’est pas encore traduit en décisions concrètes. Certaines résolutions augurent d’une plus grande rigueur dans la politique de retour, mais d’autres laissent penser que l’Union Européenne prend acte des flux actuels de migrations, et se concentre sur leur répartition plus qu’autre chose. Elle encourage de même les migrations économiques.

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Tout dépendra, donc, des traductions politiques qui seront négociées entre pays européens. Si certains pays sont actuellement dirigés par des exécutifs relativement ouverts à la question des migrants, d’autres, dont les pays de l’Est et le groupe de Visegrad feront leur possible pour freiner la politique collective de l’UE, et refuseront autant que possible l’accueil de migrants chez eux pour «soulager» les arrivées par la Méditerranée. Une chose est sûre, l’application du Pacte aura une grande importance, les candidats à la migration étant plus nombreux que jamais.

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