MEMORABILIA

En Espagne, les îles Canaries débordées par l’afflux de migrants

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REPORTAGE – Depuis janvier 2020, 19.566 personnes sont arrivées dans l’archipel de façon irrégulière.

Par Mathieu de Taillac. LE FIGARO 6 DÉCEMBRE 2020.

Envoyé spécial à Grande Canarie

Une nasse oubliée sur le plan incliné et deux petites embarcations amarrées au quai, sont les dernières traces de l’activité des pêcheurs sur la jetée d’Arguineguin. Il y a trois mois encore, les marins réparaient leurs filets ; la semaine dernière, cinq camionnettes de la Police nationale et des barrières jaunes fermaient l’entrée. Derrière, une citerne d’eau potable, une table et quatre chaises en plastique «réservées aux avocats». Puis un alignement de trois tentes de la Croix-Rouge espagnole, une batterie de WC chimiques de couleur verte, deux ambulances et le bateau orange de Salvamento maritimo, les sauveteurs en mer espagnols. Enfin, quelque part dans une tente, ou dissimulés par ce mobilier de chantier, des centaines de migrants sont protégés du regard de la presse à qui l’accès est interdit. De temps en temps, on aperçoit un bus en emmener une cinquantaine vers un autre hébergement provisoire.

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La jetée d’Arguineguin est le point d’arrivée de ceux qui traversent l’Atlantique en pirogue et arrivent à Grande Canarie, l’une des sept îles de l’archipel espagnol des Canaries. Entre le 1er janvier et le 30 novembre 2020, 19.566 personnes sont arrivées aux Canaries par voie maritime et de manière irrégulière. En 2019, sur la même période, elles n’étaient que 1993. Seule une année, 2006, présente des chiffres comparables, et même supérieurs, un peu plus de 30.000 arrivées en un an. L’archipel est situé à une centaine de kilomètres des côtes marocaines. Un jour ou deux de traversée, si tout se passe correctement. Sauf que la plupart de ceux qui prennent la mer ne partent pas de la plage africaine la plus proche, mais de petits ports plus discrets situés au Sahara occidental, en Mauritanie, au Sénégal ou en Gambie, à plusieurs centaines ou à un millier de kilomètres. Selon ACNUR, plus de 600 personnes ont péri depuis le début de l’année en empruntant «la plus mortifère» des routes migratoires. C’est aussi la moins chère, et parfois la seule praticable, quand les contrôles en Méditerranée coupent la voie la plus rapide.

14 jours de traversée

Mbaye, Sénégalais de 26 ans, passé il y a quelques semaines par Arguineguin, est désormais hébergé dans l’un des complexes hôteliers mis provisoirement à disposition du gouvernement. Il a mis cinq jours pour franchir l’océan. «On voulait aller en Espagne», dit-il, déçu de se retrouver sur une île. Parti «sans rien dire à ses parents», il aimerait travailler avec son oncle, qui vit il ne sait où sur la péninsule, pour gagner sa vie et aider sa famille.

Les Maliens, pour leur part, affirment le plus souvent fuir la violence de leur pays. C’est le cas de K.T., 17 ans, rencontré dans le centre pour mineurs que tient l’association Coliseo au nord de l’île. Sa traversée a duré 14 jours, alors que les passagers n’avaient d’eau suffisante que pour quatre. Et après? «On pissait pour boire», répond-il avec le même détachement que quand il confie que six de ses 50 compagnons de route sont morts de soif ou tombés par-dessus bord. Le jeune Malien ambitionne d’être cuisinier, il montre fièrement ses préparations sur son téléphone. «Je veux apprendre. Apprendre l’espagnol. Beaucoup apprendre. Dans mon pays, je ne suis jamais allé à l’école. Et puis demander l’asile». Les Maliens et les ressortissants des pays en conflit ont de grandes chances d’obtenir le statut de réfugié, indiquent des sources judiciaires.

Le gouvernement accusé de passivité

La maire de Mogan, la commune d’Arguineguin, accuse le gouvernement de passivité face à des flux migratoires qu’il ne pouvait ignorer, informé, dit-elle, par les rapports de ses services et de Frontex, l’agence européenne de gestion des frontières. Sur le parking face à la jetée, Onalia Bueno dénonce «des conditions d’hygiène déplorables» et la présence de rats sur le campement. Bakary, un Malien de 22 ans passé par Arguineguin, se souvient d’avoir dormi «entre une couverture sur le sol et une autre pour se protéger du froid» et de faire la queue devant l’une des 12 douches installées dans un campement pensé pour 400 personnes et qui en a accueilli jusqu’à 1500.

La population craint la saturation. Sur la promenade qui surplombe la plage toute proche de la jetée, Oriol, 30 ans, garçon de café au chômage depuis un an, accompagne sa grand-mère. Il résume le sentiment général par un truisme que l’on entend beaucoup à Gran Canaria: «¡Esto es una isla!» C’est une île, dont les capacités d’accueil, sont, par nature, limitées. Certains habitants, qui souffrent des effets économiques de la pandémie, comparent leurs difficultés à ce qu’ils savent, ou ce qu’ils imaginent, de l’aide humanitaire accordée aux migrants. Un toit, trois repas quotidiens, quelques vêtements… Un minimum vital qui semble beaucoup quand on n’a plus grand-chose ou que l’on craint de tout perdre. «Les ministres viennent sur l’île se prendre en photo. Mais ils ne font rien», se désole Oriol.

72 heures maximum

Alors que la législation prévoit qu’une personne arrivée illégalement sur le sol espagnol peut-être retenue un maximum de 72 heures, Bakary, le jeune Malien, dit, comme tant d’autres, y être demeuré six jours. Le juge Arcadio Diaz Tejera, qui supervise le Centre d’internement des étrangers (CIE, l’équivalent des Centres de rétention administrative en France) de Grande Canarie, a décidé d’inspecter également ce camp, «par préoccupation pour les droits de l’homme» et parce qu’il existe, dit-il, «une connexion de contenu matériel» entre le CIE et la jetée d’Arguineguin. «Personne ne peut être arrêté s’il n’a pas commis de délit, rappelle-t-il. Les autorités disent que les migrants demeurent à Arguineguin de leur plein gré, cela ne correspond pas à la réalité. Ils sont surveillés par la police. S’ils s’en vont, les agents les poursuivent.»

« Vous défendez quelle pirogue ? Moi, la 421 ! »Un avocat commis d’office

À force de plaintes des autorités locales, de la justice, des ONG et du Défenseur du peuple – l’équivalent du médiateur de la République -, le gouvernement a fini par démonter le campement d’Arguineguin lundi dernier. Désormais, seul l’accueil sanitaire s’y déroule, pas les contrôles de police. De la jetée, des centaines de migrants ont été envoyés près de Las Palmas, la capitale de Grande Canarie, sur un terrain militaire où l’armée a planté de nouvelles tentes. Le Figaro a pu s’approcher des portes des installations de Barranco Seco, que la presse ne peut franchir, et dont elle a encore été davantage éloignée cette semaine. Des techniciens aplanissaient le terrain, pendant que des avocats commis d’office faisaient la queue pour dire leurs droits à six ou sept clients à la fois. «Vous défendez quelle pirogue? Moi, la 421!»

Tôt ou tard, les migrants finissent par sortir. Halima, une Marocaine établie à Grande Canarie depuis vingt ans, est venue chercher deux cousins qu’elle connaît à peine. «Ma tante, leur mère, m’a prévenue de leur arrivée», explique-t-elle. Après 2 heures d’attente, les cousins arrivent avec un ordre d’expulsion. Il y a peu de chances qu’il soit exécuté. Le Maroc et tant d’autres pays refusent d’accueillir leurs ressortissants en temps de pandémie.

Libres de leurs mouvements

Ceux qui n’ont aucune famille sur place, l’immense majorité, sont emmenés par la Croix-Rouge vers ses infrastructures ou des centres de vacances mis à disposition. On estime à 10.000 le total de migrants actuellement présents sur l’archipel. On ignore officiellement où se trouve l’autre moitié arrivée en 2020. Ceux pourvus de passeports et dont l’expulsion n’est pas imminente sont libres de leurs mouvements. Le gouvernement dit réserver les vols vers la péninsule aux cas les plus sensibles, enfants et femmes enceintes, et le chef de l’exécutif, Pedro Sanchez, a demandé de traiter ce sujet sensible avec «discrétion». Sur notre vol de retour, dix jeunes hommes maliens se dirigeaient vers Madrid. «On est arrivé aux Canaries il y a deux mois, témoigne l’un d’entre eux. On nous a demandé si on voulait aller sur la péninsule. On ignore encore si on restera à Madrid ou si on sera accueilli ailleurs». Pour eux, les Canaries n’étaient que la première étape d’un long périple.

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