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Interview sur Brut : les six péchés capitaux d’Emmanuel Macron

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Par  Charlotte d’Ornellas. Publié le 09/12/2020 VALEURS ACTUELLES

Trop souvent, le président de la République verse dans la repentance à outrance et l’excès de relativisme. Quand ce n’est pas dans le communautarisme. Avec sa dernière très longue interview accordée au média en ligne Brut, Emmanuel Macron a tenu plusieurs propos trahissant ses faiblesses, ses renoncements. Et sa duplicité. Nous avons voulu revenir sur ses mots. Voici un contre-argumentaire au conformisme.

« Je peux vous dire qu’il y a des “violences policières”, si ça vous fait plaisir que je le dise. »

Au terme d’un échange tendu avec les journalistes de Brut, le chef de l’Etat a fini par lâcher cette phrase, visiblement agacé du débat sémantique sur lequel ergotaient ses interlocuteurs.

Le seul détail, très gênant, est que le même Emmanuel Macron était précisément en train d’expliquer pourquoi il ne voulait plus utiliser ce terme, qu’il avait repris à son compte pendant la campagne présidentielle de 2017 : « C’est un slogan politisé. Les blacks blocks, une partie de l’extrême-gauche qui veut la dissolution de l’Etat, veut installer l’idée qu’il y a une violence consubstantielle à la police (…) C’est une manipulation dont le but est d’affaiblir une institution républicaine. »

Le président de la République a très légitimement posé le débat sémantique tel qu’il existe aujourd’hui : certains policiers sont violents, c’est un fait (l’un d’eux, Mickaël Harpon, fut même terroriste, assassinant quatre de ses collègues à la préfecture de police de Paris !), mais la police use de la force parce que c’est son métier et que la violence légitime relève de sa compétence. L’époque nous rappelle sans cesse que ce qui va sans dire va pourtant mieux en le disant, et Emmanuel Macron soulevait là une évolution sémantique indiscutable… Juste avant d’accorder le point aux adversaires qu’il venait de dénoncer en prononçant cette phrase : « Je peux vous dire qu’il y a des violences policières si ça vous fait plaisir que je le dise. »C’est le problème : cela fait évidemment plaisir aux militants politiques en question de voir leur vocabulaire repris par le chef de l’Etat. C’était exactement le but et Emmanuel Macron ne peut l’ignorer.

« Aujourd’hui quand on a une couleur de peau qui n’est pas blanche, on est beaucoup plus contrôlé (…). On est identifié comme un facteur de problème et c’est insoutenable. »

Alors que le président qui avait promis de ne pas commenter de procédure judiciaire en cours discourait sur l’interpellation polémique de Michel Zecler, le débat sur les discriminations est arrivé sur la table. En lâchant cette phrase, le chef de l’Etat a dit vouloir regarder en face la question des « contrôles au faciès ».

Plusieurs évidences devraient pourtant très largement nuancer cette affirmation grave dans la bouche du Président de la République, puisqu’elle laisse entendre que le racisme est — pour le coup — institutionnel chez les forces de l’ordre.

  1. Il existe en France des personnes “dont la couleur de peau n’est pas blanche” et qui ne se plaignent jamais de contrôles répétés par la police. Les asiatiques dénoncent une délinquance raciste à leur égard, mais ne se déclarent absolument jamais victimes d’un quelconque harcèlement policier. Ils ne sont pourtant pas “blancs”. A l’inverse, les militants d’extrême-gauche qui dénoncent ces violences et se plaignent après chaque manifestation sont, eux, très majoritairement « blancs ». Tout n’est donc pas affaire de couleur de peau.
  2. Les contrôles dont il est question peuvent être fait soit à l’initiative des policiers, soit sur réquisition d’une victime. Or les proportions sont les mêmes lors de ces différents types de contrôles : faut-il en déduire que les victimes seraient-elles même guidées par un racisme puant au moment de décrire leurs agresseurs ? Ou faudrait-il que les policiers multiplient les contrôles aléatoires sans tenir compte de la description physique donnée par les victimes ? Cela n’aurait aucun sens. Les profils sont donc similaires : les interpellés sont massivement des jeunes hommes, majoritairement d’origine extra-européenne. Faut-il en déduire que la police, en plus d’être raciste, serait misandre et anti-jeune ? Il est sans doute plus pertinent de comprendre que la récurrence des contrôlés est liée au taux de délinquance du quartier, et au profil récurrent des malfaiteurs.
  3. Le discours dominant sur les « banlieues difficiles » peut également éclairer. Beaucoup rappellent sans cesse dans le débat public que ces quartiers sont précisément difficiles – c’est-à-dire bien plus criminogènes que le reste du pays – parce que la France y aurait entassé les populations immigrées au fil des années, sans solutions économiques. Ce discours reconnaît donc que la délinquance est supérieure dans ces quartiers à très forte population immigrée. Et c’est sans doute la raison pour laquelle la police y intervient plus qu’ailleurs. Le but de ces contrôles est d’identifier, de contrôler, de connaître et de repérer. Il est assez normal que la police se concentre sur des quartiers à forte délinquance, au risque sinon de perde en efficacité.
  4. Un autre point, soulevé par une enquête réalisée par le CNRS en 2009, complète l’analyse : 47 % des personnes contrôlées dans un endroit donné portaient des « vêtements associés à la culture jeune » alors qu’ils ne représentaient que 10% de la population présente. Ce n’est donc pas la couleur de peau — très largement non-blanche dans ces quartiers — qui génère le contrôle, mais le comportement et l’accoutrement. De très nombreuses personnes noires ou arabes, issues de quartiers très criminogènes, ne sont jamais contrôlées.
  5. Emmanuel Macron, si attaché à la communication, aurait enfin pu poursuivre une phrase précédemment formulée : il venait d’expliquer que la police française était à l’image de la société, et comportait donc des éléments racistes ou violents. C’est pour les mêmes raisons qu’elle compte en son sein des policiers “dont la couleur de peau n’est pas blanche” ! Et qui eux aussi exercent des contrôlés ciblés dans les mêmes proportions. Difficile d’imaginer qu’ils le fassent par racisme compulsif.

C’est tout cela qu’aurait dû rappeler le Président pour faire comprendre cette réalité de l’apparente disproportion des contrôles, au lieu de faire peser sur des forces de l’ordre qu’il sait exsangues un soupçon de plus.

« Ça veut dire qu’on est devenus fous et que les gens ne respectent pas un principe fondamental de la République, qui est ce qu’on appelle la laïcité. »

C’est ce qu’Emmanuel Macron a conclu après avoir comparé les cas de Mennel et Mila : « Nous avons aujourd’hui une situation de violence permanente qui donne le fait que, quand une jeune fille va dans une émission de variété grand public chanter avec le voile, elle est conspuée, elle doit partir, Mennel. Et vous avez une jeune fille qui critique l’Islam sur les réseaux sociaux (Mila), elle est harcelée, elle ne peut même plus être dans une école. »

On peut commencer par s’étouffer d’une telle comparaison : Mennel n’a pas été placée sous protection, ni même menacée de mort au point de changer d’établissement ; c’est en revanche ce que vit encore aujourd’hui Mila. On peut surtout s’étonner de l’évocation du terme de laïcité pour analyser ces faits.

Commençons par le cas de Mennel, évincée de l’émission The Voice à la suite de l’exhumation de certains tweets au sujet d’attentats commis sur le sol français. Elle avait alors été très vivement critiquée par de nombreux internautes et commentateurs pour avoir porté un voile lors de son audition dans l’émission de variété. Mais Emmanuel Macron aurait dû relire les derniers propos de l’intéressée avant de l’évoquer.

Mennel est récemment revenue sans voile, expliquant qu’elle avait divorcé de son mari musulman et américain qui refusait qu’elle fasse de la musique. A cette occasion, elle perdait instantanément 13 000 abonnés sur les réseaux sociaux, et déclarait : « J’étais le reflet de leur propre guerre. » L’aveu aurait dû heurter un Emmanuel Macron friand du libre choix individuel. Mais plus encore, Mennel se confiait sur le port du voile : « Pour moi c’était juste mon accoutrement. Même pas un signe religieux, mais une identité. » Les confidences de la jeune femme balaient d’un revers de main l’idée que la laïcité est l’outil adéquat : certains sont dans une guerre de conquête de visibilité, pour imposer une identité que les Français ne peuvent identifier comme la leur. C’était tout l’enjeu de cette polémique, qui dépassait de loin cette jeune fille.

Passons au cas de Mila, menacée de mort après avoir insulté Allah sur les réseaux sociaux. Elle est sous protection, vit cachée, et a dû changer d’école pour des raisons évidentes de sécurité. Elle paie le prix de l’usage d’une liberté potentiellement discutée mais acquise en France, qui est celle de caricaturer, insulter ou salir une religion.

Emmanuel Macron a récemment rencontré, à Paris, le chef d’Etat égyptien particulièrement engagé dans la lutte contre le terrorisme. Et ce dernier a pourtant réaffirmé son incompréhension totale de la tradition française de caricature. Le sujet n’est pas spécialement la laïcité, définie par Emmanuel Macron comme la liberté de croire ou de ne pas croire. Ce pourrait être en l’occurrence la séparation des lois religieuses et civiles, que ne conçoit pas l’islam. Mais c’est bien plus encore celui de la conquête — cette fois-ci agressive — d’une partie de la communauté musulmane en France qui refuse qu’une loi s’impose à celle d’Allah. Et Mila le paie.

« Il y a toute une part de notre histoire collective qui n’est pas représentée, il y a toute une part de notre histoire qui parle à notre jeunesse qui est noire, venant d’Afrique ou ultra-marine ou maghrébine et qui a ses héros. »

C’est ainsi qu’Emmanuel Macron a appelé de ses vœux la constitution d’un catalogue de 300 à 500 noms « de personnalités noires ou arabes » dont on ferait des noms ou des statues.

En refusant la “cancel culture” qui consiste à effacer des pans de l’histoire ou à déboulonner des statues, le chef de l’Etat a plaidé pour une réécriture de l’histoire à l’aune des minorités visibles. Dans un pays qui a supprimé le mot race de sa constitution, qui prétend sans cesse ne reconnaître aucune origine ni aucune couleur de peau, la proposition devrait faire hurler les antiracistes. Le chef de l’Etat explique très sereinement que les noirs, parce qu’ils sont noirs, (ou les arabes parce qu’ils sont arabes) ont « leurs héros » pendant que la population blanche a les siens — qui constituent depuis des siècles l’histoire de France. On peut difficilement formuler proposition plus essentialiste…

Il est par ailleurs intéressant de noter que les vagues d’immigration du début du siècle, essentiellement européennes, n’ont jamais eu de revendication telles tant l’ambition était de se fondre dans la France plutôt que de découper cette dernière en revendications historiques particulières et identitaires.

Mais Emmanuel Macron aurait dû se méfier, tant l’idée risque de causer des problèmes. Son gouvernement a déjà proposé des noms parmi lesquels on trouve Louis de Funès ou Lino Ventura… Mais aussi d’autres profils de « personnalités noires et arabes » qui raviveront à coup sûr l’histoire coloniale ! Cherif Cadi, premier musulman admis à l’école polytechnique en 1887 ou Hammou Moussik, officier de la légion d’honneur marocain ayant participé à la libération de la Corse en 1943 pour ne citer qu’eux.

A l’heure où la France se délite sur le terrain identitaire aussi, Emmanuel Macron aurait été mieux inspiré d’encourager les jeunes issus de l’immigration à servir la France avec tant d’entrain qu’ils pourraient un jour avoir une rue à leur nom pour avoir marqué son histoire ! Il a choisi de faire l’inverse en « améliorant » le passé, sans un mot pour les Français héritiers d’une histoire millénaire que les changements du pays peuvent très légitimement inquiéter à leur tour, notamment sur le terrain de l’histoire et de la culture. Rien de bien étonnant puisque le chef de l’Etat s’est ensuite appliqué à tenir un discours exactement contraire à celui de l’assimilation, au moment de définir le fait d’être Français.

« Être Français, c’est participer à un projet et à une citoyenneté (…) adhérer à des valeurs que sont la liberté, l’égalité, la fraternité et la laïcité (…) et c’est habiter une langue. (…) C’est appartenir à une histoire qui est enrichie de toutes vos histoires, ce n’est pas appartenir à une histoire écrite et figée. Elle se nourrit de toutes ces histoires venues de tous les continents parce que la France est un pays monde en quelque sorte. »

C’est par ces mots qu’Emmanuel Macron a répondu à la question qu’il venait lui-même de poser et qui résumait selon lui toutes les autres questions : qu’est-ce qu’être Français. La réponse est claire : hormis quelque adhésion abstraite à des valeurs que chacun pourra définir lui-même, être Français est finalement rester soi-même en imposant peu à peu sa culture d’origine à son pays d’accueil.

Au diable 1500 ans d’histoire, finie la continuité historique d’un peuple forgé par le christianisme, la Grèce et la Rome antiques, enterrée la nation qui rayonnait à travers le monde pour son identité unique et enviée : la France est désormais un amas de cultures piochées aux quatre coins du monde.

L’assimilation, qui préservait la culture et la lente évolution consensuelle d’un pays, préconisait l’exact inverse : il fallait faire de la France sa mère, adopter sa culture et son histoire pour prétendre devenir son enfant. Ce n’était pas à la France de s’adapter mais à l’immigré, et ce n’était pas lui qui était une chance pour la France mais l’inverse.

Emmanuel Macron a révélé, à plusieurs reprises, sa lecture anglo-saxonne de la société : chacun est chez lui comme il est, la France saura s’adapter. Là encore, le discours ne s’est adressé qu’aux Français de branche à qui la France n’aurait pas donné assez ; jamais aux Français de souche qui n’ont d’origines que françaises et qui voient peu à peu ces racines contestées ou relativisées sur leur propre sol. Leur inquiétude n’intéresse personne, pas même le chef de l’Etat.

« Quand votre famille parle l’arabe, c’est une chance pour la France. »

On comprend parfaitement ce que pourrait vouloir dire cette phrase, tant la pratique courante d’une langue étrangère est un atout considérable pour le rayonnement de la France à l’étranger. On le comprend d’autant mieux lorsque le monde arabe connaît une expansion sérieuse.

Mais Emmanuel Macron s’exprimait en l’occurrence sur le terrain de l’identité, de l’immigration et de l’intégration. Il venait par ailleurs de dire qu’être Français était, entre autres, « habiter une langue ». En évoquant ces familles où les parents parlent tous deux l’arabe, le Président aurait été bien inspiré d’encourager fermement l’apprentissage non-négociable du français parfois martyrisé — pour le malheur des concernés aussi — dans certains quartiers.

Que certains Français maitrisent parfaitement l’arabe, comme n’importe quelle autre langue, est une chance potentielle pour la France. Que des familles entières parlent l’arabe, et échangent en arabe, illustre une fracture dans le fait « d’être français ». Et donc une fracture dans la société elle-même.

On imagine d’ailleurs assez peu le Président prononcer la même phrase, que personne ne le poussera à formuler, au sujet du chinois. Et pourtant la maîtrise du chinois est un atout indiscutable dans le monde tel qu’il se dessine aujourd’hui.

En s’adressant ainsi à Brut, Emmanuel Macron a renoué avec un discours qu’il portait pendant la campagne : celui d’un Président actant l’archipel Français, et s’adressant tour à tour à ses communautés. Un autre genre de séparatisme.

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