MEMORABILIA

2020, l’année du naufrage de l’Etat français

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Outre les échecs en série face au Covid, on apprenait ce mardi qu’un groupe de pères de familles de Sevran a dû s’organiser pour empêcher des dealers de faire main basse sur leur résidence flambant neuve. Et qu’une femme atteinte d’Alzheimer était poursuivie devant un tribunal de police pour avoir mal rempli son attestation de sortie. Qui peut encore croire à la fiction du meilleur système social et sanitaire au monde ? 

Avec Edouard Husson, Charles Reviens, ATLANTICO, 10 décembre 2020.

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Atlantico.fr : En quoi l’année 2020 a été le révélateur des faillites technocratiques de l’Etat ? 

Edouard Husson : Je pense qu’il faut faire la part des circonstances: elles ont accéléré une prise de conscience qui aurait dû avoir lieu plus tôt. La crise du Covid-19 sert en effet de révélateur sur plusieurs points: Emmanuel Macron représente théoriquement ce qu’il y a de meilleur dans la haute administration. Or il y a un contraste fort entre ses poses de « chef de guerre » et son incapacité à faire face à une épidémie d’intensité très relative si l’on se fonde sur les chiffres de la mortalité.  Il n’est pas le seul. Edouard Philippe aura réagi aussi comme un technocrate dépassé par les événements. Il est vrai qu’après Philippe on a Castex. Si l’on pointe l’objectif sur le Ministère de la Santé, Olivier Véran ou Jérôme Salomon révèlent une grave baisse de niveau dans la formation de nos médecins: le facteur humain, si important dans le rapport entre un médecin et son patient, a fortiori entre le ministère de la Santé et une société plongée dans l’incertitude par un virus inconnu, est totalement absent du comportement de ces docteurs Knock. Et surtout, la mise en place des Agences Régionales de Santé il y a une dizaine d’années a produit une bureaucratie qui coûte très cher mais semble largement parasiter le fonctionnement de l’hôpital. Nous aurons donc eu une équipe très peu politique, très bureaucratique en charge de combattre une épidémie qui demandait une souplesse d’analyse et une réelle capacité organisatrice, du bon sens, une vue synthétique. Il aurait fallu faire confiance à nos grands chercheurs, laisser faire la médecine de ville, solliciter nos industriels pour faire fabriquer ou importer ce qui nous manquait en stock. Il aurait été vital de fermer nos frontières, de faire confiance à l’immunité collective tout en protégeant de manière ciblée les personnes à risque. Mais pour cela nous ne pouvons pas être gouvernés par des bureaucrates. Nous avons besoin de personnalités politiques dans un pays qui ait gardé une culture industrielle.  

Charles Reviens : L’extraordinaire année 2020 qui s’achève a permis une impitoyable analyse comparative des performances des écosystèmes publics nationaux, sanitaires mais pas seulement, pour la simple et bonne raison que la covid-19, à la différence d’autres pandémies récentes, a touché à peu près en même temps tous les pays du monde. Le système public français dominé par son Etat, a ainsi dû en temps réel voir ses choix et plans d’action comparés à ceux de nombreux autres pays, par exemple les autres pays occidentaux et les pays asiatiques développés.

La crise sanitaire de 2020 est donc un rare moment de vérité pour l’Etat de notre pays en montrant au grand jour l’aboutissement de tendances de long terme et révélant de façon assez facile sa performance relative en matière de préparation et de résilience dans tous les domaines d’action publique impactés et ils sont nombreux.

Dans le domaine sanitaire, une étude récente analyse la progressive dégradation de fait de la grande institution républicaine qu’est depuis 1945 l’hôpital public sous le poids d’une bureaucratisation et centralisation croissante, de limitation des investissements avec des personnels soignants « profitant » certes depuis de 20 ans des 35 heures mais au prix de rémunérations faibles et de réduction de moyens.

Le benchmark covid-19 de 2020 conduit ensuite au douloureux constat d’une performance sanitaire française plutôt médiocre : qualité de la prévention, réactivité, gestion de crise, nombre de contaminés ou de décès par unité de population…. La comparaison est effectivement cruelle avec la totalité des pays développés d’Asie mais également avec les voisins allemands, dotés d’une organisation sanitaire décentralisée et de moyens initiaux très supérieurs tant dans le domaine des tests que dans leurs capacités hospitalières. On note d’ailleurs que pour d’autres raisons les pays anglo-saxons ont également des résultats médiocres, avec par exemple 80 fois plus de décès covid-19 par unité de population que la Corée du Sud.

Si l’on se penche sur les enjeux de sécurité et d’ordre public, il faut rappeler que les augmentations très importantes de dépenses publiques françaises (tout simplement les plus élevées des 37 pays membres de l’OCDE) n’ont absolument pas profité aux fonctions régaliennes de l’Etat et notamment aux politiques de sécurité et d’ordre public. S’ajoute à cela la hantise pour les responsables politiques du syndrome Malik Oussékine (décédé en 1986 lors des manifestations de protestation contre la réforme des universités), à l’instar de la situation dans les banlieues en 2005. L’année 2020 poursuit quelque peu cette tendance avec certains événements à très fort impact médiatique conduisant à une remise en cause inédite de l’institution policière, dont le caractère impartial et républicain est pour partie remis en cause jusqu’au plus haut niveau de l’Etat.

Une autre grande institution française et républicaine semble également en péril. Les résultats mauvais pour la France de l’enquête 2019 TIMSS sur le niveau des élèves en science et en mathématiques rentrent en résonnance avec les restitutions régulières des enquêtes PISA de l’OCDE qui placent la France à un rang au mieux moyen, avec en outre la spécificité d’un écart particulièrement important des élèves en fonction du milieu socio-professionnel de leurs parents. Tout cela renvoie à la fois au cadre pédagogique de l’éducation en France depuis un demi-siècle ainsi qu’au fait les enseignants en France sont, comme leurs collègues soignants, nombreux, travaillant plutôt moins qu’ailleurs mais également particulièrement mal payés. La crise sanitaire a confirmé ces tendances.

Pourquoi l’Etat français et son système social qui étaient si performant (et vantés dans le monde entier) sont-ils devenus si obèses et impotents ?

Edouard Husson : La France a tiré le plus mauvais parti possible de Maastricht. Loin de rendre l’Etat vertueux, le système de banques centrales a permis aux dirigeants français un endettement apparemment sans douleur, à l’abri des taux allemands. Comme par ailleurs la monnaie unique était surévaluée pour l’appareil socioéconomique français (il s’agit moins de productivité des individus que de poids des charges sociales), il y a eu un laisser-aller français, sur lequel l’Allemagne a fermé les yeux car elle a besoin de la France pour que la monnaie unique tienne: on a créé des emplois publics faute de création d’emplois par le secteur marchand. Ajoutez le tournant raté d’un véritable contrôle de l’immigration, durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy. L’immigration légale et illégale pèse énormément sur les finances publiques dans un pays qui ne crée pas d’emplois industriels. Enfin, cerise sur le gâteau, la crise de l’Education Nationale et, plus généralement, de notre capacité à former les jeunes générations aux emplois de la troisième révolution industrielle. Prestations sociales, coûts visibles et cachés de l’immigration, faiblesse du taux d’emploi dans le secteur marchand, étiolement du secteur industriel. Depuis que Nicolas Sarkozy a réalisé un quinquennat en demi-teinte, le pays s’est donné successivement à un apparatchik dépassé par la complexité de la situation puis à un bureaucrate caractérisé par un fort contraste entre sa compréhension, médiocre, des enjeux du monde et de la nation et sa volonté de puissance, sans limite.

Charles Reviens : La France est tout à fait spécifique en matière de finances publiques dans l’OCDE : les plus gros impôts n’arrivent pas à financer les plus grosses dépenses publiques toujours croissantes avec apparition par accumulation de déficits d’une dette publique particulièrement élevée alors qu’elle était très faible au début des années 1970. L’énorme dépense publique est avant tout au service d’un Etat social plus ou moins hors de contrôle, alors même que les dépenses régaliennes ou l’investissement public sont tendanciellement en régression.

Il est effectivement de plus en plus difficile de considérer que ces dépenses sociales conduisent à un Etat social performant. Le doute est de mise sur leur soutenabilité et leur efficacité, comme en atteste la performance déjà évoquée de l’écosystème sanitaire français dans la pandémie ou d’autres convulsions à l’instar du mouvement des gilets jaunes de 2018-2019.

Le caractère « obèse » et « impotent » évoqué tient principalement à des décisions publiques particulièrement impactantes prises il y a plusieurs décennies par la gauche (retraite à 60 ans en 1982, RMI devenu RSA en 1988, réduction du temps de travail en 1997) puis fait avalisées par la droite au pouvoir ensuite, décisions qu’il est extraordinairement difficile de remettre en cause. La dérive financière des dépenses sociales conduit en outre à l’étranglement tant de l’Etat régalien que de l’économie productive.

A l’instar d’un Gorbatchev, Emmanuel Macron serait-t-il le fossoyeur d’un système technocratique qu’il avait été élu pour sauver ?

Edouard Husson : Gorbatchev avait vécu, avant d’arriver au pouvoir. Comme beaucoup de Soviétiques qui avaient connu la Seconde Guerre mondiale, il avait été formé à l’école de la vie. Emmanuel Macron n’a rien vécu. Il se meut dans un univers protégé, celui de la haute fonction publique française. Il a eu de puissants parrains mais dont l’objectif est de pérenniser la rente qu’ils tirent de l’ouverture de la France à la mondialisation. Alors effectivement, pour faire écran entre la société française, sans protections réelles, et les grands vents de la mondialisation et de la troisième révolution industrielle, notre « aristocratie stato-financière », comme l’appelle Emmanuel Todd, a laissé proliférer un secteur public central et territorial qui coûte toujours plus cher dans un pays de plus en plus endetté grâce aux facilités qu’accorde le système des banques centrales européennes et, bientôt, la Commission européenne. Emmanuel Macron n’a pas de plan B. Celui que certains ont appelé, par une flagornerie qui touche à la bêtise, le « Mozart de la finance » ne sait faire qu’une chose: endetter toujours plus le pays pour pallier les ratés de sa politique. Même si on lui laisse deux ou trois bonnes intuitions dans la réforme du Code du Travail, cela pèsera peu au bout du compte à côté de la crise des Gilets Jaunes, du fiasco de la réforme des retraites et de la Berezina du Covid-19. 

Quelles armes reste-t-il aux citoyens français pour obtenir que l’Etat se ressaisisse ?

Edouard Husson : Nous sommes dans une situation curieuse où d’un côté le pays est anesthésié par l’argent facile de la BCE et la prolifération des emplois publics; et de l’autre un véritable malaise couve sous la cendre des trois gâchis du quinquennat (Gilets Jaunes, Retraites, Coronavirus). Comme le président a de plus amorcé un jeu très dangereux consistant à déplacer pour raisons sanitaires les élections sans aucune cohérence dans les reports, il n’est pas impossible qu’il y ait une grosse explosion sociale avant les régionales ou les présidentielles. Le vote doit normalement canaliser les frustrations. Si ce n’est plus le cas, le pays cherchera d’autres exutoires. Je pense en particulier qu’il y a un point que personne n’a voulu voir: les fonctionnaires n’ont eu aucun sacrifice à faire durant la crise du coronavirus. Pour eux, il n’y a pas eu de feuille de paie réduite par le chômage partiel. C’est un potentiel explosif considérable. 

Charles Reviens : Commençons par revenir aux fondamentaux de la situation française. Tout au long du XVIIIème siècle la France, premier Etat-nation abouti, était la troisième puissance démographique et économique du monde, derrière la Chine et l’Inde. C’est aujourd’hui la 27ème population du monde du fait d’un repli démographique très précoce et la 9ème économie suivant la méthodologie parité des pouvoirs d’achat du FMI. Cette évolution peut expliquer certains éléments de la nostalgie et du déclinisme français.

Pour améliorer la situation de la France et de son Etat, il serait particulièrement utile d’abandonner collectivement plusieurs cadres idéologiques qui ne marchent pas : refus de la recherche de la concorde et guerre de tous contre tous, mépris constant des questions de compétitivité économique (« l’intendance suivra »), conscience de la réalité des confrontations économiques et technologiques, amour immodéré de l’égalité et de l’égalitarisme, abandon regrettable dans les années 1980 des ambitions en matière industrielle et d’aménagement du territoire, soutenabilité économique et anthropologique de la politique d’immigration.

Il est peu probable que  telles transformations se fassent sans résistance : concernant ainsi le seul sujet de l’immigration, l’essayiste britannique Douglas Murray indique dans un récent article du Figaro que « pour admettre le défi auquel nous sommes confrontés, il faudra admettre que plusieurs générations de décideurs politiques à travers l’Europe ont commis des erreurs historiques ou été totalement incompétentes. Le plus simple, pour les politiques, est toujours de remettre cette question à plus tard, de mettre un terme à la discussion et de persécuter les gens parce qu’ils ont dit la vérité ».

Se pose également une question sur les modalités d’exercice du pouvoir en France dont on commence à voir les défauts : poids devenu dominant des enjeux de communication dans l’action politique, centralisation politique et administrative sans aucun équivalent dans le monde développé et aboutissant pourtant à « absolutisme inefficace » dénoncé par Jean-François Revel dès 1992. Jacques Julliard nous disait récemment que « beaucoup des absurdités que chacun dénonce depuis un an proviennent de ce que la France est tout à la fois suradministrée et sous-gouvernée. »

On peut enfin rappeler l’ouvrage de 2006 de Jacques Marseille « Du bon usage de la guerre civile en France » : l’historien rappelait les précédentes crises en remontant jusqu’à la guerre de Cent Ans et considérait donc que la crise qu’il voyait alors poindre (infiniment plus forte en 2020) ne pouvait que déboucher sur une rupture dont il n’est pas interdit d’espérer qu’elle soit bénéfique et sans heurts.

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