MEMORABILIA

Mila cachée, Assa célébrée : 2020 où l’année où la France bascula dans la double pensée

VALEURS OPPOSÉES

Alors qu’Assa Traoré est célébrée, le lycée militaire qui abritait Mila menacée de mort par des islamistes dit ne plus pouvoir la protéger. Un renoncement qui montre la double pensée pratiquée en France, du nom de ce terme forgé par Orwell consistant à accepter deux points de vue opposés pour mettre en veilleuse tout esprit critique. 

Avec Edouard Husson. ATLANTICO, 13 décembre 2020.

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– Qui se souvient d’une époque où l’on disait que Time Magazine était plutôt proche des Républicains américains et Newsweek des Démocrates? Je me rappelle que mes parents étaient abonnés aux deux. C’était dans les années 1970 et 1980: ils avaient une petite préférence pour l’orientation politique de Time mais lire l’un et l’autre donnait une bonne idée de ce qui se disait et pensait aux Etats-Unis avec deux grands partis qui se combattaient mais n’étaient pas séparés par le fossé d’une guerre civile culturelle comme aujourd’hui. Il arrivait que ces deux journaux parlent de la France. Ce n’était pas toujours profond mais c’était respectueux de la réalité de notre pays.

Quarante ans plus tard, on ne constate pas seulement une évolution mais une révolution. Newsweek n’a pas résisté au bouleversement numérique des médias. Il n’existe plus qu’en format digital; et le journal a été modéré dans son soutien à Biden, faisant de temps en temps de la place à des soutiens de Donald Trump. Time Magazine a mieux résisté économiquement; mais en revanche le magazine a complètement trahi son esprit d’origine. Et rien ne le révèle mieux que la place faite cette semaine, dans le groupe des personnalités de l’année, à Assa Traoré. La jeune femme est présentée comme une équivalente des activistes américains qui ont organisé des manifestations après la mort de George Floyd. Elle déclare elle-même dans le texte accompagnateur que son frère est une victime, au même titre que George Floyd.

« Il y a quelque chose de pourri au royaume d’Occident » pourrait-on dire en paraphrasant la célèbre formule de Hamlet sur le royaume de Danemark. Lorsque ce qui fut un grand journal américain décide d’illustrer ce qui se passe en France aujourd’hui, on n’y pense pas à Samuel Paty, victime de son attachement à la liberté d’expression. On n’y pense pas non plus à Mila, qui est pourtant une des héroïnes involontaires de l’année 2020. 

Le contraste entre la promotion frelatée d’Assa Traoré, pur produit marketing de la bien-pensance culturelle qui caractérise l’internationale des bobos et le dernier épisode de l’affaire Mila est particulièrement frappant. Au moment de la parution de Time Magazine, l’on apprend en effet que le lycée militaire qui abritait Mila menacée de mort par des islamistes ne se sent plus en mesure de protéger la jeune fille et la met en « téléenseignement ». Elle a été maladroite sur les réseaux sociaux en donnant à comprendre où elle est au lycée. Et du coup la direction de son lycée ne se sent plus en mesure de la protéger.

Est-ce qu’on se rend bien compte de ce qui est en train d’advenir? L’armée française, qui est censée protéger le territoire et ses concitoyens n’est pas en mesure d’assurer la protection d’une seule personne menacée de mort sur les réseaux sociaux parce qu’elle a exercé sa liberté d’expression. On ira même plus loin en soulignant que, dans le cas de Samuel Paty comme dans celui de Mila, on se trouve dans le cas curieux où la liberté d’expression semble s’être réfugiée dans un dernier bastion, celui du « droit au blasphème ». Ni les caricatures de Charlie Hebdo montrées par Samuel Paty à ses élèves, ni les propos de Mila dans ses deux vidéos ne témoignent d’une grande finesse d’analyse; mais il faut se demander comment la parole publique critique a pu à ce point se rétrécir qu’il ne reste plus que le blasphème pour sentir que l’on est encore un peu libre de dire ce que l’on veut.

Ce qui caractérise l’Occident, actuellement, c’est (1) une large bien-pensance institutionnalisée, fondée sur l’alliance objective de l’argent et de l’extrême gauche, (2) une immense lâcheté de tous ceux – partis politiques modérés, corps constitués traditionnels, journaux qui se définissaient autrefois comme « conservateurs » –  qui devraient mettre le holà à la tyrannie du « politiquement correct » et ses réseaux internationaux – et (3) quelques bastions où va se réfugier l’envie de liberté, aux marges de la vie publique.

Qu’il s’agisse du populisme ou de la proclamation du droit au blasphème, tout se passe comme si la démission de ceux qui devraient défendre l’ordre et les libertés à la fois condamnait tout ce qui a fait l’Occident à se réfugier dans la marginalité ou l’outrance.

Rien n’est plus frappant que cette phrase du communiqué militaire justifiant le renvoi de Mila chez elle: la mesure est prise « le temps d’un apaisement de la situation sécuritaire ». On passera sur l’approximation dans l’utilisation de la langue française. Là ce n’est pas devant la Wehrmacht que les chefs capitule, c’est contre quelques fous furieux armés d’un couteau. Mila – Gavroche en version lesbienne – est abandonnée par ses compatriotes – et en particulier ceux qui ont pour mission de défendre la nation – tandis qu’Assa Traoré, professionnelle de la révolution est fêtée par un Occident atteint de haine de soi.

Cela en dit long sur la démission collective de toutes nos institutions. A quoi sert de bomber le torse en abondant une loi sur le séparatisme pour ensuite la renommer loi sur la laïcité car des groupes de pression musulmans ont protesté et cela en même temps que l’on se montre incapable de protéger Mila – comme on a laissé tuer Samuel Paty?

Le glamour de la mise en scène d’Assa Traoré par Time Magazine cache la réalité sordide d’une immense capitulation devant la violence de minorités, la tyrannie intellectuelle du « politiquement correct » qui s’est emparée des universités et des médias, et un certain nombre de puissances d’argent à l’échelle internationale.

Le résultat en est une inversion des valeurs. L’intimidation, le conformisme et la violence sont mis à l’honneur; le courage, la dissidence et l’ordre social sont bafoués chaque jour sous nos yeux tandis qu’un pouvoir de plus en plus impuissant s’adonne quotidiennement à des gesticulations grotesques qui dissimulent de plus en plus mal une capitulation générale. 

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