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Chine: «L’Amérique me rappelle l’amirauté russe en 1905, avant le désastre de Tsushima»

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GRAND ENTRETIEN – David Goldman, éditorialiste à Asian Times, estime que l’Amérique doit d’urgence s’engager dans un grand programme national à l’incitation du Pentagone, et construire une alliance technologique avec ses alliés, si elle ne veut pas être rapidement dépassée par une Chine qui ambitionne de devenir la puissance dominante de la 4e révolution industrielle.

Par Laure Mandeville Publié le 10/12/2020 LE FIGARO

Éditorialiste à Asian Times et auteur d’un livre percutant sur le défi technologique chinois, ce spécialiste de la Chine estime que les États-Unis se rapprochent dangereusement d’un désastre stratégique aussi fracassant que celui qu’essuya jadis la Russie tsariste à Tsushima, pour avoir sous-estimé la puissance de la flotte japonaise. Pour lui, l’Amérique a totalement sous-estimé l’ampleur du défi. Elle doit d’urgence s’engager dans un grand programme national à l’incitation du Pentagone, et construire une alliance technologique avec ses alliés, si elle ne veut pas être rapidement dépassée par une Chine qui ambitionne de devenir la puissance dominante de la 4e révolution industrielle. Tout n’est pas perdu, mais «un sursaut collectif de l’ampleur» de la révolution spatiale de Kennedy ou de la guerre des étoiles de Reagan sera nécessaire.


LE FIGARO. – Vous avez évoqué un «moment Tsushima» pour l’Amérique, comparant l’impuissance américaine face à la poursuite des avancées économiques et technologiques chinoises en pleine crise américaine du Covid, à la défaite désastreuse de la flotte russe contre le Japon. Tout est perdu?

David GOLDMAN. – Tout n’est pas encore perdu, mais le comportement américain me rappelle effectivement celui de la Russie tsariste face au Japon en 1904. L’amirauté russe aurait dû tirer ses conclusions après Port-Arthur, sur le fait qu’elle avait besoin d’une nouvelle flotte, au lieu d’envoyer ses navires obsolètes de la flotte baltique. L’Occident garde des ressources technologiques et une créativité énorme, mais il doit les mobiliser, sinon il perdra la bataille et la Chine dépassera l’Amérique en tant que superpuissance. La Chine veut acquérir une position économique dominante basée sur le contrôle des technologies-clés de la 4e révolution industrielle, tout particulièrement les applications d’intelligence artificielle qui concernent les grandes bases de données. Elle veut contrôler les brevets, les standards industriels et la technologie qui forceront le reste du monde à payer un tribut à l’empire chinois. Et elle veut une position militaire imprenable, qui lui permette d’intimider et humilier ceux qui portent atteinte à ses intérêts – comme elle tente de le faire avec l’Australie.

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Quelles ont été les erreurs stratégiques qui ont mené les États-Unis à ignorer l’ampleur du défi chinois si longtemps?

Après la chute du communisme, les États-Unis ne pouvaient imaginer l’émergence d’un autre rival stratégique. Le revenu chinois par tête d’habitant en 1990 représentait un neuvième de ce qu’il est aujourd’hui. Les compagnies américaines voyaient la Chine comme une source de main-d’œuvre et de produits bon marché. L’Amérique ne pouvait imaginer que la Chine puisse faire un grand bond vers le statut de superpuissance technologique. Nous n’arrivons toujours pas à en croire nos yeux.

Est-ce le fait que les compagnies technologiques américaines aient abandonné l’industrie du hardware pour se concentrer sur les logiciels, qui a été l’erreur historique?

Cela n’a certainement pas été une erreur pour les actionnaires des compagnies technologiques américaines qui ont ajouté des trillions de dollars à leur capitalisation! Les compagnies de software qui réussissent ont de très gros retours sur investissement parce que le coût marginal de l’ajout de nouveaux clients est nul. Les compagnies qui produisent des infrastructures high-tech comme Ericsson ou Huawei ont un retour sur investissement à un chiffre. Quand l’Administration Trump a approché la compagnie Cisco, jadis leader de routeurs internet, pour lui suggérer une fusion avec Ericsson dans le but de créer un champion qui fasse concurrence à Huawei, cette dernière a répondu qu’elle n’achetait pas de compagnies aux marges de revenus aussi basses. C’est le hardware bon marché produit en Asie qui a permis le boom du software. L’Asie a subventionné des investissements intensifs en capital, les États-Unis les ont évités. Avec des conséquences dévastatrices pour la compétitivité à long terme de l’Amérique. Ce choix a aussi mené à une perte de 10 millions d’emplois industriels.

Les Américains ont accepté de vastes transferts de technologie pour accéder aux marchés chinois, ils ont aussi accueilli quelque 350.000 étudiants chinois annuellement dans les universités américaines, sans rien contrôler. Était-ce de la naïveté, de l’aveuglement, l’appât du gain?

Environ quatre cinquièmes des doctorants en ingénierie électrique et en informatique des universités américaines sont étrangers, et les Chinois sont le plus gros contingent. Nous avons formé une génération de professeurs chinois de classe mondiale. Les Asiatiques représentent aussi la moitié des ressources humaines des firmes technologiques américaines. Nous ne pouvons nous passer des immigrants asiatiques. Avec le recul, il est clair que nous aurions dû recruter les étudiants que nous voulions garder aux États-Unis. Nous avons été très naïfs sur les transferts de technologie et le vol de propriété intellectuelle. Mais c’est une exagération d’attribuer la montée de la Chine au pillage de la propriété intellectuelle. Certaines compagnies chinoises, dont Huawei, ont été plus innovantes que les rivales occidentales. La Chine produit six fois plus d’ingénieurs et de spécialistes d’informatique que les États-Unis, et leur qualité est quasi égale à la nôtre.

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Avec Trump, puis le Covid, on a eu le sentiment soudain d’une prise de conscience. Son secrétaire d’État Mike Pompeo a fait le tour de l’Europe et de l’Asie pour avertir du danger chinois. Washington a annoncé l’interdiction pour TikTok d’opérer en territoire américain. L’UE a décidé de scruter les investissements chinois.La Grande-Bretagne a refusé la technologie Huawei sur la 5G… Mais ces revers ont été temporaires pour la Chine. La bataille victorieuse de Pékin contre le Covid lui redonne-t-elle l’avantage?

La diplomatie chinoise du «loup combattant» (les pressions exercées contre certains partenaires économiques plus faibles) a terni sa réputation. Berlin a publiquement dénoncé son homologue chinois Wang Yi après que ce dernier eut averti que la République tchèque paierait un «prix élevé» suite à la visite du président du Sénat tchèque à Taïwan. Il y a eu beaucoup d’incidents similaires. Les sondages d’opinion en Occident, montrent une hostilité grandissante vis-à-vis de Pékin. Ce sentiment occidental plaide pour une coalition anti-Chine, mais il est en balance avec la logique de puissance. La Chine est la seule économie de premier plan qui aura une croissance positive en 2020. Sa puissance technologique en matière de 5G, et plus important, les applications industrielles, commerciales et médicales que la 5G rend possibles, ont persuadé la plupart des pays d’Occident, qu’il n’était pas possible d’isoler la Chine.

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Si le pétrole a été le carburant du XXe siècle, les données seront le carburant du XXIe siècleDavid Goldman

Allons-nous abandonner toutes nos données – le fameux big data – à une dictature communiste?

Les médias allemands ont fait fuiter un projet de loi qui permettra l’installation de la 5G de Huawei. La défaite de Trump à l’élection américaine a probablement fait pencher la balance. Huawei a toujours considéré la 5G comme le socle d’un écosystème de nouvelles technologies. Comme son technologue en chef me l’a expliqué, «le point de contrôle» de l’économie mondiale est aujourd’hui le transport et le stockage de données lisibles et utilisables par des machines. Pour utiliser une comparaison, si le pétrole a été le carburant du XXe siècle, les données seront le carburant du XXIe siècle.

La Chine par exemple, a déjà numérisé les données médicales et la séquence ADN de centaines de millions de ses propres citoyens, et Huawei compte y ajouter les dossiers d’un demi-milliard de personnes hors de Chine en dix ans. Cette «banque de données» transformera la recherche pharmaceutique. Toute compagnie européenne de renom a aujourd’hui une association en intelligence artificielle avec une des principales entreprises de tech chinoises. Les «data» peuvent aussi révolutionner l’industrie manufacturière et la logistique. Si la Russie et l’Allemagne sont intégrés dans les systèmes chinois, la puissance de la 4e révolution industrielle version chinoise s’étendra de la mer de Chine sud jusqu’au Rhin.

Obama avait lancé le partenariat transpacifique, que Trump a abandonné, le jugeant contraire aux intérêts commerciaux américains. Mais on voit maintenant émerger un partenariat asiatique initié par la Chine. Les Australiens, Sud-Coréens et autres membres ont-ils décidé de rejoindre cet ensemble parce qu’ils considèrent que l’Amérique est une puissance déclinante et divisée?

Le partenariat économique régional que vous évoquez réduira les droits de douane de manière drastique. La logique du développement d’un marché intérieur asiatique rappelle la logique de l’Union européenne. L’Australie est dans une bataille très violente avec Pékin, mais elle exporte vers la Chine plus qu’elle ne l’a jamais fait. Elle ne pouvait se permettre le luxe de rester à l’extérieur. Pendant des décennies, le consommateur américain a été la principale source de demande pour l’économie mondiale ; c’est le tour du marché asiatique. Il est significatif que le Japon et la Corée du Sud aient poliment refusé les demandes de Washington d’exclure Huawei de la 5G.

Que peut faire Joe Biden?

La plateforme de Joe Biden a inclus des mesures pour promouvoir la recherche et développement. Mais les rapports des think-tanks proches de sa campagne ne sont pas très ambitieux. Par exemple, une note récente de la Société asiatique affirme que les États-Unis ne devraient pas essayer de créer leur propre champion dans les télécommunications, pour faire concurrence à Huawei, mais plutôt subventionner un software contournant la 5G. J’ai peur que pendant que nos compagnies high-tech s’emploient à cela, Huawei n’installe sa domination sur la 5G à travers le continent eurasiatique.

Pour restaurer notre capacité manufacturière en matière de high-tech, nous aurions besoin de mesures d’incitation spectaculaires, du même type de soutien du Pentagone que celui qui a mené à toutes les innovations de l’âge digital, des microprocesseurs à l’internet ; et nous aurions besoin de mettre un accent bien plus grand sur les mathématiques et la science, à chaque étage de notre système éducatif. Surtout, il nous faudrait retrouver le même sens d’un but collectif que John Kennedy avait insufflé avec le programme spatial ou Reagan avec l’Initiative de défense stratégique. Considérant que nous venons de dépenser plusieurs milliers de milliards de dollars à subventionner les revenus de la population et à soutenir les marchés financiers, engager un autre millier de milliards de dollars pour soutenir notre supériorité technologique ne serait pas extravagant.

L’empire chinois veut collecter une rente du reste du monde, forcer les autres pays à soutenir les intérêts chinois et gagner tout conflit militaire éventuelDavid Goldman

Une alliance technologique avec l’Europe pourrait-elle encore redonner l’avantage à l’Occident?

Je n’ai aucun doute sur le fait qu’une initiative américaine crédible serait très bien accueillie en Europe, au Japon, en Corée du Sud et bien sûr à Taïwan. Nous avons pris ces derniers temps une position très problématique, visant à décourager nos alliés d’utiliser les télécommunications chinoises sans leur proposer une offre technologique compétitive alternative!

Dans le livre que vous avez publié en juin, vous montrez comment la Chine, patrie des «stratagèmes», a créé un «stratagème» global, visant à conquérir le monde technologiquement, dans le but de le «sino-former»…

La Chine sait exactement où se trouvent ses citoyens à n’importe quel moment, grâce à la localisation téléphonique et à la reconnaissance faciale, elle sait avec qui ils se trouvent, ce qu’ils ont posté sur les réseaux sociaux, et ce qu’ils ont acheté. Cela donne au gouvernement chinois un degré de contrôle sur sa population qu’aucune dictature au monde n’a jamais exercé. On parle beaucoup de l’idée que la Chine va exporter son modèle politique en même temps que sa technologie, et il y a sans aucun doute des dictatures qui utilisent la technologie chinoise pour réprimer politiquement. Mais je ne pense pas que la Chine ait l’intention, sans parler de la capacité, d’imposer son système, contrairement à l’Union soviétique. La Chine n’a jamais montré beaucoup de curiosité pour la question de savoir comme les Barbares (et, pour elle, tous sont barbares à l’exception des Chinois) sont gouvernés. L’empire chinois veut collecter une rente du reste du monde, forcer les autres pays à soutenir les intérêts chinois et gagner tout conflit militaire éventuel. C’est déjà assez préoccupant.

Beaucoup d’experts ne partagent pas votre pessimisme, car ils pointent du doigt les faiblesses intrinsèques des régimes autoritaires et totalitaires.

Les démocraties sont moins susceptibles de persister dans leurs erreurs. À court terme, il y a toutefois bien des exceptions. Mais l’Union soviétique a failli gagner la guerre froide. Après que des armes russes aient abattu 100 avions israéliens pendant la guerre de 1973, beaucoup d’analystes ont cru que la Russie gagnerait. Les États-Unis ont renversé la tendance, mais ce résultat était loin d’être acquis d’avance. Pendant trente ans, nous avons constamment sous-estimé la robustesse de l’économie chinoise ; sa capacité à gérer par exemple la migration de 600 millions de personnes des campagnes vers les villes! Quand l’épidémie de Covid-19 a commencé, on a parlé de «Tchernobyl» chinois! Les défauts du système chinois tendent à être exagérés. Il est vrai que la Chine a une population qui vieillit rapidement mais pas aussi vite que celle du Japon ou de la Corée du Sud. À long terme, cela créera de sérieux problèmes mais pas dans les vingt prochaines années, qui seront décisives. La Chine a montré une vraie inventivité pour contourner les dispositifs visant à la freiner et sa montée en puissance dans la 5G ne semble pas avoir été ralentie. Il est possible qu’elle finisse par s’embourber dans des problèmes internes, mais c’est improbable. Compter sur un effondrement chinois n’est pas une stratégie. Nous ferions mieux de prendre pour hypothèse que la Chine ne s’effondrera pas et que nous devons mobiliser toutes nos forces pour être à la hauteur du défi. Une variante du défi de Pascal en quelque sorte.

You Will Be Assimilated China’s Plan to Sino-form the World, David Goldman, Bombardier Books, 2020.

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