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La France menacée par une vague migratoire afghane

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ENQUÊTE – La recrudescence de ces réfugiés qui fuient la guerre en quête d’un eldorado en Europe fait craindre une «menace sécuritaire» sur le territoire.

Par Etienne Jacob, 21 décembre 2020. LE FIGARO

Une manifestation à Kaboul contre la republication des caricatures de Charlie Hebdo, le 30 octobre 2020.
Une manifestation à Kaboul contre la republication des caricatures de Charlie Hebdo, le 30 octobre 2020. HOSHANG HASHIMI / AFP

«Le monde est abîme, et le monde s’abîmera». Ce proverbe pachtoune, ethnie majoritaire en Afghanistan, n’a jamais autant sonné juste dans ce pays d’Asie centrale, en guerre depuis 1978. À chaque jour, sa flambée de violences. Les talibans multiplient les attaques contre des forces gouvernementales exténuées. Et les civils en sont les premières victimes, à commencer sur le plan humain. L’accord historique de retrait des troupes étrangères, signé entre les talibans et les États-Unis en février – lesquelles sont sur place depuis plus de 7000 jours – a permis à ces islamistes radicaux d’entrevoir un retour au pouvoir. Effrayant la population, qui redoute ce qu’ils avaient mis en place entre 1996 et 2001 : exécutions publiques par lapidation, pratique religieuse ultrastricte, danse et musique bannies, droits des femmes inexistants. Et le pays de devenir une véritable colonne vertébrale pour les terroristes d’al-Qaida, dirigés par Oussama Ben Laden. Dix-neuf ans après, les talibans ont réussi à récupérer près de 30% du territoire.

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Sur place, les besoins n’ont jamais été aussi nombreux. Les Nations unies s’en sont fait l’écho la semaine dernière, estimant que 5 millions de personnes en plus – 16 millions au total – auront besoin d’aides humanitaires en 2021. «Un financement est urgemment nécessaire», a-t-on alerté. Par ailleurs, «s‘il y avait un échec des pourparlers de paix», commencés à Doha, en septembre dernier, entre talibans et gouvernement afghan, le risque serait celui d’un «retour en arrière avec des conséquences catastrophiques, y compris des nouveaux déplacements de population», confie au Figaro Céline Schmitt, porte-parole du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR). Et qui dit déplacements, dit aussi migrations. Confrontés à des pays voisins qui ne veulent plus d’eux (Iran, Pakistan) ou n’ont jamais vraiment voulu (Turkménistan, Tadjikistan, Ouzbékistan), les Afghans sont de plus en plus nombreux à se tourner vers l’Europe.Le nombre de primo demandeurs d’asile afghans a été quasiment multiplié par cinq en cinq ans en France 

L’eldorado européen pour fuir la guerre

Autrefois, ces migrants favorisaient trois destinations. La Suède, qui avait accueilli 163 000 demandeurs d’asile en 2015. Le Royaume-Uni, où la langue anglaise, la dérégulation du travail, et la forte diaspora afghane permettaient une meilleure intégration. Et enfin l’Allemagne, puissance européenne industrialisée et prospère, ayant reçu un million de réfugiés en 2015. Aujourd’hui, ces trois pays ont considérablement restreint leur politique migratoire. Conséquence : les Afghans se retrouvent bien souvent bloqués en Grèce, en Italie ou en France. Les chiffres de l’Office de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) sont catégoriques. Le nombre de primo demandeurs d’asile a été quasiment multiplié par cinq en cinq ans dans l’Hexagone. Propulsant le pays à la première place de ce triste classement en 2019, devant l’Albanie, la Géorgie et la Guinée.

Premières demandes d’asile acceptées en France, entre 2015 et 2019. LE FIGARO

Les migrants afghans sont si nombreux en France qu’ils constituaient plus de 90% du camp de Saint-Denis, au nord de Paris, démantelé il y a quelques semaines avec 3500 personnes en son sein. Et pourtant, l’Hexagone n’est pas l’eldorado qu’ils entrevoyaient. D’abord, car les relations entre Paris et Kaboul n’ont jamais été très fortes. «La France a surtout permis un ancrage culturel à une élite afghane. Par exemple, le dernier roi d’Afghanistan, Mohammad Zaher Shah, avait étudié au lycée français Istiqlal, et toute la famille royale était francophile. Mais l’ancrage économique n’a jamais vraiment été présent», analyse Karim Pakzad, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Mais aussi (et surtout) car l’intégration de ces migrants n’est pas aussi facile que dans les pays cités ci-dessus. «Ils n’ont pas les mêmes avantages. Il est quasiment impossible de travailler légalement», soulève-t-il.

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Les zones où se situent ces camps de migrants, que ce soit à Paris ou en Ile-de-France, sont bien souvent minées par ces groupes de jeunes, qui errent sans but précis. «En attente de l’examen de leur demande d’asile, ou bien après un refus, beaucoup versent dans le trafic de cigarettes ou de drogue pour tenter de subvenir à leur besoin», dissèque une source policière française. Les nombreuses rixes, recensées récemment, n’arrangent pas les choses. Probablement car parmi ces réfugiés, on trouve des individus d’ethnies différentes. «Les Pachtounes ne se mélangent pas avec les Hazaras ou les Tadjiks», confie une source bien informée. «Il y a trois ans, le long du canal Saint-Martin, il y avait les tentes des Hazaras sur une rive, et les Pachtounes de l’autre», se remémore le chercheur Karim Pakzad.

Auparavant, les migrants afghans étaient majoritairement des jeunes issus de grandes villes. Aujourd’hui, «ce sont aussi des jeunes, mais ils sont issus de petites communes frontalières avec le Pakistan, au sud-est de l’Afghanistan», rapporte Karim Pakzad. La différence est, là aussi, ethnique. Ces jeunes sont le plus souvent des Pachtounes, de la même ethnie que les talibans. «Ce ne sont pas des réfugiés politiques, contrairement à ceux qui les ont précédés il y a quelques années. Ils sont à la recherche d’une vie meilleure, donc leurs demandes d’asile sont souvent refusées», relate notre interlocuteur, ancien professeur à l’université de Kaboul. Fuyant ces zones rurales de l’Afghanistan où les affrontements sèment le chaos, ces ressortissants se retrouvent sans solution. «Ils restent souvent sur le territoire malgré le refus de demande d’asile», atteste une source policière.

« Chasser les talibans, développer la démocratie là-bas, le droit des femmes. Ce sont de belles intentions onusiennes. Mais n’oublions pas que l’Afghanistan est le dernier pays de l’Orient médiéval »Georges Lefeuvre, chercheur associé à l’IRIS

«Impensable de caricaturer Mahomet»

À leur arrivée en France, pays aux multiples fractures mais en paix, les Afghans subissent parfois un véritable «choc civilisationnel, culturel». «Ils sont radicalisés. Ils sont imprégnés d’un islam très conservateur, très rétrograde, où les violences faites aux femmes sont considérées comme normales», souligne Karim Pakzad. «Ils sont souvent favorables aux talibans. Pour eux, il est impensable, par exemple, de caricaturer le prophète Mahomet». La récente republication de caricatures par Charlie Hebdo, précédant l’assassinat terroriste de Samuel Paty, a d’ailleurs provoqué d’intenses manifestations, tant au Pakistan – pays aux millions de Pachtounes – qu’en Afghanistan. «Ces jeunes ruraux (75 à 78% de la population afghane est d’origine rurale, NDLR) sont déjà en décalage avec les grandes villes comme Kaboul. Donc imaginez en France, pays laïque, avec une liberté de croyance», sensibilise l’expert.

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Notre spécialiste note aussi que ces Afghans sont tous «nés dans un pays en guerre». «Parfois, leurs parents aussi sont nés dans cette situation. Ils sont nés dans la violence. C’est quelque chose de normal pour eux», martèle-t-il. Georges Lefeuvre, chercheur associé à l’IRIS, le souligne avec précision. «Chasser les talibans, développer la démocratie là-bas, le droit des femmes. Ce sont de belles intentions onusiennes. Mais n’oublions pas que l’Afghanistan est le dernier pays de l’Orient médiéval», rappelle l’anthropologue. Et ce dernier d’ajouter. «Pour eux, les talibans sont presque les “moins pires”. Dans les campagnes, les femmes sont déjà voilées. Quand ils étaient au pouvoir, leur système judiciaire était simple mais fonctionnait. Pas celui de l’État». L’incapacité du gouvernement à subvenir aux besoins de la population, à commencer par la nourriture, les a rendus pessimistes. L’arrivée des Américains, qui ont injecté plusieurs milliards chaque année sans redresser l’économie, a déséquilibré le système, tant sur le plan économique que social. Bridant tout espoir d’un avenir doré sur place.

«Bombe à retardement»

Doit-on, pour autant, s’inquiéter de cette incompatibilité chronique entre migrants afghans et culture française ? Fort heureusement, ces ressortissants n’ont que rarement des réseaux terroristes derrière eux. «Les connexions avec le terrorisme existent peu chez les Afghans. Eux quittent le pays parce que le terrain est instable, car ils sont désespérés», argue Georges Lefeuvre. Peu d’influence de Daech, donc, détesté de la majorité de la population sur place en raison de terribles attentats visant directement les civils. Comme celui d’une maternité à Kaboul, tuant 13 personnes, dont deux bébés, en mai 2020. Pour autant, «le risque sécuritaire n’est pas à mettre à l’écart», selon Karim Pakzad. Clandestins, ces ressortissants restent entre eux, ce qui n’aide pas à leur intégration. «Cela favorise même les idées complotistes et haineuses», fait savoir une source policière.

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Habitués à ce contexte violent, les réactions de certains peuvent être imprévisibles. Comme lorsqu’un collégien afghan de 14 ans s’est félicité de l’attentat contre Samuel Paty, affirmant qu’il aurait «fait pareil». Ou quand un autre Afghan, vivant à Poitiers, a fait l’éloge de la décapitation du professeur dans une vidéo d’Emmanuel Macron avec un verset du Coran en arabe appelant à «faire souffrir ceux qui blessent les messagers d’Allah». Pour ces faits, qualifiés d’«apologie du terrorisme», le jeune homme, âgé de 26 ans, a écopé de 18 mois de prison, début novembre dernier. Le tribunal a assorti sa peine d’une interdiction définitive du territoire national, qui avait déjà été prononcée à son encontre, mais n’avait pas été respectée. «Les imbéciles et les ignorants qui répandent la terreur au nom d’une religion qui veut nous faire revenir des siècles en arrière», a tonné le représentant du ministère public, lors des réquisitions.

« Des milliers de réfugiés afghans vont d’un pays à l’autre, vivent dans la clandestinité, sans espoir d’amélioration. Cette façon de vivre constitue une bombe à retardement pour la France et l’Europe »Karim Pakzad

Fin octobre, un homme armé d’un couteau de 30 centimètres de long a été interpellé à Lyon. Vêtu d’une djellaba et d’une veste de treillis, l’homme, né en 1994, connu des services de renseignement pour islamisme radical, «semblait prêt à passer à l’acte». Il a finalement été mis en examen pour «port d’arme prohibée et violences avec arme». En 2016, un réfugié de 17 ans avait perpétré une attaque à la hachette en Allemagne, blessant cinq personnes. Cette fois, l’adolescent avait prêté allégeance à l’État islamique. «Des milliers de réfugiés afghans vont d’un pays à l’autre, vivent dans la clandestinité, sans espoir d’amélioration. Cette façon de vivre constitue une bombe à retardement pour la France et l’Europe», tranche Karim Pakzad. Pessimistes mais pas totalement résignés, nos spécialistes espèrent toutefois que les pourparlers de paix permettront de «trouver les conditions de l’apaisement». Et d’éviter la catastrophe.

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