MEMORABILIA

De «l’identité nationale» au «privilège blanc», le grand écart d’Emmanuel Macron…Analyse de son interview à l’Express.

 

ANALYSE – Dans L’Express, le président prône une République «plurielle» mais dit n’avoir «jamais été» multiculturaliste.

Par Arthur Berdah. Publié le 22 décvembre 2020. LE FIGARO. Réservé aux abonnés

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À l’approche de 2022, Emmanuel Macron repasse en mode campagne. Avec tous les travers que cela implique chez lui, sur la forme comme sur le fond. Dans un entretien fleuve accordé au magazine L’Express et publié mardi, le chef de l’État détaille longuement sa pensée – qu’il veut complexe – sur les sujets relatifs à l’identité.

L’interview, dont le principe avait été acté de longue date, a été réalisée en visioconférence jeudi soir dernier. Soit quelques heures à peine après le dépistage positif du chef de l’État au Covid-19. Installé dans le très sobre bureau de la résidence versaillaise de la Lanterne, où il venait tout juste d’arriver pour y passer sa semaine d’isolement, Emmanuel Macron a consacré une heure et demie à l’hebdomadaire. L’occasion de revenir en détail sur la relation parfois tumultueuse qui le lie aux Français, ainsi que sur le rapport que ces derniers entretiennent avec leur pays.

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Vêtu de son traditionnel col roulé noir, sans masque ni veste de costume, le chef de l’État est apparu à l’écran le visage pâle et les traits tirés. Comme sur la vidéo qu’il avait publiée sur Twitter la semaine dernière, pour donner des nouvelles rassurantes sur son état de santé. Malgré son infection au coronavirus, c’est Emmanuel Macron lui-même qui a souhaité maintenir l’échange. «Il y tenait», a justifié son entourage.

Et pour cause, le président de la République apprécie ce genre d’exercice, dans lequel il tente, tant bien que mal, de déployer ses réflexions, et de démontrer la cohérence supposée de son «en même temps». Un mantra devenu un slogan et que, depuis 2017, il applique à tous les sujets. Pour le meilleur et, bien souvent, pour le pire. Car l’exercice d’équilibriste consistant à se revendiquer à la fois de l’identité nationale chère à Nicolas Sarkozy – une «bonne intuition» -, sans renier pour autant la thèse du privilège blanc défendue par les «ethnicistes», relève du grand écart. Surtout lorsque, entre les deux, il est question du Pétain «héros de 1917» et des talents du poète Maurras.

La citoyenneté ne doit pas être la revendication d’une singularité univoque qui nierait les différences-Emmanuel Macron

«Ma matrice intellectuelle et mon parcours doivent beaucoup à Jean-Pierre Chevènement et à une pensée républicaine», assure ainsi le chef de l’État dans un premier temps. «On a dit que j’étais un multiculturaliste, ce que je n’ai jamais été», tranche-t-il également, ajoutant que «les migrations» ont pu créer «une forme “d’insécurité culturelle”», selon la formule du politologue Laurent Bouvet, fondateur du Printemps républicain. Une sorte de précaution orale, qui précède pourtant un discours non loin de l’argumentaire «différentialiste».

Estimant que la «citoyenneté ne doit pas être la revendication d’une singularité univoque qui nierait les différences», Emmanuel Macron esquisse les contours encore flous de l’universalisme républicain tel qu’il le conçoit. À la «notion très problématique d’assimilation», il oppose ainsi ce qu’il appelle «une politique de la reconnaissance», qui s’appuierait sur l’intégration. «Chacun doit pouvoir vivre entre plusieurs horizons culturels», dit-il, car «nous devons pouvoir être pleinement français et cultiver une autre appartenance»«Dans notre texte constitutionnel, il est écrit, on l’oublie trop souvent, que la République est plurielle», avance-t-il pour se justifier, allant jusqu’à évoquer un passage du texte de 1958… qui n’existe tout simplement pas.

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En creux, Emmanuel Macron semble surtout considérer que l’État a échoué à créer un socle de valeurs et de principes communs, condition pourtant indispensable du «vivre ensemble» selon lui. «On est tombé, en quelque sorte, dans le pire des schémas, celui du rétrécissement et de l’affaiblissement», juge-t-il.

C’est pourquoi, sans aller jusqu’à prôner l’idée de la «discrimination positive», le président «souhaite accélérer (le travail déjà engagé) sur les stages et les diplômes»«Nous allons mettre en place des circuits d’accès plus rapides aux grandes écoles car on ne peut pas se satisfaire de la situation actuelle», promet-il.

Je constate que, dans notre société, être un homme blanc crée des conditions objectives plus faciles pour accéder à la fonction qui est la mienne, pour avoir un logement, pour trouver un emploiEmmanuel Macron

De là à reconnaître l’existence d’un prétendu «privilège blanc», il n’y a qu’un pas. Qu’il franchit d’ailleurs à demi-mot. «C’est un fait, estime-t-il. On ne le choisit pas, je ne l’ai pas choisi. Mais je constate que, dans notre société, être un homme blanc crée des conditions objectives plus faciles pour accéder à la fonction qui est la mienne, pour avoir un logement, pour trouver un emploi, qu’être un homme asiatique, noir ou maghrébin, ou une femme asiatique, noire ou maghrébine», détaille-t-il. Avant de résumer: «À cet égard, être un homme blanc peut être vécu comme un privilège.» Rattrapé par sa fibre libérale, le président de la République ajoute toutefois que, «quand on regarde les trajectoires individuelles, chacun a sa part de travail, de mérite».

Enfin, et bien qu’il ait semblé leur donner des gages, le chef de l’État conclut en fustigeant les indigénistes, les décoloniaux, et tous ceux qui placeraient l’origine ou la couleur de peau au centre de chacune de leurs réflexions. «Le problème commence quand cette donnée de base devient un facteur principal d’explication», assène-t-il.

«Une société victimaire et émotionnelle»

Opposé au mouvement de censure importé des États-Unis et résumé par l’expression «cancel culture», Emmanuel Macron estime, quitte à se dédire, que «nous sommes devenus une société victimaire et émotionnelle», où «la victime a raison sur tout». «Bien sûr, il est très important de reconnaître les victimes, de leur donner la parole, nous le faisons. Mais dans la plupart des sociétés occidentales, nous assistons à une forme de primat de la victime. Son discours l’emporte sur tout et écrase tout, y compris celui de la raison.»

Une manière de chercher à couper l’herbe sous le pied de ceux qui essaient de le prendre en défaut sur ce point? Pas certain que cela soit suffisant. Car lorsqu’il était l’invité du média en ligne Brut , début décembre, le président s’était retrouvé dans une situation analogue sur la question des «violences policières». Et il s’était montré bien plus ferme. «Je n’ai pas de problème à répéter (ce) terme (…) mais je le déconstruis», car «c’est devenu un slogan pour des gens qui ont un projet politique», avait-il martelé, en ciblant principalement la gauche radicale et l’extrême gauche.

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Cette fois, l’absence de «déconstruction» du discours racialiste a heurté une partie de la classe politique, notamment à droite et au RN. «Une fois de plus, Emmanuel Macron utilise une rhétorique racialiste malsaine, étrangère à notre culture et à l’histoire de France. Une fois de plus, cette américanisation m’inquiète. Nous n’avons qu’un modèle, celui de la méritocratie républicaine», a asséné Marine Le Pen sur Twitter.«Tristesse de voir le président, Emmanuel Macron, reprendre la théorie du “privilège blanc” dans son entretien (…). Il donne du grain à moudre aux obsédés de la race et de la “cancel culture», a abondé le député LR de l’Essonne, Robin Reda, sur le même réseau social.

Preuve que le refus catégorique de ce concept n’est pas l’apanage de la droite, du RN – ni même, d’ailleurs, des «conservateurs» au sens large -, Jean-Luc Mélenchon lui-même s’était élevé sur le sujet au mois de juin dernier. «Les trois ou quatre gens qui pensent (qu’il existe un privilège blanc) n’ont jamais vu un Blanc pauvre, avait-il asséné dans une émission sur son blog en ligne, L’Insoumission, au plus fort de la vague de manifestations qui avaient suivi la mort de George Floyd. Il faut aimer la France sans exclusive, car ce n’est pas la couleur qui va séparer les Français», avait-il poursuivi.

Une réflexion qui, d’une certaine manière, fait écho à celle que soulève aujourd’hui Emmanuel Macron. «L’interrogation à laquelle nous devons répondre est à la fois simple et difficile: qu’est-ce qu’être français?» Une question qu’Emmanuel Macron ne cesse de se poser. Trois ans après son élection à l’Élysée, il n’a toujours pas su donner la force de l’évidence à la réponse qu’il y apporte. C’est pourtant la clé pour atteindre l’objectif ambitieux qu’il s’est lui-même fixé: celui de «réconcilier les Français».

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