MEMORABILIA

Emmanuel Macron : le mal des mots

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© YOAN VALAT / POOL / AFP 

Christophe Boutin, ATLANTICO, 24 décembre 2020.

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Atlantico.fr : Emmanuel Macron vient de donner une interview au Point ainsi qu’une interview à l’Express, Le Point évoque « le choix des mots » du président de la République. Surinvestit-il trop les mots au détriment de l’action ? Y-a-t-il une espérance de performativité de la parole chez lui ?

Christophe Boutin : Je ne pense pas que l’on puisse dire qu’Emmanuel Macron privilégie les mots sur l’action, même si les mots sont effectivement très importants pour lui. L’action est bien là, et qu’il s’agisse du gouvernement d’Édouard Philippe ou de celui de Jean Castex, des réformes importantes sont engagées – qu’elles plaisent ou non à nos concitoyens – sur un axe clairement défini depuis l’élection de 2017, et ce malgré les crises, sociale d’abord, sanitaire maintenant. Ce que l’on peut peut-être reprocher à Emmanuel Macron c’est une prise de parole très fréquente, et sans doute trop fréquente de la part d’un Président de la République, et ce alors même qu’il avait annoncé en début de charge qu’il aurait une parole rare. Or, comme vous le signalez, nous croulons à la fois sous les discours télévisés et sous les entretiens donnés à divers médias et touchant les sujets les plus divers – ici, pour Le Point, son rapport à la littérature et aux mots, et, pour L’Express, un « entretien confession ».

Il y a bien sûr à cela des raisons spécifiques, et il est certain que la crise du coronavirus demande une implication particulière du chef de l’État, les Français attendant sinon une prise en charge, au moins des explications claires sur les politiques qui sont menées. Mais outre qu’ils attendent encore un certain nombre de ces explications, tout n’est pas crise sanitaire dans ces multiples interventions, et loin de là. Emmanuel Macron croit-il alors à une « performativité de la parole » ? Je crois que vous posez là une excellente question, et que l’on peut y répondre en touchant à deux éléments importants de la psychologie présidentielle, l’un concernant la raison, l’autre l’émotion.

Premier élément, Emmanuel Macron est un être rationnel qui, dans le conflit, cherche avant tout à convaincre plus qu’à imposer par la force. Cela peut surprendre quand on pense à la manière dont il décide, entouré de quelques conseillers, dont il tranche, seul, ou dont il sait user de la force lorsque l’on continue de s’opposer à ses choix. Mais Emmanuel Macron est cet homme qui, pris à partie par un manifestant, va naturellement vers ce dernier pour engager le débat et tenter de le convaincre du bien-fondé de ses positions – assez loin de la « doctrine Sarkozy » en la matière. C’est d’ailleurs ce qu’il a fait pendant son fameux « Grand débat », qui n’en a jamais été un au sens où le Président n’a guère pris en compte ce qui a pu être dit ici ou là, mais a fait preuve de réelles qualités pédagogiques, aimant expliquer longuement, prouvant une vraie connaissance des dossiers, espérant ainsi emporter l’adhésion par une présentation rationnelle des tenants et des aboutissants des questions qu’il avait à traiter.

Mais en dehors de cet aspect raisonnable, il ne faut pas négliger un second Emmanuel Macron, dont les mots s’adressent alors à l’émotion plus qu’à la raison, l’homme de théâtre. Emmanuel Macron est fondamentalement un acteur : il en a la plasticité, l’empathie envers ses différents publics lors de ses représentations, la capacité à intégrer les textes les plus contradictoires, la force de conviction de celui qui sait se les approprier et ainsi les dire en les rendant crédible. Même si, parfois, dans ses récentes interventions, l’acteur est trop apparu derrière le personnage qu’il jouait, il n’en reste pas moins indéniable qu’il sait manier le verbe et qu’il aime à dire un beau texte. Contrairement d’ailleurs à ce que note la journaliste du Point, politiquement inculte, c’est quelque chose qu’il partage avec les populistes, et il suffit en la matière de se souvenir de l’aisance, du vocabulaire, et de la puissance scénique d’un Jean-Marie Le Pen lors de ses meetings pour s’en persuader.

L’analyse du pédagogue et l’émotion de l’acteur trouvent leur parfaite fusion lors de ces grands oraux où il s’agit de convaincre un jury : emporté par le souffle de l’orateur, on ne voit plus les contradictions. Hélas pour le Président, il publie.

Atlantico.fr : La  logique du « en même temps » qu’a voulu cultiver Emmanuel Macron ne l’a-t-elle pas conduit à adopter des positions plus contradictoires que consensuelles ?

Christophe Boutin : Si l’on prend le dernier entretien important du Président, celui de L’Express, on se rend compte qu’en fait le « en même temps » typique d’Emmanuel Macron le conduit à énoncer successivement tout et son contraire. Même s’il regrette que « le moindre discours [soit] suivi de plusieurs heures de commentaires », une « déconstruction, qui peut être légitime [mais] complexifie les choses », prenons-en quelques exemples.

La place de la France et son statut d’abord. « Le jour où on a dit à la France qu’elle était une puissance moyenne, quelque chose de grave a commencé ». De Gaulle, sort de ce corps…. « Nous sommes à présent pris par notre volonté farouche, absolue, de reprendre le contrôle […] de la France comme nation. » Diantre ! Mais quelques lignes plus loin, voici que la France doit « retrouver la force et le sens d’une souveraineté qui ne soit ni repli ni conflictualité », ce qui est plus délicat, et « s’appuyer sur une autonomie stratégique européenne » qui obère donc la stratégie française. Et le président français de conclure effectivement que « la capacité française à retrouver son destin passe par cette Europe, plus souveraine », ce qui, on en conviendra, se marie difficilement avec la précédente exaltation de la souveraineté nationale. « Est est, non non », la formule latine peut en effet s’appliquer à une souveraineté qui ne peut être partagée.

Mêmes contradictions lorsqu’Emmanuel Macron évoque cette fois la composition de la France. « On a dit que j’étais un multiculturaliste, ce que je n’ai jamais été », s’insurge le nouveau disciple de Chevènement, qui évoque même ces « phénomènes qui, comme les migrations, ont créé une forme « d’insécurité culturelle » » : « Être français – continue-t-il -, c’est d’abord habiter une langue et une histoire ». Mais quelques lignes plus loin pourtant, le même déclare que « cette citoyenneté ne doit pas être la revendication d’une singularité univoque qui nierait les différences ». « Dans notre texte constitutionnel – ajoute-t-il -, il est écrit, on l’oublie trop souvent, que la République est plurielle ». On l’oublie pourtant à raison, car on chercherait en vain mention de pluralité dans un texte qui évoque la France « indivisible ». Et voici que le même Emmanuel Macron, qui refusait d’être qualifié de multiculturaliste, continue : « Nous devons pouvoir être pleinement français et cultiver une autre appartenance. […] Je suis pour aussi qu’on reconnaisse chaque affluent qui alimente le fleuve France », et que le défenseur de l’édit de Villers Cotterêts », car « la France [est] née de la langue », se félicite que l’on parle « l’arabe à la maison ».

Tout et son contraire donc. Et le festival continue. « Je ne parlerais pas de discrimination positive » déclare Jupiter à son interlocutrice qui veut l’entendre sur le terme… Dont acte, mais on lit trois lignes ou presque plus loin : « Je souhaite accélérer sur les stages et les diplômes. Nous allons mettre en place des circuits d’accès plus rapides aux grandes écoles car on ne peut pas se satisfaire de la situation actuelle. » Il est vrai qu’appliquer la discrimination positive ce n’est pas en parler… Quant à ce Président qui s’inquiète que nous soyons « devenus une société victimaire et émotionnelle. La victime a raison sur tout », est-il bien le même homme que celui qui déclare, cédant justement aux revendication victimaires, qu’« être un homme blanc peut être vécu comme un privilège » ?

« Je suis frappé par cette espèce de mélasse intellectuelle » déclare à L’Express le Président. Nous aussi.

Atlantico.fr : Le rapport au mot d’Emmanuel Macron témoigne selon vous d’une volonté de réécrire l’histoire et son histoire, pourquoi ? Comment cela se manifeste-t-il ?

Christophe Boutin : On retrouve dans cet entretien à L’Express le grand mythe progressiste du digne disciple de Saint Simon qu’est notre Président, comme l’a bien montré Frédéric Rouvillois dans son ouvrage Liquidation : « Il y a, dans ce que l’on vit en ce moment – déclare l’hôte de l’Élysée , quelque chose d’un destin prométhéen. Face à ce grand défi, il y a la science ». Pas question donc de voir ce bel élan coupé par de bien inutiles discussions qui ne font que retarder l’avènement des temps nouveaux. S’il y a bien selon Emmanuel Macron « un besoin de mieux associer à la décision par la délibération [,] c’est ce que nous avons fait avec le grand débat puis la convention citoyenne »… autrement dit, avec deux moments de pseudo démocratie, monologue explicatif de la pensée complexe pour le premier, escroquerie d’une démocratie de substitution pour le second.

Mais il est à craindre que les contradictions que je viens d’évoquer ne relèvent pas d’une volonté machiavélique de tromper un auditoire. Emmanuel Macron est sans doute « en même temps » sensible à la beauté de la langue française et à l’intérêt de parler arabe, au charme de la campagne de Bagnères de Bigorre, avec ses statues de la vierge, et au scientisme laïque, à l’histoire de France et à une certaine universalité, à la Nation et à la souveraineté de l’UE. Mais le problème vient de ce qu’il n’est pas un intellectuel ouvert sur la bigarrure du monde : il est un politique qui doit faire des choix, et ces choix ne peuvent satisfaire tout le monde, Bagnères de Bigorre et la discrimination positive, la France et l’Union européenne.

Reste l’aveuglement. Quand Emmanuel Macron déclare que « ces derniers mois, ces dernières années, les Français ont réaffirmé leur volonté de prendre leur destin en main, de reprendre possession de leur existence, de leur Nation », comment peut-il oublier que c’était justement le vœu de ces Gilets jaunes sur lesquels une répression féroce s’est exercée sur son ordre ? Quand il ajoute que « l’élite économique s’est mondialisée, ce qui aurait pu être une excellente chose si cela avait consisté à aller tirer le meilleur de l’étranger pour le ramener chez nous. Sauf qu’elle est partie ! Elle s’est nomadisée, elle est devenue de nulle part. », oublie-t-il que ce sont les intérêts de cette élite nomade que sert prioritairement sa politique ?

Réécriture volontaire d’un « roman macronien », comme on réécrit un « roman national » ou comme, nous tous, nous réécrivons notre propre histoire pour conserver la tête haute en supprimant ce qui nous gène ? Simple aveuglement ? La question est sans doute secondaire.

Ce qui est par contre important, et certain, c’est que le discours macronien ne permet pas de définir ce qu’est la politique d’Emmanuel Macron. Ce qui, seul, permet d’en cerner les contours, d’en discerner les axes, ce n’est pas ce flatus vocis ou ces envolés lyriques d’un homme qui croit bon de nous révéler dans Le Point que son mot préféré de la langue française est « saxifrage ». Ce qui nous l’apprend ce sont les décisions politiques qui sont prises sur son ordre. Parce qu’à un moment, il faut toujours choisir. Des faits donc, rien que des faits. Voila qui ne déplaira pas à un homme qui aime tellement la science…

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