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Rémi Brague: «Français, Si vous voulez être vraiment républicains: soyez Chrétiens!»

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ENTRETIEN – La crise du coronavirus a révélé l’attachement profond des Français pour Noël. Membre de l’Institut, le philosophe et théologien éclaire la signification de cette fête aussi bien pour les chrétiens que pour les laïcs.

Par Alexandre Devecchio LE FIGARO, 24 décembre 2020.

«Il faudrait des enquêtes pour déterminer un peu précisément ce que signifie Noël, et pour qui», explique Rémi Brague. FRANCK FERVILLE POUR LE FIGARO MAGAZINE

LE FIGARO. – Cela faisait très longtemps que l’on n’avait pas autant parlé de Noël. La crise de la Covid nous a-t-elle fait prendre conscience de l’importance de cette fête?

Rémi BRAGUE. – Jene sais pas. Espérons-le. Une prise de conscience est toujours une bonne chose. Mais c’est un peu triste que nous ayons eu besoin d’une médication si énergique pour nous rendre compte de ce qui devrait être une évidence. N’oublions pas, cependant, que, pour les chrétiens, Pâques est au moins aussi important que Noël.

La naissance d’un enfant est un événement merveilleux pour une famille, mais, pour l’humanité, c’est banal. En revanche, une résurrection, cela n’arrive pas tous les jours… C’est ce qui s’est passé pendant les trois jours saints, dont le dimanche de Pâques, qui éclaire rétrospectivement l’enfant de Noël et fait comprendre qu’il était absolument unique. En outre, l’incarnation n’a pas commencé par la naissance à Bethléem, mais dès le début de la grossesse de Marie, à Nazareth. Les chrétiens la fêtent sous le nom d’Annonciation, le 25 mars, neuf mois avant Noël. Noël ne fait que rendre manifeste ce qui a commencé avant. Ce pourquoi l’Église orthodoxe lie étroitement la Naissance et l’Épiphanie (manifestation, en grec).

L’attachement pour Noël témoigne-t-il de la permanence et de la persistance d’une culture chrétienne en France ou pour la plupart des Français cette fête a-t-elle été vidée de son sens spirituel et même culturel?

Il faudrait des enquêtes pour déterminer un peu précisément ce que signifie Noël, et pour qui. Pour certains, ce n’est qu’une occasion de ranimer le commerce languissant. Mais pour tous, peut-on dire sans risque, et il faut s’en réjouir, c’est la fête de la famille, et surtout des enfants. Pour les chrétiens, il s’agit bien sûr d’un enfant tout à fait particulier. Mais au fond, c’est lui qui donne valeur à tout enfant. Considérer un petit d’homme, totalement incapable de se débrouiller tout seul, et à plus forte raison de produire quoi que ce soit, comme infiniment digne de respect, voilà qui n’a rien d’évident. Cela n’allait pas de soi dans le monde antique, où l’on pouvait exposer (c’est-à-dire abandonner dans la nature) un nouveau-né indésirable. Les juifs, et dans leur sillage les chrétiens, ne le faisaient pas. Aujourd’hui, c’est une leçon que nous avons à réapprendre.

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Au nom de la laïcité, certains reprochent tout de même au gouvernement d’avoir privilégié Noël sur le jour de l’An. Que cela révèle-t-il?

Noël, cela peut être la naissance de Jésus. Cela peut être aussi, avec un peu de retard, le solstice d’hiver et les jours qui vont se mettre à rallonger. Dans les deux cas, on a quelque chose à fêter, en style chrétien ou en style, disons, «païen» – ce n’est pas péjoratif, pour moi. Et les juifs, avec Hanoucca, qui se célèbre quelques semaines avant Noël, commémorent la reprise du culte au Temple de Jérusalem.

Le jour de l’An, en revanche, ne célèbre rien, parce qu’il ne se passe rien. Aucun événement historique à commémorer ; aucun fait astronomique à signaler. On remet les compteurs à zéro, c’est tout. Et zéro, ce n’est pas grand-chose, c’est du vide. Le jour de l’An, on n’a rien à fêter ; on peut tout au plus «faire la fête». On est même quelque part obligé de le faire, pour remplir le vide dont j’ai parlé.

Cette préférence montre donc que ce gouvernement, qui semble parfois un peu sur orbite, garde quand même quelques menues traces, non pas de christianisme, mais de sens du réel.

L’Église a scrupuleusement appliqué les consignes sanitaires, jusqu’à ce qui peut faire sourire : le gel hydroalcoolique remplaçant l’eau bénite…Rémi Brague

Peut-on assumer un héritage chrétien tout en étant profondément laïque?

On a même intérêt à le faire. L’adjectif «laïque», faut-il le rappeler une fois de plus, est d’origine chrétienne. Il désigne quiconque n’est pas clerc, et donc pas membre du clergé, mais quand même, ce qui est d’ailleurs le plus important, membre du peuple de Dieu (laos en grec, d’Église), d’un Dieu qui aime infiniment tout être humain au point de donner sa vie pour lui.

Comme tel, quels que soient ses dons ou ses réalisations, un humain possède une dignité incomparable. Et par exemple le droit de vote. Notre système démocratique, «un homme, une voix», se nourrit de cette conception implicite de l’humain. Il pourrait très bien disparaître en douce sans ce soubassement anthropologique.

Il faut donc retourner la question: il faut assumer cet héritage chrétien si l’on veut être vraiment laïque. Français, encore un effort si vous voulez être vraiment républicains: soyez chrétiens!

Est-ce toujours possible de tenir cet équilibre dans un pays ou en termes de «pratique religieuse», l’islam pourrait passer devant le catholicisme?

Le terme «pratique religieuse» est très ambigu. Pratiquer l’islam, ce n’est pas «aller à la mosquée», comme on dit qu’on est chrétien si on va à l’église ou au temple. C’est, outre les «cinq piliers», se plier à certaines règles de vie, dans l’alimentation, le vêtement, le système pileux, etc., toutes choses qui, pour le non-musulman, ne relèvent pas de la religion, mais de la cuisine, de l’hygiène, de la mode. Les chrétiens n’ont pas d’autre règle de vie que la morale commune. Certes, il leur est demandé de la prendre très au sérieux, plus que les autres, peut-être. Mais c’est tout. Ils n’ont pas à obéir à des commandements spéciaux qui les distingueraient des autres. Pour eux, la pratique, ce sera donc les sacrements, et surtout l’eucharistie.

Quel sens particulier revêt cette fête de Noël pour les chrétiens?

La naissance de Jésus, bien sûr. Célébrer une naissance n’a rien d’exceptionnel. Quant à celle d’un grand homme, les philosophes de l’Antiquité tardive, puis les platoniciens de la Florence des Médicis, fêtaient le 7 novembre l’anniversaire de Platon. Chez les musulmans, la fête de la naissance de Mahomet (Mawlid) est attestée à partir du XIIesiècle et perdure à peu près partout où le pouvoir n’est pas wahhabite.

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Pour les chrétiens, cette naissance n’est plus simplement un événement exceptionnel intérieur au monde. Il représente l’intervention d’un Ailleurs, une transgression de la frontière que les philosophies et à peu près toutes les religions mettent entre Dieu et le monde. On avait une sorte de répartition des logements: à Dieu le «ciel» et aux hommes la terre, comme d’ailleurs dans le Psaume. C’était aussi une division du travail: l’homme propose, Dieu dispose. Une fois le Verbe incarné, il y eut un homme, Jésus de Nazareth, qui s’est mis à jouer le rôle de Dieu. Il faisait ce que seul Dieu peut faire: guérir les malades, pardonner les péchés, enseigner sans se référer à une tradition remontant à un prophète.

Ce n’est pas aux messes de retourner, c’est aux fidèles à retourner à la messeRémi Brague

Est-elle particulièrement importante pour eux cette année alors qu’ils ont été privés de lieux de culte pendant plusieurs mois? Qu’avez-vous pensé du mouvement réclamant le retour des messes?

Le mouvement dont vous parlez semble s’y être pris maladroitement, à moins que les médias ne l’aient présenté comme réclamant pour les catholiques des privilèges que l’on refusait aux autres. L’Église a scrupuleusement appliqué les consignes sanitaires, jusqu’à ce qui peut faire sourire: le gel hydroalcoolique remplaçant l’eau bénite à l’entrée des églises, le geste de paix remplacé par un anjalitrès indien ou par un hochement de la tête dûment masquée, etc. Il était donc un peu ridicule de limiter le nombre des fidèles à 30, sans tenir compte de la dimension des églises…

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Les messes ne sont jamais parties, elles ont continué, en tout petit comité. Ce n’est pas aux messes de retourner, c’est aux fidèles à retourner à la messe. Je plaiderai quant à moi pour qu’ils le fassent. Certains catholiques ont tellement pris l’habitude des messes télévisuelles qu’ils n’ont plus envie d’y retourner «en vrai». C’est très dommage, pour bien des raisons. D’abord, parce que la messe est un repas. Et manger à distance, ce n’est pas commode. Ensuite, politiquement, ce n’est pas du tout le moment de se rendre invisible. Il y a tellement de gens, laïcards et autres, qui souhaiteraient que les chrétiens disparaissent du domaine public et s’enferment dans leurs quatre murs, voire dans leur seule boîte crânienne. C’est faire leur jeu.

Noël est la fête de l’Incarnation par excellence. Que nous dit-elle particulièrement en période de Covid? Dans la société désincarnée de la crise sanitaire, avons-nous plus que jamais besoin de Noël?

On serait tenté de vous la faire spirituel, et de vous dire: Incarnation, d’accord, mais cela ne signifie pas seulement notre condition charnelle à tous, c’est d’abord que le Verbe s’est fait chair, que Dieu s’est fait homme. Il n’y a que du vrai dans cette mise au point. Mais elle ne va pas jusqu’au bout. Et ce bout serait utile, voire urgent.

Regardez la façon dont nos sociétés développent une haine du corps. Bien sûr, les apparences nous inviteraient plutôt à parler d’un culte du corps, pensez au développement du wellness et autres. Mais quand le corps nous impose sa logique propre, dans la grossesse, et avant tout – ou plutôt après tout – dans la mort, on change de note et on flirte avec une sorte de catharisme. La théorie du gender nous invite à nous considérer comme une âme qui flotterait au-dessus d’un corps sur lequel elle choisirait librement d’atterrir. Et l’on rêve de transfuser notre psychisme de ce corps corruptible à une machine «animée» par un superordinateur…

C’est la référence à une transcendance qui permet d’accepter sa condition charnelle. Que Dieu ait accepté de prendre une nature humaine, y compris sa dimension corporelle, cela donne au corps une dignité radicale.

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