MEMORABILIA

« Le temps des gens ordinaires » de Christophe Guilluy.

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ATLANTICO, 28 décembre 2020.

Une lecture utile qui slalome entre étude et profession de foi

Christophe Guilluy a publié « Le temps des gens ordinaires » aux éditions Flammarion. 

Thème

Ils ont élu Trump, voté le Brexit, soutiennent (peut-être) Marine Lepen, le président Erdogan en Turquie ou Boris Eltsine en Russie… ils sont les « héros » mis en scène pendant la pandémie, ces «gens ordinaires» dont on parle si peu mais pourtant si essentiels au quotidien.  Comment est-ce possible,  se demandent encore l’intelligentsia parisienne ou les élites «branchées» des pays occidentaux ?  Dans cet essai, le géographe Christophe Guilluy répond très simplement : ces «gens», c’est le peuple, la France profonde, la petite bourgeoisie, l’ancien prolétariat –toute la diversité de la France «d’en bas». Christophe Guilluy va à la rencontre de leur identité, de leur sociologie et des attentes qu’elles expriment dans le vote ou la protestation –ces Gilets jaunes emblématiques de la France qui veut être entendue. Ce livre décrit aussi la fracture opérée entre les «élites» dont les modèles vertueux –libéralisme, multiculturalisme, ouverture des frontières, écologie moralisatrice– sont perçus comme « hors sol », entendez loin de leur réalité quotidienne et des besoins de solidarités de proximité -travailler et vivre près de chez soi, préférence nationale, régulation de l’immigration non comme attitude xénophobe mais comme solution à la précarité et la paupérisation des villes et des quartiers. Décrits «français périphériques» dans un précédent essai, ces «Gens ordinaires», dit Guilluy, sont au cœur des transformations sociales et sociétales à venir, au risque d’un irréparable et détonnant divorce avec les «élites».

Points forts

1.  Une plongée au cœur des mouvements «populistes» qui ont porté Brexit, Trump et autres Gilets jaunes au cœur de l’actualité. Il ne s’agit pas ici de juger, mais de décrire les faits, les évolutions sociologiques qui ont forgé ces mouvements d’opinion, qui ont marqué l’actualité ces dernières années.

2.   La description précise du divorce entre les élites et la base, dont le mouvement des Gilets jaunes en France a donné un écho imparfait, que Guilluy cherche à ajuster, préciser, et surtout légitimer. Ce divorce a pour noms –perte de confiance, ringardisation de tout ce qui n’est pas «progressiste» (libéral, mondialiste, multiculturel, genre, entrepreneuriat…), méconnaissance de la réalité de la vie hors métropoles (Paris, Marseille, Lyon), modèle de société fondé sur la consommation bien plus que sur la solidarité…

3.   Cet essai réhabilite aussi les valeurs populaires, dont il précise la permanence dans un monde qui veut imposer d’autres modèles qui éloignent de l’attachement à son village, à sa ville, à sa région, à son pays. D’aucun pourrait y voir des valeurs «nationalistes» – peut-être – Guilluy préfère souligner que ces valeurs des classes populaires sont plus anciennes et plus solides que celles promises par les élites parisiennes, moins xénophobes ou racistes que souvent dénoncées – simplement «populaires», au sens noble du terme.

Points faibles

 Force est de constater que la conviction de Christophe Guilluy –dont la compétence n’est pas à remettre en cause– fait un peu perdre le sens de cet essai. Constat ou plaidoyer ? Sans doute un peu des deux, mais l’agacement de Guilluy contre la « bien pensance » des élites ne permet pas de savoir s’il parle en expert ou en militant. Point question de contester ces convictions mais vous conviendrez que son analyse ne sera pas perçue de la même façon dans l’un ou l’autre cas.

En deux mots …

Pas de doute, voici un essai très utile. Sous les regards inspirés du journaliste Jack London et de l’écrivain George Orwell, il balaie notre histoire récente, et regarde le monde sans ce parti pris moralisateur qui fait dire que tout ce qui contredit la «doxa» actuelle n’est qu’insignifiance, ignorance ou tendance extrémiste –donc disqualifiée d’office. Ces pages ont très nettement corrigé mon regard sur le mouvement des Gilets jaunes, s’il n’a rien changé à la condamnation de ses violences gratuites. Relations villes province, mobilités, solidarités de quartier, immigration, écologie «punitive» ces thèmes balayés par Guilluy redonnent de la voix aux «gens ordinaires» que les politiques et médias semblent avoir ignorés ou ringardisés, à force de considérer comme illégitime de ne pas vouloir courir le monde à 1.000 km à chaque seconde !

Un extrait

« Les gens ordinaires ne sont pas en marche pour «faire la révolution» mais pour affirmer leur existence et signifier qu’ils ne s’excuseront plus d’être ce qu’ils sont, la société elle-même. Une «rébellion» contre «l’extinction» donc ! » P 34

« La délégitimation, voire la fascisation, des classes populaires, des représentants ou des intellectuels qui les défendent, est un exercice dans lequel excellent les prescripteurs d’opinions. Quand ils n’utilisent pas l’argument d’autorité, ils ont recours au rayon paralysant du populisme, du racisme ou du fascisme supposé de l’adversaire, lequel est alors contraint de répondre à des accusations sans rapport avec son argumentaire ». P 48

« Mais l’essentiel est qu’avec le Brexit, les gens ordinaires ont démontré qu’ils étaient désormais capables de faire plier l’establishment britannique et d’inverser le sens de l’histoire. Ce résultat est venu pulvériser la thèse selon laquelle les classes populaires, faibles et versatiles, en étaient définitivement sorties ». P 65

« Plébiscitée par les classes supérieures, l’open society, comme l’écologisme, laisse les gens ordinaires indifférents. […] Ce paradoxe illustre l’impasse idéologique des partis traditionnels et la crise de l’offre politique sur laquelle prospèrent les partis populistes ». P 104

« Loin de la promesse de la ville idéale, les métropoles ressemblent de plus en plus à des «mégalo-cities». Ces espaces sont le produit d’une mégalomanie portée par une idéologie qui voulait refaire le monde, recréer le vivre-ensemble, voire l’homme nouveau. In fine, c’est l’échec ». P 120

« Ce n’est pas un hasard si l’intelligentsia et le monde universitaire ont multiplié les attaques à l’encontre de Jean-Claude Michéa. Premier à avoir contribué à la redécouverte d’Orwell en France à la fin des années 1990, le philosophe présente Orwell comme un «anarchiste conservateur» et insiste sur l’importance de cette «common decency». Or pour certains intellectuels, cette décence des gens ordinaires n’existe pas. Pire, elle ne serait que la forme d’un anti-intellectualisme qui nourrirait des valeurs nauséabondes. Derrière cette critique de surface, c’est plus fondamentalement l’existence même d’une société populaire qui est niée ». P 137

« La société populaire est moins un modèle qu’une mécanique qui contraint le modèle à atterrir. Hermétique aux idéologies, elle cherche à prendre en charge le présent tel qu’il est. La question n’est donc pas de savoir par exemple si la décroissance, l’écologisme ou le souverainisme se substitueront au néolibéralisme globalisé, mais si ces doctrines sont compatibles avec l’exercice du bien commun ». P 166

L’auteur

Christophe Guilluy est géographe. Il s’est fait connaître par la publication de plusieurs essais consacrés aux classes non dirigeantes en France -discipline qualifiée de géographie sociale.

Dénonçant un déni de reconnaissance des classes moyennes et basses dans le paysage économique, social, culturel, électoral, de la France de ces dernières décennies, ses ouvrages les plus connus sont :

Fractures françaises (2010),

La France périphérique : comment on a sacrifié les classes moyennes (2014), 

No  society. La fin de la classe moyenne occidentale (2018).

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