MEMORABILIA

GISCARD, LE PRÉSIDENT QUI A ÉTEINT LA LUMIÈRE

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Le 2 décembre dernier, Valéry Giscard d’Estaing nous quittait à l’âge de 94 ans, un peu plus d’un an après Jacques Chirac. Plus jeune président de l’histoire jusqu’à l’élection d’Emmanuel Macron, il a amorcé un tournant progressiste, libéral et européiste dont la France n’est pas encore revenue. Maintenant que le temps de deuil a été respecté, droit d’inventaire. Devoir d’inventaire.

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Louis-le-Grand, Libération de Paris, Croix de guerre obtenue en Allemagne, École polytechnique, École nationale d’administration, inspecteur des finances, maire, président de région, député français et européen, ministre de Charles de Gaulle et de Georges Pompidou, membre du Conseil constitutionnel, académicien et Président de la République : Valéry Giscard d’Estaing a rempli avec brio et comme aucun autre le cursus honorum républicain. Comme souvent à la mort d’une figure importante de l’histoire nationale, la pluie d’hommages tombe sans qu’un bilan substantiel et critique ne soit dressé. Incarnation dans la mémoire collective du centrisme, Valéry Giscard d’Estaing a en grande partie bradé l’héritage du gaullisme de la première Vème République au profit d’une politique libérale, réformiste et européiste, la même qui aujourd’hui guide l’action d’Emmanuel Macron.

En père de la « société libérale avancée »

« De ce jour date une ère nouvelle de la politique française, celle du rajeunissement et celle du changement de la France. » Le jour de son élection, VGE annonce la couleur. Progressiste sur le plan des mœurs, il est l’homme qui, témoin des événements de Mai 1968, s’efforcera d’adapter la société à l’évolution des mœurs, comme le veut l’expression consacrée. De Gaulle, homme du XIXè qui avait proposé de faire tirer sur la foule, est déjà loin.

Outre l’abaissement de la majorité civile de 21 à 18 ans et l’autorisation du divorce par consentement mutuel, c’est l’autorisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) et de l’interruption médicale de grossesse (IMG) portée par le ministre de la Santé Simone Veil qui aura marqué son septennat. Une mesure qui n’allait pas de soi puisque sept années plus tôt de Gaulle autorisait l’usage des contraceptifs par la loi Neuwirth, au motif qu’elle permettrait en contrôlant la fécondité, de limiter le recours aux avortements clandestins. Giscard en décidera autrement, s’aliénant au passage une partie de son électorat catholique et conservateur. L’avortement, qui devait rester d’après le texte une exception, n’a depuis jamais cessé de croître, jusqu’à atteindre un record en 2019 (232 000 avortements pour 753 000 naissances, soit une IVG pour trois naissances). L’abolition de la peine de mort était aussi dans les cartons giscardiens sous l’impulsion d’Alain Peyrefitte, mais l’opinion n’a pas été jugée assez préparée. Mitterrand s’en chargera.

Au final, le giscardisme est la première présidence moderne : dans un pays décadent sur le plan culturel et géopolitique, réformes sociétales et approfondissements de l’intégration européenne sont donnés en nourriture à l’électorat urbain et libéral. Tant pis pour la France périphérique, traditionnelle et souveraine

L’autre grande question de sa présidence, c’est l’immigration. Un peu rapidement, Giscard est considéré comme l’ayant alimentée en permettant le regroupement familial par le décret du 29 avril 1976. Péché originel de l’immigration massive ? Son adoption a pourtant été précédée de la création d’un secrétariat d’État aux Travailleurs immigrés, et de la suspension dès juillet 1974 de l’immigration du travail. Surtout, dès 1977 et jugeant l’immigration trop élevée, le gouvernement décide de suspendre l’application du décret et tente d’en limiter la portée. Le Conseil d’Etat casse cette décision par l’arrêt GISTI de 1978, qui érige le « droit de mener une vie familiale normale » au rang de principe général du droit. Le règne du droit prenait le pas sur la décision politique. Après, Giscard essaiera sans grande réussite d’encourager les retours volontaires des immigrés dans leur pays d’origine avec une aide financière. Le bilan est donc plus mitigé qu’il n’y paraît.

Le règne du droit sur la politique, il en fut la victime autant que le propagateur. C’est lui qui, par une réforme constitutionnelle de 1974, ouvre la saisine du Conseil constitutionnel aux députés, pour prévenir semblerait-il la future arrivée au pouvoir des socialistes et leurs projets de nationalisations. D’aucuns y verront la logique intrinsèque de l’État de droit, d’autres l’une des grandes dates dans la mise en place d’un gouvernement des juges.

Chômage, impôts, désindustrialisation

Les sept années de présidence Giscard auront été marquées par la fin de la prospérité des Trente Glorieuses, arrêt brutal causé par les chocs pétroliers de 1973 et 1979. Les prix du baril quadruplent en quelques mois, les coûts de production explosent et provoquent une hausse des prix qui réduit drastiquement le pouvoir d’achat des Français. Pour faire face à la crise, le président alterne entre la politique d’austérité défendue par le ministre de l’Économie Jean-Pierre Fourcade, et la politique de relance keynésienne voulue par le Premier Ministre Jacques Chirac (30 milliards de franc). Inflation, chômage, déficit extérieur, franc qui dévisse : la spirale négative n’est pas enrayée par ces politiques de stop and go.

Il appelle alors Raymond Barre, réputé meilleur économiste de France, à Matignon pour rétablir les grands équilibres économiques (finances publiques, niveau des prix, compétitivité). C’est la voie de l’austérité qui est empruntée par deux plans successifs, alors que « la France vit au-dessus de ses moyens ». Restructuration de l’industrie, assouplissement du marché du travail (apparition du CDD), fin du dirigisme économique de type gaulliste : ouvertement modernisateur, et annonciateur en cela du thatchérisme, le giscardisme entame le grand mouvement de désindustrialisation du pays. Dans une économie globale et concurrentielle, l’industrie est jugée dépassée, et son soutien par l’État injustifié. Cette réorganisation libérale des structures économiques s’accompagne pourtant d’une forte hausse du taux de prélèvements obligatoires (de 33 % à 39 % du PIB), levier fiscal activé en cette période exceptionnelle pour équilibrer autant que possible le budget. Il n’en reste pas moins que le dernier budget à l’équilibre date de 1974. Au final, le bilan économique n’est pas éclatant : le chômage double sous son mandat pour atteindre 5%, la croissance a drastiquement ralenti, l’inflation reste à deux chiffres.

Lire aussi : « Le blasphème, nouveau droit de l’Homme ? »

Un point positif tout de même, la politique infrastructurelle du président. Outre la création du TGV et la modernisation du réseau téléphonique, Giscard lance les grands projets nucléaires pour mettre fin à notre dépendance aux énergies fossiles étrangères, rendue visible par les chocs pétroliers. En deux ans, treize réacteurs sont construits.

Sur le plan des relations étrangères, VGE restera dans l’histoire comme l’un des grands artisans de l’Union européenne, se réclamant d’une troisième voie – le « en même temps » d’alors – entre Europe supranationale et Europe des États-nations. Avec Helmut Schmidt, il est à l’origine de la création du Conseil européen, organe tout à fait conforme à la tradition gaulliste puisqu’il réunit les chefs d’État-nation dans une perspective de coopération. Plus problématique est la concession qu’il fait en accordant l’élection du Parlement européen au suffrage universel direct telle que prévue par le Traité de Rome mais refusée par les gaullistes, parce qu’elle annonce un Parlement fédéral plus fort politiquement. VGE préfère saisir le Conseil constitutionnel, qui juge la mesure conforme avec notre Constitution. Aussi, il lance le processus de liquidation de la souveraineté monétaire française en créant le système monétaire européen puis son unité de compte, l’écu, qui accoucheront de l’union monétaire européenne et de l’euro tels qu’on les connaît aujourd’hui, et entérinés par le traité de Maastricht en 1992.

Au final, le giscardisme est la première présidence moderne : dans un pays décadent sur le plan culturel et géopolitique, réformes sociétales et approfondissements de l’intégration européenne sont donnés en nourriture à l’électorat urbain et libéral. Tant pis pour la France périphérique, traditionnelle et souveraine.

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