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Pourquoi Poutine n’a plus le droit au faux pas dans sa zone d’influence. Jean-Maurice Ripert.

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L’accord signé entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan est un succès en demi-teinte pour Vladimir Poutine, car la Turquie a avancé ses pions. Ailleurs dans l’ex-URSS, certains dirigeants prennent leurs distances avec Moscou.

 sJean-Maurice Ripert, Ambassadeur de France.

Jean-Maurice Ripert, Ambassadeur de France.

Ancien ambassadeur en Russie et en Chine populaire. Conseiller de cabinet auprès de plusieurs ministres socialistes.

Publié le 26 décembre 2020. L’EXPRESS.

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La Russie est le seul État – avec la Turquie à Chypre – qui déploie aujourd’hui des troupes d’occupation sur le continent européen : en Ukraine, en Géorgie, au Haut-Karabakh et en Transnistrie moldave. Les thuriféraires du régime autoritaire du président russe, y voient une nouvelle preuve de sa puissance et ironisent sur la faiblesse de l’Europe et le déclin de l’occident. Le conflit violent qui a opposé récemment l’Azerbaïdjan à l’Arménie dans le Haut-Karabakh laisse pourtant percevoir une réalité quelque peu différente. 

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Un rappel historique s’impose. Rattaché à l’Azerbaïdjan en 1923 par Staline, malgré sa population à majorité arménienne, le Haut-Karabakh se proclame en 1994 « République d’Artsakh », à l’issue d’une guerre meurtrière engagée par l’Arménie en 1991, après l’effondrement de l’URSS, pour « libérer » le territoire enclavé. La nouvelle entité est reliée territorialement à l’Arménie. La diplomatie se met en marche, le « Groupe de Minsk », co-présidé par la Russie, les États-Unis et la France, adopte en 2007 les « principes de Madrid » : retour à l’Azerbaïdjan des 7 districts annexés par l’Arménie et statut « intermédiaire » pour le Haut-Karabakh. Mais malgré d’intenses négociations, Bakou et Erevan ne parviennent pas à se mettre d’accord. Dans le même temps, Moscou continue d’armer les deux pays et ferme les yeux sur le rapprochement entre Bakou et Ankara. La solidarité orthodoxe ne joue pas en faveur d’Erevan, pourtant soumise au blocus imposé par la Turquie et l’Azerbaïdjan.  

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L’arrivée d’un nouveau premier ministre à Erevan en 2018, Nikol Pachinian, laisse espérer une reprise des négociations de paix. L’espoir est vite déçu, il refuse les « principes de Madrid ». A Bakou, le président Aliev, fils du dirigeant autoritaire historique du pays, se fait menaçant. Il entre en guerre le 27 septembre avec le soutien actif d’Ankara, qui fournit des armes et finance l’envoi de mercenaires moyen-orientaux. Le conflit dure 44 jours, fait des milliers de morts. L’ONU avance de possibles « crimes de guerre » azéris. L’armée arménienne est en déroute, l’Azerbaïdjan récupère la plupart des territoires perdus en 1994 autour de l’enclave et dans sa partie sud, qui domine la capitale Stepanakert. Après 3 tentatives, la Russie impose le 9 novembre un cessez-le-feu définitif, qui lui confie le maintien de la paix dans les zones tampons. Ses 2.000 soldats garantissent notamment la sécurité du « corridor de Latchine » reliant le Haut-Karabakh et l’Arménie. 

Sur le fond du conflit, rien n’est réglé

L’accord constitue bien sûr un succès pour Moscou. Mais il sera difficile à mettre en oeuvre. Sa victoire pourrait pousser Bakou à prendre du champ avec Moscou et à poursuivre son rapprochement avec la Turquie et l’Union européenne. Et la défaite va sans doute calmer les ardeurs des Arméniens, qui se sont sentis lâchés par les Américains et les Européens (Français surtout). Mais les hésitations de Moscou face à la Turquie, sur qui plane la responsabilité jamais reconnue du génocide arménien de 1915, provoque bien du ressentiment à Erevan.  

Sur le fond du conflit, rien n’est réglé, ni sur l’échange des prisonniers, ni sur les futures frontières entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, ni sur le retour des réfugiés, ni sur le rôle qu’Ankara jouera à l’avenir dans la région. Tout juste sait-on que Moscou a promis de confier à un centre conjoint turco-russe une partie du contrôle du cessez-le-feu, sur lequel le précédent du « processus d’Astana » russo-turco-iranien sur le désarmement des milices en Syrie rend sceptique. Enfin et surtout, en ne soutenant pas l’allié orthodoxe – qui avait renoncé à se rapprocher de l’OTAN et de l’Union européenne, contrairement à la Géorgie – Moscou envoie un signal négatif aux communautés russes d’Europe orientale et d’Asie centrale sur la détermination de Vladimir Poutine à les protéger « quoi qu’il arrive » comme il s’y est engagé. Il n’y a plus guère de certitude que les « conflits gelés » en Europe vont le rester. 

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Désireux de maintenir un fragile équilibre entre les deux voisins ennemis, Poutine a sous-estimé la détermination turque à pousser ses pions dans le Caucase turcophone. Ayant rétabli une continuité territoriale avec Bakou, via le corridor du Nakhitchevan, Ankara peut rêver d’un accès à la mer Caspienne et de recréer à travers l’Asie centrale les « routes de la soie » originelles.  

Nombreux dangers en Europe orientale

Malgré ses démêlées avec l’Alliance, la Turquie est toujours membre de l’OTAN. Moscou se devait donc de mettre un terme à sa chevauchée sans pour autant s’aliéner le président Erdo?an. La Turquie, toujours membre de l’OTAN, est désormais un sérieux caillou dans la chaussure de la Russie. Bakou ayant gagné sur le terrain, Poutine a dû s’interposer avant que la prise de Stepanakert par les troupes azéries ne scelle le destin du Haut-Karabakh et peut-être celui d’Erevan, honorant ainsi ses engagements au titre de l' »Organisation du Traité de sécurité collective » (OTSC), qui lui impose de garantir la souveraineté territoriale de l’Arménie. 

En Europe orientale, la Russie est face à de nombreux dangers. A Minsk, le peuple est descendu dans la rue contre la réélection frauduleuse du président Loukachenko, qui refuse de laisser la place, comme Vladimir Poutine l’espère sans doute. Ce dernier veut à tout prix éviter une nouvelle « révolution de couleur », qui, au nom de la défense de la démocratie, des droits humains et de l’état de droit, amènerait de fait l’Europe démocratique à ses frontières. C’est pour éviter cela qu’en Ukraine, en 2014, il a annexé la Crimée et déclenché une guerre au Donbass. Une répétition biélorusse du conflit ukrainien constituerait pour Poutine un échec idéologique et politique grave. L' »Occident » n’a pas cédé sur l’Ukraine et menace Moscou, déjà empêtré dans une crise économique et sociale sévère, de nouvelles sanctions après l’empoisonnement de l’opposant Alexeï Navalny.  

Autre sujet de tension, en Moldavie, pays candidat à l’adhésion à l’Union européenne, c’est une présidente pro-européenne, Maia Sandu, qui a été élue, malgré de fortes pressions russes. Elle fait toutefois face à un parlement à majorité pro-russe, ce qui va compliquer la recherche d’une solution pacifique et européenne au problème de l’occupation russe en Transnistrie. 

Leaders nationalistes

En Asie centrale, où certains pays sont sérieusement déstabilisés par la crise économique mondiale et le retour des djihadistes du Moyen-Orient, certains leaders de deuxième génération, aux revendications nationalistes se montrent moins attachés au maintien d’un lien privilégié avec Moscou. A Bichkek, c’est la rue qui a porté au pouvoir le nouveau premier ministre kirghize, le populiste Sadyr Japarov, sur fond de lutte contre la corruption du régime précédent soutenu par Moscou.  

Plus préoccupant à long terme, la « Communauté économique eurasiatique » (CEE) mise en place pour relancer le partenariat entre les pays de l’ancienne URSS, bat de l’aile. 3 États membres sur 5 – Biélorussie, Arménie et Kirghizistan – sont en délicatesse avec Moscou, et les résultats économiques sont plus que décevants. Les États d’Asie centrale se tournent vers la Chine, acheteuse d’énergie et pourvoyeuse d’argent et d’investissements. Sur le même sujet

Pour Vladimir Poutine, le monde reste un triangle, dont les sommets sont la Chine, à la prospérité économique et la volonté hégémonique inquiétantes, les États-Unis, l’interlocuteur naturel dont dépend la reconnaissance de sa propre puissance, et la Russie. L’Europe, quant à elle, doit selon lui se fondre dans la sphère « occidentale ». Moscou espère en revenir à un dialogue entre « superpuissances » avec Washington. L’élection de Biden peut laisser espérer à Poutine la reprise d’échanges américano-russe sur la sécurité en Europe, premier pas vers la recréation du « duopole » magique. Mais la tâche s’annonce rude pour le président russe, aux prises avec un « étranger proche » troublé, qui ne lui permet plus aucun faux pas. 

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