MEMORABILIA

La dissuasion nucléaire à l’épreuve de la technologie.

Scroll down to content

Géopolitique

Les récentes innovations mettent à mal la dissuasion comme stratégie défensive et donnent la primauté aux stratégies de frappes préventives, voire offensives.

Par Emmanuelle Maitre * Publié le 03/07/2018 Le Point.fr 

La dissuasion nucleaire comme strategie defensive est aujourd'hui menacee par l'apparition de technologies qui favorisent des pratiques offensives.
La dissuasion nucléaire comme stratégie défensive est aujourd’hui menacée par l’apparition de technologies qui favorisent des pratiques offensives. © DR

La dissuasion nucléaire est souvent présentée comme une garantie de sécurité absolue, l’assurance-vie qui peut protéger toute nation d’une attaque contre ses intérêts vitaux. En effet, si elles sont couplées à des vecteurs efficaces, les armes nucléaires procurent une capacité de riposte effroyable. Par ailleurs, depuis le déploiement par certains pays d’armes protégées dans des silos, à bord de sous-marins lanceurs d’engins silencieux ou encore sur des missiles intercontinentaux mobiles, elles sont devenues quasi invulnérables. Certaines sont en effet très difficiles à localiser, d’autres à détruire. Pourtant, des innovations technologiques remettent en question ces certitudes. Ce sont les conclusions tirées par deux rapports récents qui s’inquiètent de la menace pesant sur la stabilité de la dissuasion nucléaire dans ce nouvel environnement technologique.

Dans « The New Era of Counterforce », les auteurs s’intéressent à certaines innovations qui donnent l’avantage aux armes de précision pouvant détruire les arsenaux adverses dans un cadre offensif, et non plus simplement conduire des missions de représailles. Il s’agit de l’amélioration sensible des systèmes de guidage, la possibilité d’ajuster les trajectoires des missiles en vol, l’inclusion de détonateurs « intelligents » pouvant exploser au meilleur moment. Par ailleurs, la transparence accrue permise par des infrastructures plus performantes (satellites, radars) et la communication de masse rendent les tentatives de dissimulation beaucoup plus hasardeuses. À titre d’exemple, les auteurs montrent que des frappes préventives pourraient être tentées contre des missiles nucléaires nord-coréens, même mobiles, avec des chances raisonnables de succès.

Lire aussi Arthur Chevallier – Dissuasion nucléaire : de Gaulle nous parle encore

Course aux armements

Ce glissement menace la dissuasion comme stratégie défensive et donne la primauté aux stratégies de frappes préventives, voire offensives. Il favorise les doctrines d’emploi des armes nucléaires pour gagner des conflits armés et non plus simplement pour se défendre, une évolution évidemment préoccupante. Pour les auteurs, les risques sont d’autant plus importants que les réponses à ces changements peuvent être également déstabilisatrices. Ainsi, pour garantir la crédibilité de leur dissuasion, les États dotés d’armes nucléaires pourraient être tentés d’augmenter la taille de leurs arsenaux et de se lancer dans une course aux armements.

Lire aussi La Corée du Nord annonce la reprise des essais nucléaires

Si les armes de précision et les nouveaux moyens d’information pourraient favoriser l’émergence de conflits nucléaires, la dissémination des armes hypersoniques est également préoccupante. C’est le propos du second rapport, « Hypersonic Missile Nonproliferation Hindering the Spread of a New Class of Weapons ». Il se focalise sur l’introduction et la dissémination d’une nouvelle classe d’armes, les missiles hypersoniques. Ces armes n’existent pour l’heure qu’à l’état de prototype dans les arsenaux américains, russes et chinois, mais pourraient être déployées d’ici une dizaine d’années et intéresser d’autres pays. Fondés sur deux technologies distinctes, ces missiles ont des avantages en termes offensifs. En effet, la combinaison entre très grande rapidité, haute altitude et manœuvrabilité les rend très difficiles à intercepter, tandis que la très grande rapidité limite le temps de réaction d’un potentiel adversaire.

Lire aussi Phébé – Désarmement nucléaire : le pari gagné du Kazakhstan

Si ce type d’armes se généralise, les États qui en seront dotés risquent d’adopter là encore des mesures dangereuses pour préserver leur stratégie de dissuasion. Ils pourraient par exemple recourir au lancement sur alerte, c’est-à-dire prévoir des ordres de tir dès qu’un missile adverse est détecté. Ils pourraient également déléguer en amont les commandements de frappe de représailles, habituellement l’apanage des seuls chefs d’État, à des responsables militaires subalternes. Enfin, ils pourraient être tentés d’autoriser les frappes préventives. Ces mesures pourraient accroître le risque de frappe accidentelle ou d’escalade incontrôlée vers un conflit nucléaire.

Un accord États-UnisRussieChine nécessaire

L’équipe de la RAND (organisme américain de conseil et de recherche) suggère donc quelques mesures pour limiter la prolifération des technologies hypersoniques. Il lui paraît complexe de trouver un accord entre États-Unis, Russie et Chine pour interdire les systèmes hypersoniques à ce stade. Elle juge néanmoins opportun de contrôler l’exportation de ces armes pour limiter le nombre de pays qui en disposent. Cela pourrait se faire dans le cadre du Régime de contrôle de la technologie des missiles, un partenariat créé par trente-cinq États pour réduire les transferts de technologies et de composants de missiles. Ces préconisations restent cependant assez modestes.

Lire aussi : Quels sont les objectifs de la défense française pour les prochaines années ?

La dissuasion nucléaire serait-elle menacée en tant que doctrine ? Les deux rapports, auxquels il faut ajouter les travaux sur la vulnérabilité des armes nucléaires face au risque cyber, indiquent que les innovations technologiques contemporaines font pencher la balance vers les systèmes offensifs et les stratégies de première frappe. Néanmoins, il ne faut pas négliger deux facteurs : tout d’abord, les capacités technologiques ne sont pas toujours reflétées dans les doctrines et stratégies. Ensuite, les ingénieurs militaires des États travaillent dans le même temps à renforcer les systèmes défensifs, comme ce fut le cas, au cours de l’histoire de la dissuasion, chaque fois que l’offensive a paru prendre le pas. Ainsi, dans les années 1970-1980, lorsque les sous-marins nucléaires ont semblé devenir vulnérables, les États nucléaires ont développé des technologies pour rendre leurs sous-marins plus discrets et plus difficiles à détecter. Par ailleurs, au-delà des aspects théoriques, les stratégies de première frappe restent extrêmement risquées, au niveau tant militaire que politique.

*Emmanuelle Maitre

Chargée de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique

À retenir

La dissuasion nucléaire comme stratégie défensive est aujourd’hui menacée par l’apparition de technologies qui favorisent des pratiques offensives : d’une part, certaines innovations qui donnent l’avantage aux armes de précision pouvant détruire les arsenaux adverses ; d’autre part, une nouvelle classe d’armes, les missiles hypersoniques, encore à l’état de prototype, qui combinent très grande rapidité, haute altitude et manœuvrabilité. Il ne faut pas négliger, cependant, que les systèmes défensifs pourraient s’adapter à ces évolutions et que les pratiques offensives restent politiquement et militairement très risquées.

Publication analysée

K. A. Lieber, D. G. Press, « The new era of counterforce : technological change and the future of nuclear deterrence », International Security, 2017. R. H. Speier, G. Nacouzi, C. A. Lee, R. M. Moore, « Hypersonic Missile Nonproliferation Hindering the Spread of a New Class of Weapons », RAND Corporation, 2017.

Les auteurs

Keir A. Lieber est professeur associé à l’iniversité de Georgetown. Daryl G. Press est professeur associé à Dartmouth College.

Richard Speier est chercheur associé à la RAND Corporation. George Nacouzi est ingénieur aéronautique à la RAND Corporation.

Carrie A. Lee est chercheuse associée à la RAND Corporation. Richard M. Moore est directeur du bureau de la RAND Corporation.

Pour aller plus loin

James Acton, Silver Bullet, « Asking the Right Questions about Prompt Global Strike », Carnegie Endowment for International Peace, 2013.

James Acton, Alexey Arbatov, Vladimir Dvorkin, Petr Topychkanov, Tong Zhao, Li Bin, « Entanglement : Chinese and Russian Perspectives on Non-nuclear Weapons and Nuclear Risks », Carnegie Endowment for International Peace, 2017.

Andrew Futter, « Cyber threats and nuclear weapons : New questions for command and control, security and strategy », RUSI Occasional Paper, 2016.

John P. Geis II, Grant T. Hammond, Harry Foster, Theodore Hailes, « Blue horizon IV : deterrence in the age of surprise », Occasional Paper n°70, Center for Strategy and Technology, Air War College, Air University, 2014.

*******************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :