MEMORABILIA

Éric Zemmour: «Justice partout, justice nulle part».

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CHRONIQUE – L’avocat Régis de Castelnau publie une charge fouillée et fondée contre la politisation de la justice et sa prise de pouvoir au sein des institutions de la Ve République.

Par Eric Zemmour. 7 janvier 2021 LE FIGARO

«D’où tu parles?» Dans les années 1970, cette question était rituellement posée lors de toute conversation par les marxistes. Origine sociale, engagements idéologiques et politiques,âge, amitiés, lectures, professeurs, tout y passait. Les opinions de chacun étaient filtrées à ce tamis impitoyable.

Ce rituel a été jeté dans les poubelles de l’Histoire avec le communisme. On peut parfois le regretter. Ainsi, lorsqu’on aborde les questions de justice, et en particulier les rapports singuliers qu’entretiennent les juges et les politiques (sans oublier le troisième «homme» de ce duo, les médias), c’est ce qui manque le plus à la compréhension générale. L’auteur de cette chronique ne doit pas échapper à la règle. J’ai moi-même commis il y a plus de vingt ans un ouvrage intitulé Le Coup d’État des juges ; je suis fréquemment contraint de me rendre dans les prétoires pour des propos accusés «d’incitation à la haine» ou autres «incitation à la discrimination». Ces rappels uniquement pour préciser que je ne suis pas neutre quand je dois chroniquer un livre qui adopte les mêmes analyses et les mêmes constats.

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Pourtant, l’auteur, Régis de Castelnau, vient d’un tout autre bord: avocat de gauche, longtemps défenseur du Parti communiste et de la CGT, sensible à la cause des peuples d’Amérique latine soumis à des dictatures pro-américaines durant la guerre froide, il est désormais spécialiste en droit public.

Son ouvrage nous brosse le bilan de ces trente dernières années qu’il nous décrit ainsi dès les premières pages: «Un processus qui a vu la justice française, tentant de s’émanciper du pouvoir exécutif, mener un combat contre la classe politique. Et parvenir à cette émancipation en assurant son indépendance, mais pour en faire paradoxalement l’instrument d’une partialité politique qu’elle a fini par mettre résolument au service d’Emmanuel Macron (…). C’est une véritable révolution juridique de grande ampleur accouchant d’un système entièrement nouveau.»

Tout le livre est contenu dans ces quelques phrases. Fond et forme. Le style est lourd, mais efficace. Souvent, les avocats parlent mieux qu’ils n’écrivent. C’est encore le cas cette fois: phrases mal construites et ponctuation hasardeuse. Mais, sur le fond, tout est fort pertinent. En vieux marxiste, Castelnau use avec maestria du «d’où tu parles?».

« À l’ENM, on n’apprend pas aux futurs magistrats à statuer « au nom du peuple français », comme cela est inscrit sur leurs jugements, mais au nom des convictions politiques des magistrats » 

Prenons l’exemple emblématique de François Fillon. L’homogénéité politique du dispositif est implacablement démontrée: «Éliane Houlette, patronne du PNF, (proche de Jean-Michel Hayat), Catherine Champrenault, procureur général à Paris et réputé proche du couple Hollande-Royal, Jean-Michel Hayat, président du tribunal de Paris, et ancien membre du cabinet de Ségolène Royal, et enfin Serge Tournaire, chasseur officiel de Nicolas Sarkozy, et Aude Burési, militante du Syndicat de la magistrature pas spécialement marquée à droite.»

Tout est dit. Pas besoin de «cabinet noir», ni de pressions, consignes, ordres. Et pourtant, si on en croit les aveux tardifs d’Éliane Houlette elle-même, des pressions, des consignes, voire des ordres, il y en a eu, venus directement de ce parquet si neutre politiquement.

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Castelnau a bien compris – encore l’utilité du bagage marxisant – que la sociologie entraînait l’idéologique. Les magistrats, du siège comme du parquet, sont issus de cette même classe moyenne diplômée, avec une majorité de femmes vivant dans les métropoles. Leur unification sociologique est encore renforcée par leur formation à l’ENM, où le «bain culturel» est donné par l’idéologie droit-de-l’hommiste, multiculturaliste, progressiste du Syndicat de la magistrature. On n’apprend pas aux futurs magistrats à statuer «au nom du peuple français», comme cela est inscrit sur leurs jugements, mais au nom des convictions politiques des magistrats. La justice n’est plus pour eux «une autorité», comme cela est prévu dans la Constitution de la VRépublique, mais comme un contre-pouvoir, et même le pouvoir suprême.

Castelnau revient sur les affaires qui ont défrayé la chronique au cours des années 1980 et 1990. Contrairement à l’Italie, il n’y a pas eu d’opération «mains propres» mais des exemples. On se souvient de Michel Noir et Alain Carignon, élus condamnés pour corruption en 1993 et 1994, etc. «Une justice pour l’exemple n’est jamais exemplaire»,nous rappelle justement notre auteur. Castelnau évoque l’alliance qui se noue à ce moment-là entre les médias et la justice, entre le troisième et quatrième pouvoir, contre le premier et le deuxième, faite de dossiers complaisamment ouverts, de non-respect de la présomption d’innocence et d’informations judiciaires ouvertes sur la foi d’articles de presse.

Une alliance qui, là aussi, repose sur une convergence sociologique, idéologique, et politique. Encore le «d’où tu parles?». Les juges français n’ont pas eu besoin d’en faire plus. La classe politique s’est couverte de cendres: «Ce sont les hommes politiques eux-mêmes qui dans un souci d’expiation ont mis en place les outils qui permettront de les martyriser» en multipliant les lois de transparence qui permettent aux juges de venir contrôler l’activité politique des élus du peuple, en dépit du principe sacré de séparation des pouvoirs érigé par Montesquieu. Comme ce sont les hommes politiques eux-mêmes, de droite comme de gauche, qui ont laissé les cours suprêmes françaises et européennes (Conseil constitutionnel, Conseil d’État, Cour de cassation, Cour de justice européenne, et Cour européenne des droits de l’homme) encadrer, diriger, normer, l’activité législative du pouvoir, transformant la «monarchie républicaine» voulue par le général de Gaulle en «Gulliver ligoté».

Castelnau décrit la fin de cette histoire avec le ralliement de la justice à Emmanuel Macron. Ralliement sociologique, idéologique et politique. Toujours le «d’où tu parles»? La magistrature a les mêmes ennemis que Macron, populistes et classes populaires. Castelnau développe avec bonheur les techniques utilisées par la justice pour protéger le président et ses amis (Kohler, Benalla, Ferrand, Bayrou, etc.), déconsidérer les adversaires politiques (Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon), sans oublier la répression impitoyable envers les «gilets jaunes».

Puisque les juges n’ont pas hésité à fausser la présidentielle de 2017, Castelnau prédit sans peine la suite avec des «interventions judiciaires postérieures à une victoire électorale qui aurait vu l’arrivée au pouvoir d’un camp considéré comme néfaste à ses intérêts de classe et de corps par la magistrature». La boucle serait alors bouclée. «L’autorité judiciaire» serait définitivement devenue le pouvoir absolu. Alors qui parlera?

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