MEMORABILIA

[Del Valle] La guerre contre le Jihadisme perdue d’avance en Afrique

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Par  Alexandre del Valle. Publié le 06/01/2021 VALEURS ACTUELLES

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Cette semaine, Alexandre del Valle revient sur les derniers attentats survenus au Niger et au Mali, notamment, contre des militaires français et des villageois nigériens. Si la France n’a pas de stratégie cohérente et manque de moyens pour juguler les jihadistes sahéliens, les Islamistes, eux, en ont une, et elle fonctionne…

Samedi dernier, le pire attentat jamais commis par des jihadistes au Niger contre des civils a fait 100 morts dans deux villages de l’ouest (Tchoma Bangou et Zaroumadereye). On oublie souvent dans nos pays restés prisonniers de l’euro-centrisme, que le totalitarisme islamiste ne combat pas seulement l’Occident « croisé », mais d’abord dans les pays musulmans, dont l’Afrique Sahélienne paie le plus lourd tribut. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 4000 morts rien qu’en 2019 dans la zone des trois frontières (Niger-Burkina-Mali). Neuf mille morts en cinq ans au Nigéria voisin (Boko Haram). Depuis la guerre de 2012 lancée dans le Nord du Mali, les jihadistes ne cessent de gagner du terrain vers le centre et le sud du pays et les États voisins : Burkina Faso, Niger, Nigeria, Mali, Bénin, et même Cameroun et Côte d’Ivoire.

De l’inconsistance stratégique française et occidentale

Avec leur folle intervention contre le régime de Kadhafi en 2011 — qui a permis aux islamistes d’acheminer armes et mercenaires dans tout le Sahel — la France, la Grande Bretagne et les Etats-Unis ont contribué à faire croître ce fléau. Et la libération, en mars dernier, de l’otage humanitaire Sophie Petronin a été négociée en échange de la libération et l’envoi, vers le fief terroriste du Nord-Mali, de 206 jihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GISM, Al-Qaïda) que nos troupes vont retrouver un jour en face d’eux. On nous rétorquera que la vie d’une otage n’a « pas de prix » et que le Mali n’est pas le Niger. En réalité, si nous étions conséquents dans la lutte contre le jihadisme, la vie d’une otage occidentale que personne n’a obligé à aller en zone jihadiste ne devrait pas justifier l’élargissement de jihadistes qui vont tuer bien plus de personnes.

L’irresponsabilité des touristes Patrick Picque et Laurent Lassimouillas, enlevés le 1er mai 2019 à la frontière du Bénin et du Burkina en zone périlleuse, et pour la libération desquels deux membres d’élite de nos forces spéciales ont perdu la vie, aurait dû faire réfléchir. Car ces appels d’air aux rançonneurs jihadistes rendent illisible notre stratégie.

Deuxièmement, les attentats et prises d’otages dans la région ont toujours lieu dans la même zone tampon des « trois frontières », là où une mine artisanale a tué, le 2 janvier dernier, deux soldats français à Ménaka (Mali). Au Centre du Mali, où ils progressent, comme au Niger, à la barbe des militaires français, les jihadistes savent cibler les zones chaotiques, où les sédentaires Djermas (ou zarmas) s’opposent aux nomades peuls et dahoussak (ou dossaak) massivement gagnés à l’islamisme.

En fait, le tsunami de l’islamisme radical, tant jihadiste qu’officiel, accompagne la lame de fond qu’est la migration vers le sud de nomades musulmans dont les pillages des terres des sédentaires est justifié par les gestes des émirats islamiques peuls du passé, comme l’empire Massina. Face à ce fléau hybride qui unit fanatisme, rivalités ethno-tribales, délinquance et séparatismes, la France, venue au secours de l’Etat malien en janvier 2013 (opération Serval) avec l’aval des pays de la zone, et qui poursuit son effort vain (il faudrait dix fois plus d’hommes) dans le cadre de l’opération Barkhane, apparaît de moins en moins légitime aux yeux des habitants.

Ceux-ci ne supportent plus le fait, quasi néo-colonial, que l’accès au Nord (Kidal) du pays soit fermé par l’armée française aux troupes maliennes elles-mêmes, et que nos forces aient scellé un accord avec les séparatistes de l’Azawad qui ont déclenché le chaos en 2012 après avoir fait sécession dans le Nord en s’alliant aux jihadistes. Des jeunes Maliens déçus par Barkhane crient dans des manifestations « plutôt les Russes que les Français »…

La vraie stratégie des islamistes

D’après Drissa Kanambaye, qui partage son temps entre l’Université Libre de Bruxelles et des séjours au Sahel, les groupes jihadistes ont une vraie stratégie régionale d’expansion, et leurs attaques suivent un plan de conquête réfléchi. Il décline cette stratégie en trois actes :

  1. affamer, en volant le bétail et en brûlant les vivres des habitants des villages visés, abandonnés par des forces de l’ordre.
  2. acculturer, en détruisant les traditions africaines pré-islamiques (soufies-maraboutiques, animistes), considérées « apostâtes » par les salafistes jihadistes ou wahhabites formés en Arabie saoudite.
  3. enfin, soumettre les villageois qui, excommuniés et culpabilisés par les uns, attaqués et terrorisés par les autres, finissent par se soumettre, les rescapés rejoignant souvent les jihadistes.

Grâce à cette stratégie qui pousse les villageois à gagner des villes, poursuit l’expert, les jihadistes étendent leur contrôle et leur économie criminelle. Ils font d’une pierre deux coups (comme la stratégie révolutionnaire maoïste des « Bases rouges » périphériques précédant la prise du Centre), en terrifiant les personnes exilées en ville, où les islamistes politiques les fanatisent idéologiquement.

Kananbayé, Malien, musulman qui ne peut pas être suspecté « d’islamophobie », donne ici une leçon de lucidité aux « antiracistes » occidentaux pour qui le jihadisme ne serait qu’une « réaction de pauvres humiliés par l’Occident colonial », et qui n’aurait « rien à voir » avec l’islam politique.

Il rappelle que leur but n’est pas de sortir de la pauvreté, mais d’y plonger les habitants dans le cadre d’un chaos d’ailleurs théorisé par l’idéologue du Califat, Aboubaker Naji, très prisé dans la jihadosphère. Kananbayé rappelle que les Imams wahhabites formés en Arabie saoudite complètent le « travail » des jihadistes sur le théâtre urbain: le célèbre imam malien Mahmoud Dicko, chef salafiste formé en Arabie saoudite, qui a présidé le Haut Conseil Islamique du Mali (HCIM) et formé des milliers d’adeptes, incarne parfaitement cette alliance entre « coupeurs de têtes » et « coupeurs de langues ».

Le 26 mars en 2018, il remplit un stade de 100 000 personnes et fit annuler un projet de code de la famille qui aurait amélioré le statut légal des mères isolées. En juin dernier, il a contribué à faire chuter le Président Ibrahim Boubacar Keïta et créé un mouvement islamiste, la  Coordination des Mouvements, Associations et Sympathisants (CMAS) aux relations très ambiguës avec les Jihadistes. Pour Kananbayé, la mainmise des islamistes se vérifie à travers la construction sauvage de mosquées à tous les coins de rue sur financement des pays du Golfe pendant que les populations meurent de soif et de faim.

En guise de conclusion…

La libération de 206 jihadistes exfiltrés vers le Nord du Mali (dont des chefs impliqués dans plein d’attentats au Sahel), en échange de celle de Sophie Petronin, a été célébrée comme une « victoire » par les jihadistes dont le gigantesque méchoui sur fond de drapeaux noirs a été relayé sur les réseaux sociaux.

Comme les Américains en Afghanistan, nos soldats ne voient pas les résultats de la « guerre contre le terrorisme ». Ils ont été déconcertés par les propos de Petronin qui a dit, défendant à demi-mot ses geôliers jihadistes et annonçant qu’elle retournera à Gao: « je dirais que ce sont des groupes d’opposition armée au régime ». Le précédent de Pétronin, qui créé un appel d’air jihadiste, est dramatique pour les armées, occidentales ou sahéliennes, qui combattent le totalitarisme islamiste.

Mais elle met en lumière l’inconsistance et la non-stratégie des dirigeants des « médiacraties occidentales ».

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