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«Le grand gâchis de nos neurones»: Charles Bronner et son « Apocalypse cognitive »…

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CHRONIQUE – Le sociologue Gérald Bronner nous supplie de ne pas dépenser en vain notre temps de cerveau disponible, conquis à la sueur de notre front depuis trois mille ans. C’est mal parti…

Par Charles Jaigu . Publié le 07/01/2021. LE FIGARO

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D’ordinaire, Gérald Bronner n’est pas un prophète de malheur et il préfère dénoncer ceux qui en font profession. Ce sociologue libéral et optimiste, fils spirituel de l’excellent Raymond Boudon, croit dans le progrès, mais un peu moins dans l’une de ses variantes: internet. Il durcit donc le ton dans l’essai qu’il publie cette semaine. Apocalypse cognitive est d’abord l’analyse fine du processus digital de désinhibition des pulsions de notre cerveau social. Cet effet révélateur des réseaux sociaux augure, selon Bronner, un avenir inquiétant.

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Ce ton de pasteur à la recherche de ses brebis égarées est bien dans l’air du temps. Les partisans de la démocratie libérale ont le sentiment qu’il faut l’armer contre le risque de son délitement. Bronner ajoute donc sa touche personnelle au chœur des inquiets grâce à des descriptions minutieuses, et à de nombreuses études de psychologie empirique. Elles montrent que le fond archaïque de notre moi a trouvé un nouveau terrain de jeu grâce à son association avec la libido des écrans interactifs (jeux vidéo, algorithmes de recommandation, réseaux sociaux). Ces écrans ont accentué le plaisir de court terme, et facilité l’accès à un marché des idées complètement dérégulé. Les idées les plus bruyantes, simplistes et fausses y ont droit de cité, autant que les anciennes doctrines, protégées par les «gardiens» du temple du savoir. Ces derniers sont aussi affaiblis par la théâtralisation de leurs désaccords, comme l’ont montré l’épisode du Covid et la guerre des ego médicaux. Les anciens médiateurs ont donc perdu leur aura. La disqualification des sachants, des élites, des officiants de la démocratie représentative et des médias (médiats, faudrait-il orthographier), est un processus désolant qui est certes imputable à l’autosatisfaction de quelques-uns, toujours recasés, trop souvent absous. Mais il doit surtout son succès à l’école du soupçon, qui dénonce derrière tout savoir l’expression d’un intérêt économique, d’une dette sociale, d’une haine de classe, d’une domination sexuelle. À force de manier le soupçon à tout bout de champ, quelque chose s’est défait.

« Un nihilisme contagieux » 

L’effondrement des démocraties libérales aura peut-être lieu, non seulement parce qu’elles ont bien du mal à gérer leur propre complexité, mais surtout parce qu’en chemin leurs citoyens ont pu s’abreuver au fleuve tumultueux d’internet, et basculer dans un nihilisme contagieux. Ils ne croient plus dans les institutions, notamment celles qui fondent la confiance dans la connaissance et la recherche scientifique. Aujourd’hui, le conspirationnisme a un clavier très étendu, notamment dans le domaine sanitaire. Cela va du rejet du vaccin aux ondes électromagnétiques, aux antennes relais, aux statines, au compteur Linky, au tritium ou au gluten, en passant par la Russie, les Gafam et les super riches. La progression du complotisme numérique, du séparatisme idéologique, de la mélancolie digitale induite par la comparaison obsessionnelle avec autrui sont les nouvelles Erinyes qui rongent les vieilles pierres de l’édifice démocratique. Les États-Unis en prennent conscience aujourd’hui, comme le montre récemment un documentaire diffusé sur Netflix (Derrière nos écrans de fumées).

Or cela se produit à un moment stratégique, argumente Bronner, où une partie importante de l’humanité a pour la première fois le temps de s’intéresser à autre chose que sa survie. Nous avons réussi, en 40.000 ans, à externaliser vers les machines la plupart des tâches qui nous étaient pénibles. Jamais, jusqu’à maintenant, les masses n’ont été si peu laborieuses. «La disponibilité mentale a longtemps été le fait des aristocraties, mais précisément, ce trésor est aujourd’hui accessible à presque tous», nous dit-il. Ce tour de force inouï devrait être l’occasion de mobiliser cette énergie disponible pour aller plus loin, plus haut, et mieux. Soit vers un nouvel équilibre écologique et démographique planétaire, soit vers l’exploration de l’Univers. Soit les deux. Bronner, qui a un faible pour la recherche spatiale, y voit la vocation principale d’une civilisation. «Nous sommes objectivement en train de perdre des chances de franchir le plafond civilisationnel , écrit-il, car les trésors de notre attention et de notre créativité sont dévorés par cette nouvelle industrie du divertissement taillé sur mesure pour chacun d’entre nous.»

« Les ruses de la technique ne servent qu’à flatter les plus mauvais penchants de l’espèce humaine » 

La révolution du temps libre nous fit bien rire en 1981 quand François Mitterrand lui donna le nom d’un ministère. Elle est devenue une réalité: «Aujourd’hui, le temps de travail représente 11 % du temps éveillé sur toute une vie alors qu’il représentait 48 % de ce temps en 1800 , note Bronner. Nos prédécesseurs ont beaucoup rêvé à ce moment que nous sommes en train de vivre.» Ils seraient déçus d’apprendre que nous ne sommes pas plus heureux, et très déboussolés. Que nous dormons moins longtemps, et moins bien qu’eux par peur de rater une information, une rumeur, une blague ou une photo sur les réseaux sociaux.

On répondra, comme l’Ecclésiaste: Quid novi sub sole? L’espèce humaine est vaine, inconséquente, peureuse et toujours prête à céder à la tentation, plutôt deux fois qu’une. Les ruses de la technique ne servent qu’à flatter ses plus mauvais penchants. On ne pouvait pas s’attendre à autre chose, aujourd’hui pas plus qu’hier. La préférence pour la rumeur fausse, le sexe, et le conflit, existaient avant Steve Jobs. La seule différence est de les avoir transposés en des jeux virtuels. Bronner admet volontiers qu’il ne faut pas reprocher à cette nouvelle économie de l’intention de dénaturer notre nature profonde. Bien au contraire, elle ne fait que la mettre à nu. Mais il redoute le cynisme qui laisserait libre cours au complotisme généralisé et à la guerre de tous contre tous. «Le fait que notre cerveau soit attentif à toute information égocentrée, agonistique, liée à la sexualité ou à la peur dessine la silhouette d’un “Homo sapiens” bien réel qui trouve dans la fluidification de l’offre d’information une incitation qui dope ses mauvais penchants.»L’auteur a raison, ô combien, de pointer le danger que jeux vidéo, films courts et autres bribes d’infox promues sur nos écrans

Pourtant, cette partition pessimiste souffre bien des exceptions heureuses: le progrès continue de se répandre, la recherche spatiale est en marche, et même les élections américaines ont administré la preuve que les règles démocratiques tenaient bon. Au fond, ce livre raconte l’histoire d’un libéral qui se découvre… libéral. Car tout libéral sait qu’on ne peut pas se passer de l’État ni des régulateurs. Ni trop ni trop peu. Sans quoi, en effet, on risque l’apocalypse.

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